Saint-Baudouin ?

Toudi mensuel n°44, février-mars 2002

Baudouin Ier traîne depuis longtemps derrière lui une auréole comme d'autres leurs casseroles. Et sa mort, si l'on peut dire, n'a rien arrangé.

Baudouin le Saint, proche des gens, humain, profondément bon, aurait été selon d'aucuns un roi exemplaire, l'incarnation même du désintéressement et de la charité. Un roi comme on en voudrait plus souvent, en somme...

C'est oublier, sous les manières timides et effacées de l'homme, la détermination, les obsessions et les bourdes énormes du chef d'État. C'est oublier que Baudouin, depuis son intronisation jusqu'à sa mort, a régulièrement insulté la démocratie, le parlementarisme et la laïcité de l'État, se montrant en cela le digne fils de son père. Certains suggèrent même que l'inconcevable pantomime de 1990 ne fut qu'une manière de rendre hommage à ce père, pris en 1950 dans un conflit qui déchira le pays et le força à abdiquer. Baudouin, à son tour, voulait se poser en martyr, prendre des positions qui diviseraient immanquablement la Belgique, mais en sortirait triomphant, rachetant par là la mémoire bafouée de son père.

Alors, Baudouin, un saint ? État des lieux

Le règne de Baudouin commence dans les circonstances que l'on sait, avec la Question royale, à laquelle Léopold III met fin en déléguant ses pouvoirs à son fils. Malgré un cri «Vive la république!» qui fusa par deux fois des rangs communistes lors de la prestation de serment de ce dernier, la Belgique est dès lors en voie d'apaisement, et Léopold III abdique au profit de Baudouin. Celui-ci, pourtant, continuera longtemps à se considérer comme le fils du roi et à souhaiter la restauration de son père sur le trône, alors même que Léopold III y a renoncé. De la même manière, Baudouin reprend à son compte les antipathies paternelles, et entend jouer au Congo le même rôle paternaliste que ses aïeux avant lui.

Le Congo... Un fameux clou du cercueil de la moralité de notre monarchie! Il y a les horreurs de la colonisation, soigneusement passées sous silence et longtemps niées; l'indépendance, présentée comme un don généreux de la Belgique à ses sujets; Lumumba enfin, qui, aux yeux des dirigeants belges et dans l'intérêt de leur pays, devait disparaître pour ne jamais revenir, et qui fut curieusement assassiné.

Il faudra le mariage de Baudouin pour qu'il s'émancipe un tant soit peu de la ligne paternelle. Pour devenir le «Baudouin le Bon» que d'aucuns imaginent? Pas sûr...

Baudouin, l'humaniste au grand cœur, proche des déshérités et empreint de justice? Cela ne l'empêchera pas, au début des années 60, de déjeuner avec Franco, trop content sans doute d'une telle marque de soutien à son sympathique régime... C'est que le caudillo avait abrité les enfants de Léopold III sous son aile pendant la guerre. Cela ne s'oublie pas, n'est-ce pas? Et puis, un régime catholique et autoritaire, cela n'avait sans doute pas grand chose pour déplaire à Baudouin, lui-même fervent catholique... et monarque élevé dans la méfiance, voire le mépris, des institutions démocratiques.

Baudouin, démocrate avant tout, sachant faire passer les règles de la démocratie constitutionnelle et parlementaire avant sa sensibilité personnelle? Pas au point, tout de même, d'informer le monde politique de la grossesse de Fabiola avant le pape Jean XXIII, qui annoncera lui-même la nouvelle aux journalistes... Laïcité de L'État, disiez-vous?

Baudouin, homme à l'esprit ouvert, tolérant et humaniste? Pas assez en tout cas pour considérer la science comme autre chose qu'une étendue de marécages, d'angoissants sables mouvants ne pouvant déboucher que sur le relativisme, s'il n'y avait pas - tout le monde l'aura compris même s'il ne fit que le laisser entendre -, les lumières de la foi. Il fallut qu'Henri Janne, suite à ce premier discours officiel de Baudouin en France, rappelle au roi la réserve à laquelle il était tenu lorsqu'il représentait le peuple belge. C'est que la religion de Baudouin, nourrie de Renouveau charismatique, tient de la piété la plus fervente, et s'accommode parfois plus difficilement de la fonction politique d'un chef d'État que de l'obscurantisme le plus bigot. Ainsi, Baudouin note dans ses carnets qu'il est roi «pour aider son pays, pour prier pour son pays, pour souffrir pour son pays», et plus loin: «Apprends-moi, Jésus, à être avec les personnes que je rencontrerai ce que tu veux que je sois: un témoin de ton Amour pour les hommes. Mais, pratiquement, Seigneur, dans la place particulière que j'occupe, qu'est-ce que cela veut dire?»

Baudouin, forçant le respect par son sens de la générosité et de l'altruisme? Pas au point de mettre en danger sa couronne en acceptant la privatisation de la Sabena, comme Dehaene puis De Croo le préconisèrent, ou en laissant un premier ministre par trop fédéraliste prendre les rênes du gouvernement...

On ne saura jamais, sans doute, ce qu'on doit à André Molitor, qui fut pendant 17 ans chef de cabinet du roi, et agit sans aucun doute comme un modérateur auprès de lui. 17 années, de 1960 à 1977, où les ingérences de Baudouin se firent plus rares.

Mais à la fin des années quatre-vingt, les incidents se multiplient:

Il y a José Happart, d'abord, dont Baudouin annonce en 1987 qu'il refusera dorénavant sa nomination de bourgmestre de Fourons, et qu'il refuse ostensiblement de saluer, lorsqu'ils se rencontrent la même année au parlement européen. Le Zaïre de Mobutu, ensuite, que Baudouin soutient honteusement, intervenant lorsqu'il le faut auprès du gouvernement belge pour temporiser, nonobstant la corruption et les atteintes aux droits de l'homme dont le cousin africain est coutumier. Il faudra, pour que cela cesse, que Mobutu s'en prenne directement à Baudouin, organisant une exposition à Kinshasa sur les méfaits de la colonisation, et comparant Léopold II à Hitler. Cette fois, c'en est trop, et Baudouin rompt.

Sursaut démocratique? Peu probable, si l'on en juge par la sympathie jamais démentie témoignée par Baudouin à Juvénal Habyarimana. Et l'on sait à quel point la partialité de la Belgique et de sa monarchie - puisque Baudouin intervint en personne auprès du gouvernement pour marquer son souhait d'une intervention militaire de la Belgique au Rwanda! - dans le conflit qui opposa Hutus et Tutsis leur confère une lourde responsabilité dans le génocide qui suivit, en 1994.

Et puis vient, en 1990, le bouquet final: le refus de Baudouin de signer la loi dépénalisant partiellement l'avortement.

On a beaucoup glosé, à l'époque, sur le droit du roi à avoir une conscience. Et c'est en effet celle-ci que Baudouin invoqua, lorsqu'il fit part à ses ministres de sa décision. Une véritable mascarade s'ensuivit, au cours de laquelle Martens et les cinq vice-premiers ministres de l'époque (Philippe Moureaux, Willy Claes, Melchior Wathelet, Hugo Schilz et Jean-Luc Dehaene) tentèrent de faire revenir le roi sur sa décision, avant que l'un d'eux sans doute imagine la solution: une impossibilité de régner empruntée à une Constitution citée de manière fallacieuse pour l'occasion, constatée par les ministres - alors qu'elle devait l'être par le Parlement -, et levée ensuite par déclaration de Baudouin lui-même, soudain «guéri».

Un moindre mal? Pour les politiques de l'époque, sans doute, qui craignaient plus que tout une crise de régime. Pour la démocratie, rien n'est moins sûr, puisque certains virent dans l'attitude de Baudouin une leçon de courage politique adressée à ceux qui, tout en étant opposés à la loi, se soumirent tout de même aux règles de la démocratie. Dramatique effet pervers, et loin d'être marginal, puisqu'un sondage affirmait que 53% des Belges approuvaient l'attitude du chef de l'État dans la crise de l'avortement...

La mort de Baudouin consacre la version officielle, et c'est, à la cathédrale où est célébrée la messe, à un éloge unanime, mais aussi particulièrement dithyrambique, que l'on assiste. «Berger de son peuple» (Godfried Daneels), «humaniste universel» (Paula D'Hondt), ami des prostituées de Manille et d'ailleurs, aux côtés de ceux qui souffrent, ceux qui prennent la parole ce jour-là rivalisent d'éloges pour ce roi qui laisserait les Belges «orphelins inconsolables» s'il n'était pas désormais intercesseur auprès de Dieu... pour la Belgique (Daneels)!

Le chagrin est de mise, et peu oseront dans ce contexte rappeler les erreurs ou les fautes de ce roi, sans même parler de leur attachement républicain. Jean Guy, éditorialiste du Journal de Charleroi - le Peuple, le fera en écrivant «Un homme est mort. Il s'appelait Baudouin. Nous n'étions pas du même bord...»

Aujourd'hui, l'ombre de Baudouin plane encore sur nous. Celle du Baudouin intercesseur auprès de Dieu? Celle de l'humaniste universel?

Pensons plutôt à l'érection du couvent d'Opgrimbie - au mépris des lois et prescriptions urbanistiques - ;au meurtre de Patrice Lumumba, sur lequel une commission d'enquête parlementaire fera peut-être enfin toute la lumière, quarante ans plus tard; à celui de Julien Lahaut, plus ancien encore et qu'aucune enquête officielle n'a jamais été chargée d'élucider; au génocide rwandais, que le soutien indéfectible de Baudouin pour son coreligionnaire du Renouveau charismatique, Habyarimana, a de toute évidence facilité...

Et au-delà, Baudouin réaffirme et incarne à merveille les effets pervers inhérents à l'institution monarchique: pouvoir d'influence colossal et pas toujours utilisé à bon escient, pouvoirs usurpés sous couvert d'immunité - et d'impunité -, pouvoir symbolique enfin, souvent tel qu'il rend impossible la remise en cause et rejette sur les représentants démocratiquement élus la faute des dysfonctionnements, conservant au roi son inaltérable pureté.

Le règne de Baudouin fut-il le «coup d'État lent, silencieux et dissimulé» dont parle Geert Wouters, qui permit au chef de l'État, à mesure que ses pouvoirs formels déclinaient, d'augmenter son pouvoir réel? Il ne marqua, en tout cas, aucune rupture dans la manière de concevoir la monarchie, et Baudouin sut se poser, au sein d'une Belgique en pleine mutation, comme un homme fort avec qui il fallait compter.

 

José-André FRALON, Baudouin l'homme qui ne voulait pas être roi, Fayard, 2001.

Jacques A.-M. NOTERMAN, La république du roi, Collet, 1999.

Geert Wouters, Les faces cachées de Baudouin Ier, in République n°1, avril 92.

Ludo de Witte, L'assassinat de Lumumba, Karthala, 2000.