Comment vous sentez-vous Marcel Cheron?

Editorial
Toudi mensuel n°36-37, mars-avril 2001

 

Marcel Cheron

Marcel Cheron


 

La guerre est un art simple et tout d’exécution
(Napoléon)

 

C’est simple aussi la politique mais plus moral. On ne fait rien dans les structures compliquées à plaisir. Comme la Communauté française. État-fantôme, elle n’a pas cette particularité « charnelle» du territoire par lequel il y a « État de droit». L’article 4 de la Constitution de l’an I (remplacez «homme» par «être humain» et son esprit s’en corrige), est d’une clarté géniale:

 

Tout homme né et domicilié en France, âgé de vingt-un ans accomplis;

Tout étranger, âgé de vingt-un ans accomplis, qui, domicilié en France depuis une année,

Y vit de son travail
Ou acquiert une propriété;
Ou épouse une Française;
Ou adopte un enfant;
Ou nourrit un vieillard;
Tout étranger, enfin, qui sera jugé par le corps législatif avoir bien mérité de l’humanité,
Est admis à l’exercice des droits de citoyen  français.

Ce qui frappe dans cette définition juridique de la citoyenneté, c’est qu’elle définisse aussi l’être humain en général. Les conditions de résidence, de responsabilités l’ancrent  dans une nation, avec des relations, un travail. L’aspect moral de ce texte n’en voile pas le pragmatisme. Comme le disent Christiane CORNET et Michel VRANCKEN dans leur interview, c’est la référence au territoire - ici la Wallonie - qui est déterminante, politiquement, économiquement, culturellement. De cela, les partisans fanatiques de la Communauté, les «Communautards», ne se soucient pas.

Marcel Cheron a même dit à La Libre Belgique (5 mars) que, vivant en Wallonie, en étant député, il ne se  «sentait» pas wallon! Comme si la condition pour l’être, c’était de sentir qu’on l’est. Si on est wallon, il faut supposer qu’on le sente, comme on est et se sent, homme, femme, enfant... Marcel Cheron se «sent»-il être Marcel Cheron? Au sens de l’an I,  il est wallon. Pourquoi fait-il du «se sentir wallon» une chose dont se démarquer? Les sondages? Ses origines? Lierait-il la citoyenneté à l’origine? Non, il défend la Communauté française, faisant pression pour qu’on ne signe pas «La Wallonie est-elle invisible?», texte d’intellectuels de Wallonie et de Bruxelles. Et donc horreur à ses yeux?

Depuis les grèves du secondaire en 1995-1996, la volonté de refinancer la Communauté française a été l’unique déterminant de toutes les politiques «francophones». Pour ne pas «se mettre en position de faiblesse face à la Flandre», on a bousillé une année scolaire et 3.000 emplois. Puis on a fait les fameuses «concessions» à «la Flandre», en fait à ceux qui veulent plus d’autonomie, l’intérêt francophone ayant été jusque là, soi-disant, le maintien de la Belgique. Pourquoi la classe politique ne dit-elle pas à la Flandre ce que nous lui disons: que sa supériorité est  réelle mais relative?

En fait, la Communauté est  le fantasme incarné de la classe politique qui croit que la population wallonne est d’abord belge sur la foi de sondages manipulés et de médias comme Le Soir, la RTBF-Bruxelles, obsédés de lubies nationalistes belges, au mépris des réalités - bruxelloises, flamandes et wallonnes. Nous rencontrons des amis flamands, sur la base de l’analyse économique réalisée dès février 1999 (voir TOUDI n° 16, février 99). Il est chaque fois simple de leur montrer que l’idée d’une Wallonie à la traîne de la Flandre et génétiquement condamnée au déclin, ne tient  pas debout. Nous n’avons pas de meilleures lumières que d’autres. Mais la manière politicienne de se représenter les choses depuis la démission de Spitaels en 1994 repose sur des fantasmes.

 

La Flandre , fantasme «francophone»

 

Fantasme central: la Flandre immensément riche -  à cause de son génie -; la Wallonie immensément pauvre - à cause de son arriération ontologique. Dès qu’une difficulté se présente pour la sidérurgie, le réflexe à la RTBF (pour Fafer) est de souligner le «long tunnel» de la sidérurgie ou ( à la BRT sur Clabecq), l’ «archaïsme» wallon. C’est faux, c’est nuisible, mais ça marche.

La Flandre croit à cet écart Flandre/Wallonie parce qu’elle a été méprisée par la bourgeoise francophone et qu’elle a programmé son émancipation, en rassemblant ses forces économiques et financières, puis en s’emparant de l’appareil de l’État dès les années 50, en vue de le mettre à son service. Cette Flandre n’ayant pas encore rattrapé son retard sur la Wallonie, rattrapage qui fut, chez Gaston Eyskens, l’ambition de toute une vie (et ce que nous disons ici est simplement démarqué de ce qu’il en dit lui-même) 1

La Wallonie a perdu 200.000 emplois (sur 1 million), de 1976 à 1986. Depuis, la situation s’est redressée. Mais la Wallonie a derrière elle un siècle de reculs plus que de victoires. Elle se voit perdante, l’ayant été souvent. Et on ne fait que le répéter dans les médias. L’échec marque. La réussite ne conforte qu’après longtemps. La situation arrange ceux qui s’accrochent à l’idée belge à travers la Communauté; ces élites wallonnes et francophones qui font la pluie et le beau temps dans les médias, donc aussi en politique, car système médiatique et politique se recoupent. À la Flandre riche et conquérante, ce groupe belge, assuré d’un certain rayonnement parce qu’il use du français, fait la morale sur les communes de la périphérie et sur l’intolérance à l’égard de la capitale. Par ailleurs, il écrase la Wallonie de son mépris et de son ignorance, bien pires que l’agressivité flamande et moins excusables.

Deux interviews récentes de L. Michel en témoignent. Dans De Standaard (24 février), pressé de questions sur la Wallonie à propos de la Saint-Polycarpe qui nous octroie d’importantes compétences (coopération, agriculture, commerce extérieur, tutelle intégrale sur les provinces et communes), la moitié de ses réponses sont sur la Wallonie. Dans Le Soir (même jour), sur la Wallonie, rien. À peine sur Bruxelles. Tout sur la périphérie. À la limite, ce n’est pas L.Michel  qui est responsable de cette clé de répartition symbolique bien plus injuste (tout au «communautaire»/rien au régional)  que celle des dotations et qui nous enfonce infiniment plus. C’est Le Soir qui est lu en Wallonie, non De Standaard. Mais la Wallonie intéresse ces Flamands qui voient bien que ce pays, qui les a surclassés la plus grande partie de l’histoire de Belgique, est en convalescence, ce qui modifie la donne. Et la Flandre n’a plus peur de nous, tant mieux!

En revanche, le nouveau dynamisme wallon fait peur aux élites wallonnes et francophones centrées sur Laeken et la belgitude. Au cas où la Wallonie s’assumerait, que resterait-il des derniers carrés belgicains peuplés de Wallons et Bruxellois braqués sur la place des Palais? (La  grotesque émission «Allumés.be» en est devenu le phare.) Ce nouveau dynamisme devrait faire plaisir au gouvernement wallon. Mais il n’est plus celui de Spitaels allant proposer à Mitterrand (Le Soir de juillet 2000), qu’il traite la Wallonie comme le Québec, comme un pays pratiquement indépendant. Le véritable président wallon, Élio Di Rupo, a choisi une stratégie belgicaine en adéquation avec les médias et pour faire avancer le PS aux élections: après le maïorat de Mons, c’est sa seule ambition. Il faut lire les syndicalistes Bernard De Commer, Christiane Cornet, Michel Vrancken dans ce n°: toutes ces palinodies, ce sont les travailleurs qui en payent la note. Comme la Belgique n’est plus un espace pertinent d’action et de proposition, c’est en Wallonie et à Bruxelles qu’il faut s’inscrire. Pour confronter des projets à l’Europe qui s’unit et  à la Francophonie.

 

La Wallonie, l’Europe et le monde

 

Il faut absolument, lire la longue interview de Jean-Marc Ferry sur l’État mondial. Depuis sa fondation TOUDI ne cesse d’interroger les constructions nouvelles  comme l’Europe, de réfléchir à la mondialisation,  à la place de la Wallonie:

- dans l’Europe via l’Union européenne dont tout État souverain compte et comptera;
- dans le monde via la Francophonie dont la Wallonie est le troisième bailleur de fonds mais continue à y être représentée par le Premier Ministre fédéral (niveau de pouvoir qui ne dépense rien pour la Francophonie) et le Ministre-Président de la Communauté française.
Dans le vocabulaire de Jean-Marc Ferry, l’un des grands philosophes de notre temps, la Wallonie est une «communauté de valeurs partagées» et donc le préambule à une insertion dans l’Europe et dans le monde. En vue de nous y battre pour la préséance du politique sur l’économique. C’est la vision claire que nous avons des cadres politiques dans lesquels inscrire travaux et projets des gens d’ici. On ne prétend pas pour cela qu’on a la solution à tout, mais que c’est simplement ce qui rend possible les solutions aux problèmes.
Notre avenir ne passe pas par la «pensée» de Marcel Cheron mais par la citoyenneté vécue dans la République: une Wallonie qui s’assume pleinement.

 

PS: Révélateur  J T 1 du vendredi 9 mars. Peut-être involontairement. Longue séquence sur la possible scission du Centre botanique de Meise:  lamentations, ton de catastrophe, les mêmes mots - les mêmes! - que ceux sur la scission de Louvain. Re-longue séquence sur les ponts en Wallonie  où la parole est donnée seulement aux cassandres, sur fond d’écroulement d’un pont au Portugal et de visions de ponts en train de «pourrir» chez nous. Re-re-longue séquence sur le gâchis de Bierset. La mauvaise nouvelle confirme la vision négative que l’on a de la Wallonie à  la RTBF qui se situe à l’extérieur de notre réalité. Si elle le pouvait elle parlerait une autre langue que le français, et d’ailleurs celui dont elle use est un français de mandarins qui visent à prendre leurs distances. Toute vision négative de la Wallonie trouve d’emblée sa place dans ce contexte mental. D’autant que, comme nous le disent plusieurs journalistes de la RTBF, le JT n’a plus de politique rédactionnelle. Il reproduit donc fidèlement les préjugés du Centre de Bruxelles, en maintenant les centres régionaux à l’écart alors que ceux-ci devraient construire le journal, non y être tolérés.

  1. 1.  Gaston Eyskens, De Mémoires, Lanoo, Tielt, 1993. Deux très longs extraits traduits dans République n° 14 octobre  1993 et surtout (n° 15 novembre 93) L’ascension flamande et la question wallonne.