Belgique, terre d'élection de la « Pensée unique »

Toudi mensuel n°20, juin-juillet 1999

L'éditorial de Guy Duplat dans Le Soir du 5 mai dernier tendrait à montrer que ce journal n'adhère plus aux idéaux de Démocratie et de Liberté. Ceux-ci ne sont d'ailleurs plus tellement  menacés par le fascisme que par une consolidation du capitalisme dont on peut craindre qu'elle ira jusqu'à nier l'Homme. Après être allée quasiment jusqu'au bout de l'étouffement des souverainetés populaires en chaque État-Nation européen, comme la guerre à la Yougoslavie (peu démocratique aussi, cela va de soi), tend à le montrer (même si l'aide aux populations du Kosovo s'imposait). Il importe de faire cette démonstration avec prudence et nous demandons au lecteur une certaine patience, celle des nuances qui s'imposent quand il faut porter une si terrible accusation. Celle des prudences aussi. Car la «Pensée unique» n'est pas ouvertement aussi barbare que le fascisme. Elle ne répand le sang qu'indirectement, et s'affuble de tous les raffinements d'une hypocrisie «philodémocratique».

La «Pensée unique» n'est pas le fascisme

Ne confondons pas fascisme et «Pensée unique». Le mot «fascisme», à gauche, est un mot  qui a été, - trop longtemps! trop facilement! -, prononcé à tort et à travers. Le fascisme unit la gauche et la droite (illusoirement) et a des élans d'émancipation populaire (mais mensongers), visant toujours à la fondation d'un État totalitaire où une seule pensée l'emportera, le plus souvent colorée de racisme jusqu'à la négation même de l'humanité.

Justement, ce totalitarisme ne peut-il se comparer à la «Pensée unique»? C'est une évidence. Mais restons prudents. Le fascisme avec son culte de la force brutale débouche naturellement sur la violence physique, voire le génocide. Par contre, les protagonistes de la «Pensée unique»  luttent sincèrement contre le racisme, défendent les libertés (notamment d'expression ou d'opinion), la paix, n'ont pas de goût pour la force brutale (exceptée celle des marchés sauf en cas de dysfonctionnement manifeste comme les poulets). La «Pensée unique» ne met pas en cause les institutions démocratiques. Depuis qu'elle s'est répandue sur le monde, celui-ci n'a jamais connu autant de démocraties qu'aujourd'hui.

Un marxiste dirait  sans doute que ce sont des démocraties seulement «formelles».

Mais, ici aussi, restons prudents, méfiants.

Cette référence aux démocraties d'Occident «formelles», même avant la Pensée unique, nie les vérités les plus élémentaires: conquêtes ouvrières à la Libération; résistance de la Ve République aux tentatives de subversion militaire de 1960 à 1962; volonté d'autonomie de cet État face au grand capital; augmentation extraordinaire des salaires dans un pays comme le nôtre jusqu'en 1977; concours apporté à la décolonisation par une partie de l'Église et théologie de la libération un moment en passe d'y triompher; liberté de discussion, libération sexuelle, élans nouveaux de l'art et de la pensée...

Tout cela est-il seulement «formel»? Dans l'arrière-goût de liberté et d'égalité qui nous restent de la victoire contre le fascisme, des élans ouvriers et républicains de 50 et 60, demeurent des ressources réelles pour lutter contre ce qui vient. Il y a eu dans la «Marche blanche» une révolte citoyenne qui n'avait rien de «formel». Et le mouvement wallon qui, dans son coeur, ses buts, ses visées profondes est supérieur - de très loin! - à la marche blanche, vit.

Le discours antiwallon pas nécessairement antidémocratique

L'existence d'un discours antiwallon se dégage de la lecture du «Soir». Mais s'opposer à une pleine autonomie de la Wallonie, ne serait-ce que dans le cadre fédéral, ne peut être qualifié a priori d'antidémocratique. C'est seulement l'indice d'une orientation négatrice des peuples.

Car, honnêtement, que la Wallonie (à l'instar d'autres pays), possède un «habitus» démocratique, une «nature» sociale (c'est-à-dire une culture), qui la dispose à s'engager dans la réalisation des valeurs politiques (parlementarisme, liberté de la presse etc.), économiques et sociales (renardisme, sécurité sociale de 45 etc.), ne met pas en cause le voeu  d'une Bénédicte Vaes, par exemple, de voir se maintenir l'unité et la solidarité de la Sécurité sociale - et donc de s'opposer à toute autonomie de la Wallonie en ce domaine. Même si ce n'est qu'un voeu pieux (et sans doute inutile de toute façon car l'arrière-pensée flamande, supposée égoïste en cette matière, ne se concrétisera pas à cause du redressement économique et moral de la Wallonie).

L'opposition viscérale de certains hommes de gauche à l'autonomie de la Wallonie pose cependant problème. L'introduction de Pierre Fontaine à la réédition (TOUDI n° 18-19) de la pièce de Jean Louvet, Le coup de semonce, rappelle opportunément les liens historiques de l'aspiration wallonne à l'autonomie avec: la Résistance, l'opposition à la monarchie, les visées du mouvement ouvrier au temps de sa force (1950 et 1960), tout  cela qui s'inscrit dans une «longue durée».

De cette durée, nous ne sommes pas sortis! Même si de nombreux responsables wallons officiels se sont soumis à la «Pensée unique». Même si un José Happart dit trop vite qu'il faut se résigner, «dans l'intérêt de la Wallonie», à diminuer les salaires (les partisans de ce genre de solutions n'attendent nullement son soutien pour la proposer: c'est leur rêve réalisé depuis la fin des années 70 et les débuts de la «crise»). Même si le combat wallon connaît une dérive purement institutionnelle, sans plus guère de contenu  économique et social...

En effet,  ses requêtes premières - celles de 1945, 1950, 1960 et après - demeurent dans la mémoire savante et populaire de Wallonie, cette ressource fondamentale et primordiale de toute révolution véritable comme Kant, le tout premier, l'a vu. Ce n'est pas parce que la IIIe République devint affreusement bourgeoise dès 1880-1890 que les gens de gauche réclamèrent alors le retour de la monarchie, même constitutionnelle.

Les dérives droitières de ceux qui  représentent la Wallonie ne justifient pas une seconde le retour à la Belgique unitaire. Elles ne justifient pas non plus une seconde qu'un frein soit mis à l'élargissement de l'autonomie wallonne dans tous les domaines. Les redressements modestes - mais réels - de l'emploi en Wallonie (qu'Yves de Wasseige a observés), même s'ils n'étaient pas dus à l'autonomie, même s'ils laissent entière la question du contexte antisocial dans lesquels ils se gagnent, doivent être salués par tous les hommes de gauche. Ils ne prouvent pas que le socialisme est en marche, mais que le peuple wallon  possède toujours ce savoir-faire et ce dynamisme qu'il a toujours retourné contre les dominants.

Or, son adversaire politique - les élites francophones belges - nient ce savoir-faire et ce dynamisme depuis le début des années 80. À propos de l'hymne, du drapeau, de la langue et de la culture de Wallonie - qui sont les langages de l'autonomie, de la démocratie, de l'espérance d'un pays - s'étalent à la Une du «Soir», des sarcasmes qui sont, eux, profondément antidémocratiques et font douter de l'attachement de ce journal à la Liberté.

Surtout, surtout, surtout! quand l'on sait - évidences sans cesse oubliées - que toutes les associations spontanées de citoyens, dépassant la commune ou la province, ont été,

1) soit créées d'emblée (syndicats de paysans et de classes moyennes, tout ce qui relève de l'enseignement et de la culture, de la presse, de l'information, mouvements de jeunesse etc.),

2) soit «régionalisées» des décennies avant la réforme de l'État (ordres religieux, syndicats ouvriers, Ligue des familles etc.)

3) soit «régionalisées» de fait en raison de leurs membres (anciens prisonniers, Résistance, comités «blancs»),

et vivent en réalité sur une base wallonne/francophone ou sur une base flamande, distinctement.

À cause de cela - et comme les sondages sont nuls et non avenus à cet égard, insignifiants, coûteux et inutiles! -  on doit bien admettre que la Wallonie est une Nation. Puisque la seule définition concrète, rationnelle, démocratique de la Nation c'est la liberté et la solidité des liens librement créés entre citoyens.

Oserait-on nous dire qu'il n'y a pas, liant fortement, profondément les Citoyens de Wallonie (et de Bruxelles, souvent par défaut compréhensible d'associations «spécifiquement» bruxelloises du même type):  des syndicats paysans, ouvriers, de classes moyennes, des mouvements de scouts, de patronnés, une Ligue des familles, des Jésuites, des Comités blancs, des partis,  des journaux, des écoles, des universités, des associations d'anciens prisonniers, d'économistes «de langue française», de philosophes, de sociologues, une action catholique, des comités laïques, d'anciens Résistants, des groupes antifascistes, des lecteurs de revues, la RTBF, RTL, des bibliothèques, des écrivains, des cinéastes, des chanteurs? Etc? Et même - hélas! - Le Soir?

Qu'est-ce que la République en un mot, sans fard ni emphase, sinon ça? Tout simplement!

Mettre en cause la Wallonie, comme le fait quotidiennement Le Soir, c'est mettre en cause ces liens là (en ce compris les liens avec les Bruxellois francophones, c'est-à-dire presque tous les Bruxellois), c'est donc aussi mettre en cause la démocratie. Nous le disons sans emphase à nouveau. Que les effectuations concrètes, réelles, rationnelles de la citoyenneté wallonne en appellent à un  État qui y correspondent et qui en assurent la vie par une symbolique appropriée - qui ne soit justement pas «que» symbolique parce qu'elle est aussi culturelle au sens le moins dupeur de ce mot dont la Pensée unique abuse - on se demande encore pourquoi certains au «Soir» le refusent. À moins - mais nous avons toujours évité de formuler ce soupçon  - que la pensée antiwallonne ne recèle des aspects vraiment très troubles. À moins, et cela c'est certain, que Le Soir, belgifié, ne vive, comme la Belgique, que de sa négation, de la haine de soi (pas incompatible avec l'amour du portefeuille).

Brève analyse de l'éditorial de Guy Duplat du 5 mai 1999

Guy Duplat commence par expliquer l'apathie des électeurs par «un fait majeur: une grande partie des décisions politiques échappent à la Belgique». Il est  permis de penser que cette perte de souveraineté l'enchante. En effet, un peu plus bas, il se résigne à la Pensée unique (on adopte toujours cette Pensée sous cette forme d'ailleurs: la résignation). Il écrit en effet:  «Les exigences de l'Europe comme de l'économie mondiale  ne   nous laissent qu'une faible marge de manoeuvre (...) Dire que les décisions se prennent de plus en plus à un niveau supranational, c'est redonner en même temps tout leur poids aux élections européennes».Le critère européen a toujours été un critère positif en Belgique francophone. Que les électeurs wallons et bruxellois puissent élire une dizaine de parlementaires du cru qui vont - en principe - agir au niveau supranational, vers lequel il faudrait tourner ses regards,  nous ne voyons pas en quoi cela pourrait changer quoi que ce soit à quoi que ce soit.

Non seulement parce qu'une dizaine de députés européens élus à un Parlement impuissant ne changeront rien à rien. Mais tout simplement parce qu'il n'y a rien à changer, comme le dit Guy Duplat lui-même: «les exigences de l'Europe comme de l'économie mondiale  ne nous laissent qu'une faible marge de manoeuvre».  Les «exigences de l'Europe» ne sont pas celles définies au Parlement européen, on en conviendra  (ni dans les Parlements nationaux), d'autant plus facilement que le Parlement européen n' «exige» jamais que des actes symboliques comme la démission d'une Commission néolibérale qui sera remplacée par une Commission encore plus asservie à la «Pensée unique» . Le lendemain de cet édito, Prodi plaidait, devant ce fameux Parlement, pour une beaucoup plus grande libéralisation et privatisation de la vie économique, processus qui, par excellence, enlèvera encore une partie des possibilités de contrôle aux citoyens, et, pour commencer, aux citoyens députés...

En outre, l'une des conditions même du fait que les décisions échappent à la Belgique c'est «l'avènement de l'euro (...)nos grands choix monétaires, budgétaires, économiques (...) nous échappent largement». Ah! ces braves cons de pauvres. Ah! les Cocus magnifiques qui, depuis vingt ans sont les seuls à payer pour ce fameux euro! Grâce à eux les riches continueront à s'enrichir - le patrimoine des Belges les plus riches est passé de 8.000 milliards en 1982 à 16.000 milliards en 1992. Pour ceux-là, qu'il y ait ou non «marge de manoeuvre» de la Cité des hommes, cela importe peu, la manoeuvre est financière, pas citoyenne. Les clubs de riches ne sont pas des clubs citoyens, l'entrée y est réservée...

Les gens qui vivent du revenu de leur travail, par contre, ont vu s'amoindrir leur niveau de vie de plusieurs dizaines de pour cent, ou pire encore quand il se réduisait quasiment à rien s'ils tombaient au chômage ou au CPAS, ce qui fut le cas d'un grand nombre. Mais comme ils sont magnifiques, répétons-le, ces Cocus! voilà qu'ils sont parvenus à réduire encore, par leurs sacrifices, la «marge de manoeuvre» de l'Etat dont ils sont les citoyens, c'est-à-dire à se réduire encore eux-mêmes comme êtres humains. Comment Monsieur Guy Duplat,  porte-parole attitré d'une bourgeoisie belge francophone en perte de prestige politique, mais au portefeuille toujours florissant, ne s'en réjouirait-il pas? Après tout, réduire les «marges de manoeuvre» des citoyens par l'euro, c'est bien plus pacifique, moins cher et finalement plus efficace que de freiner indirectement les ardeurs communautaires par le spectacle des frappes chirurgicales sur la Serbie! Nous exagérons? Mais non, cela est écrit tranquillement. Voyons.

Déjà, constatant l' «apathie» des citoyens, Guy Duplat s'en était réjoui par rapport aux prédictions d'un «trouble» (NB: l' «apathie» est absence de trouble), exercé par des élections comme celles du 13 juin 1999, en raison du fait qu'elles devaient fournir la constitution de sept assemblées. Ouf! L' «apathie» est là et bien là. Ô apathie, douce musique des propriétaires et des conservateurs, chant raffiné des quartiers chics!

Les Wallons, les Bruxellois ou les Flamands n'élisent de représentants, directement, que dans 4 - et non 7 - assemblées, soit le Sénat, la Chambre fédérale, le Parlement wallon (ou bruxellois ou flamand) et européen  mais «sept», cela fait tellement «complexité belge», un des mythes fondateurs du discours antiwallon, qu'il serait trop difficile de se priver d'être excessif en passant de 4 à 7. Ce que G.Duplat écrit avec allégresse (sept, sept, sept!) Les élections ne vont donc rien «troubler» ni changer, rêve conservateur par excellence. Et même, impudemment et impudiquement conservateur. Guy Duplat poursuit: «La guerre au Kosovo aura eu au moins cet avantage de rejeter le communautaire au second plan. Les visées nationalistes flamandes apparaissent obscènes à l'heure de l'épuration ethnique dans les Balkans.»

L'expression «au moins» est de trop. À lire attentivement   Le Soir, c'est bien là son souci constant: que, surtout, il n'arrive rien en Belgique sauf le maintien des privilèges des conservateurs francophones desquels ce journal se nourrit depuis toujours. Que les aspirations flamandes puissent pâtir de comparaisons avec les exactions des nationalistes serbes, voilà ce qui ravit Guy Duplat. Qui ne se pose évidemment pas la question de savoir si cette comparaison recèle un minimum d'honnêteté! Comment en effet peut-on comparer le désir flamand d'une plus grande autonomie du fonctionnement de la Justice ou de la Fiscalité en Flandre avec les massacres du Kosovo? Et quel est le  degré de responsabilité civique d'un journaliste francophone de laisser cette comparaison idiote - mais acceptée par d'aucuns et cela lui suffit sans doute - jouer contre les aspirations wallonnes symétriques?

Cette responsabilité, bien entendu, le «plus grand journal francophone belge» (ô combien belge!)  s'en moque. Le Soir a épousé la Pensée unique. Celle-ci, qui réduit toutes les marges de manoeuvre des citoyens, est rêvée comme de nature à empêcher toute modification de l'État belge et surtout toute affirmation wallonne qui mettrait en cause la primauté d'un quotidien qui estime être le porte-parole officieux de la société belge francophone, la voix de sa société civile. Et surtout la voix de ses riches fraudeurs, traversant toutes les crises, les réformes de l'État, même la deuxième grande guerre... Durant celle-ci, des dizaines de milliers de citoyens moururent volontairement, les armes du Front de l'Indépendance à la main et, encore un coup, pour la souveraineté de leur pays si dérisoirisée par Le Soir.

Quelle chance! La Belgique n'a plus rien à dire! Mais nos poches sont pleines! Elles débordent!

Évidemment, bizarrement, dans le domaine des «décisions qui nous échappent», on a par exemple dit qu'il fallait tapisser de milliers de bombes un pays parce qu'il avait refusé d'accorder à un autre la souveraineté, seulement,  d'un simple État fédéré...

Essai de contextualisation

L'éditorial de Guy Duplat n'est évidemment pas un accident. Rien ne donne une meilleure idée de l'idéologie du «Soir» que ses Unes sélectionnées (en 1995) sur les grands événements belges après la guerre de 1940-1945. Les voici: 1) le raz de marée de la Mer du Nord en 1953, 2) la catastrophe de Marcinelle en 1956, 3) l'expo de 58, 4) le mariage de Baudouin en 1960, 5) l'incendie de l'Inno en 1966, 6)  la manif des agriculteurs en 71, 7) le drame du Heysel en 1985, 8) le naufrage du «Herald of free Enterprise» en 1987.

Passons sur un léger écoeurement de voir que les catastrophes naturelles sont dignes d'être mentionnées surtout quand elles se produisent «à la mer» ou à Bruxelles (la manifestation des agriculteurs européens entre autres  n'a pas été choisie pour ses dimensions politiques puisque cette dimension est absente de l'énumération du «Soir», mais elle a dérangé les deux centres du monde des porteurs de portefeuilles francophones belges: la capitale et la «mer»). Pour le reste - écoeurement profond et nécessaire pour tout démocrate - nous sommes un pays où, s'il y a des événements politiques (il y en a évidemment!), mieux vaut ne pas en parler. Après tout, c'est bien dans la logique d'un journal qui se réjouit des bombardements dantesques de la Serbie comme de nature à retarder une discussion sur une réforme de l'État qu'il appréhende. Citer une manifestation d'agriculteurs - aussi importante soit-elle politiquement et elle l'était!  - mais laisser dans l'ombre la quasi insurrection de 1950 survenue cinq ans après la guerre, pour le même motif qu'elle menaçait déjà en 1945, et qui a mis la Belgique à deux doigts de l'abîme, c'est éclairant sur la logique profonde de dénégation de la démocratie et de la citoyenneté. Sur la grammaire oligarchique qu'a adoptée Le Soir.

Il y a de même quelque chose d'impudique à saluer le mariage du Roi Baudouin en 1960 et à passer sous silence la grève survenue au lendemain de celui-ci, qui mobilisa cinq cent mille ouvriers wallons durant six semaines de l'un des plus terribles hivers que nous ayons connus.

Loin que Le Soir doive regretter, au vu de cette énumération qu'il établissait déjà en 1995, que «la marge de manoeuvre» de la souveraineté belge ou wallonne se soit réduite, il devrait s'en réjouir puisque les réelles «marges de manoeuvre» concrètement mises en oeuvre depuis 1945, ne l'intéressent pas, ne retiennent ni l'attention ni la réflexion d'un journal qui s'estime être le porte-parole de la société francophone belge. Mais qui, en fait de société, ne la sent marquée que par des faits divers, loin de toute «marge de manoeuvre».

Le Soir est régulièrement friand de constater l'ennui des campagnes électorale comme Yvon Toussaint en 1987, jugeant la campagne  de cette année «ennuyeuse comme le sentiment et triste comme la fidélité», expression tirée des Liaisons dangereuses livre qui offre de l'amour la même conception cynique que Le Soir croit devoir avoir de la démocratie.

Il faut en effet insister, pour conclure, sur le fait que le respect des formes de la démocratie n'implique pas qu'on soit démocrate. Les auteurs anglo-saxons qui jugent la démocratie comme le meilleur système qui soit pour désigner les élites sont dans ce cas. L'important c'est la paix, que l'ordre règne et que les affaires marchent. Si le peuple a l'illusion d'élire et choisir ceux qui le grugent, quelle extraordinaire garantie pour les affaires et l'ordre.

À travers Le Soir, nous lisons mieux que jamais, en 1999,  l'espèce d'aboutissement qu'est pour la Belgique le triomphe de la «Pensée unique»: une Belgique vouée à l'immobilisme conservateur dès sa fondation par le Congrès de 1830-1831, une Belgique par laquelle la liberté ne devait pas passer pour faire le tour du monde en 1848, la Belgique belgifiée de Trotsky.

La Belgique s'est ruée sur l'Europe d'avant la Pensée unique pour s'y anéantir, manière de répondre négativement à ce à quoi elle ne peut répondre: les requêtes de souveraineté des Flamands et des Wallons. Elle a tellement lié son identité à la confiscation bourgeoise de la révolution de 1830, à l'automutilation de sa souveraineté dès l'acceptation du traité des XXIV articles en 1839, qu'elle préférera toujours son unité, maintenue dans la servitude, à un quelconque fédéralisme.

 

Servitude dans l'unité à l'égard de la figure du roi, même génocidaire (Léopold II) et lui-même soumis aux grandes familles d'Europe, jusqu'à la veille de la deuxième guerre.

 

Servitude dans l'unité à l'égard de l'Angleterre depuis 1940, pour Spaak; à l'égard de  l'Allemagne, pour Léopold III.

 

Servitude dans l'unité à l'égard des USA, notamment contre la France passionnée d'indépendance du général de Gaulle.

 

Servitude dans l'unité,  enfin, maintenant, à l'égard de  l'Europe de la Pensée unique.

 

Servitude et fermeture aux peuples qui la composent, Flamands et Wallons, qu'elle n'a jamais réussi à unir que dans le mépris.

 

Servitude et abondance de bien pour ses riches qui n'ont jamais été aussi riches. Jamais!

 

Le Pays wallon, humble figure, parmi d'autres, d'une vraie Cité, n'a plus rien à attendre du «Soir» et des riches disciples de la Pensée unique du «Soir», que les crachats dont ils bafouent partout la démocratie, la République et - car c'est la barbarie qui vient -  la simple et sainte humanité des hommes.

PS: Dioxine, absentéisme européen:  la fuite en avant antidémocratique du «Soir»

La division communautaire empoisonne toute contestation possible parce que, en fait n'importe quelle  lutte légitime peut être suspectée d'alimenter le conflit entre Flamands et Wallons. Guy Duplat, lui, prisonnier de son obsession anticommunautaire et de l'orientation antidémocratique de son journal, conseille, dans un nouvel éditorial du 9 juin, de confier tout à l'Europe: 1) sans  se demander quelle est la fiabilité des services européens en la matière; 2) en ne voyant pas qu'il invite ainsi les Flamands comme les Wallons à démissionner de leurs responsabilités citoyennes. Quand la vie politique s'anime  dans les sociétés civiles de Flandre et de Wallonie, auxquelles ce journal bourgeois francophone se doit de rester étranger, étant donné sa vocation à défendre le portefeuille des Belges francophones les plus riches, son orientation antidémocratique se radicalise. Elle est encore confortée par des partis qui ne se préoccupent plus que de jouer aux cartes distribuées par les électeurs sans plus se poser la question de leur rôle démocratique profond (voir notre édito). Par ailleurs, on ne peut pas exiger des citoyens qu'ils s'intéressent à  une Europe bâtie (comme  pour le moment), sans eux et contre eux.

Voir L'éditorial de Guy Duplat du 5 mai 1999