Happart et la Rtbf: CLIC, BOUM et HUMAIN (+ Post-scriptum sur les médias)

19 avril, 2009

Je me suis promis de ne pas intervenir ici sous le coup de l'actualité immédiate, de l'instantané. On pourrait croire que je  ne m'y tiens pas mais cette brève réflexion  peut aussi s'alimenter à un aperçu de la lutte de ceux qu'on appelle les "régionalistes" au sein du PS: Le PS, 1987-1997: Perinde ac cadaver, et le souvenir d'une journée appelée Le plus beau 1er mai de notre histoire, durant laquelle, dans l'esprit de cette fête, mais contre lui, le PS voit se lever les foules. 

Les régionalistes ont obtenu un espace au sein du PS en train de se déliter (?), mais n'ont pas changé sa nature...

Les lignes qui suivent concernent  le procédé par lequel le JT de la RTBF  de ce soir 19 avril, a pensé qu'il était bon, lors de la reprise, à 19h.30, de la colère de José Happart le matin à Mise au point, d'intercaler vers la fin de celle-ci, quelques notes de la chanson La Californie, permettant  ainsi de le ridiculiser comme le ferait une quelconque « Semaine infernale ». Ce procédé n'est que très rarement appliqué à des élus belges s'exprimant ès qualités, encore moins lorsqu'il s'agit du président d'un Parlement. Pour rappel, Happart - en une sortie qui était sincère - s'était fâché disant qu'il aurait préféré passer les vacances de Pâques avec ses enfants au lieu de participer à cette mission-voyage  aux USA.

Ma réaction n'est pas à fleur de peau. Déjà, la semaine passée, dans VIGILE  j'avais tenté de comprendre les raisons qui poussaient ainsi les médias à s'étendre si longuement sur le voyage-mission sans doute maladroit de députés wallons en Californie. Les « citoyens » dont parle cette télévision, elle semble avoir  oublié qu'elle devrait mieux résister à la tentation, comme le disait Mordant en 1979, de faire « clic », de faire « boum » et de faire « humain ». Car il n'est pas de meilleure façon de montrer qu'on se préoccupe de la citoyenneté comme un poisson d'une pomme.

Suis-je suspect  de réagir ainsi par happartisme ou régionalisme ? Je ne l'ai pas proclamé urbi et orbi, mais ceux qui me lisent et me connaissent savent que j'ai toujours rejeté, lorsque je dois m'en prendre à la monarchie, l'argument des fameuses dotations à la famille royale. J'ai même refusé récemment d'aller m'exprimer à ce sujet à RTL qui m'y invitait. Qu'il s'agisse d'Happart ou de n'importe qui - Marie Arena par exemple que je porte certes moins dans mon cœur que l'ancien bourgmestre des Fourons - les « révélations » sur les  dépenses « exagérées » de certains mandataires publics sont de nature à me laisser complètement froid. Il n'y a d'exagération que dans un certain contexte : s'il s'agit d'une douche, d'un bureau, d'une mission lointaine alors que le printemps a déjà commencé et que la vie est dure pour tout le monde, en particulier ceux qui perdent leur emploi (mais la télé a-t-elle jamais laissé entendre que cela la faisait souffrir au point de renoncer à ses émissions où le « rire »  se cultive souvent  à leurs dépens et oublie-t-elle que si la Wallonie est « risible » c'est notamment parce que l'économie n'y va pas toujours bien ?) 

Happart a commencé à être gadgétisé en 1987 quand il était au centre d'un spot du PS qui passait régulièrement à la télé avant les élections de cette année-là. Je le lui avais dit face au public du Groupe Neuville à Louvain-la-neuve, le 18 février 1989. Dans la mesure où commençant par s'en révolter, Happart  avait finalement avalisé le lâchage des Fourons par le PS en avril-mai 1988. Mais ce jour-là aussi - et surtout - Happart avait décidé de rallier le Manifeste pour la culture wallonne et l'idée de régionaliser l'enseignement et la culture.

C'est ce jour-là qu'il a cessé d'être le chouchou des médias qu'il avait été jusque là. J'ai examiné au chapitre CHAPITRE V: Lynchage médiatique de J.Happart en 1994 de mon livre sur Le discours antiwallon la façon dont il avait été vraiment lynché par pratiquement toute la presse cinq ans plus tard,  alors qu'il se maintenait aux élections européennes de juin 1994. Il est vrai qu'Happart commettait des erreurs, que son langage était démagogique. Notamment contre les intellectuels. Mais les médias qui le lui ont si souvent reproché n'y sont pas allés avec le dos de la cuiller quand il s'est agi de mettre en cause les auteurs du premier Manifeste wallon en 1983, tentant de les nier comme je l'explique dans le CHAPITRE IV: Disqualification du Discours antiwallon.

Il est vrai que bien souvent, je n'ai moi-même pas toujours supporté Happart, n'acceptant pas le simplisme de sa fameuse « Europe des Régions », par exemple. Il est vrai qu'ensuite Happart a commis des erreurs comme ministre de l'agriculture de 1999 à 2004. Il est vrai qu'il s'emberlificote parfois dans des discours prétentieux et qu'il oublie souvent que le Pouvoir, à lui seul, ne rend pas intelligent, c'est même le contraire. Mais alors pourquoi la même RTBF, le jour des fêtes de Wallonie à Namur, en septembre 2007, devait-elle retransmettre au  JT  un passage de son discours qui le ridiculisait et omettait d'en transmettre la conclusion bien claire, bien significative politiquement, dans laquelle Happart, en contradiction avec le NON de J.Milquet aux nouvelles compétences pour la Wallonie, s'écriait non sans grandeur : « Je n'ai pas peur de la liberté ! » ?

Il est vrai qu'Happart semble mal terminer sa carrière politique. Et on nous dira que les médias sont le reflet de la réalité et ne la créent pas. Pourtant, je me demande en quoi intercaler une chanson de Julien Clerc dans les propos d'un homme politique pour lui donner le coup de pied de l'âne peut se justifier dans une télévision de service public ? Et en quoi cela reflète la « réalité » ?  Christophe Traisnel m'a reproché dans la thèse qu'il a consacrée au nationalisme de contestation que le livre que je cite dans cette chronique, Le discours antiwallon,  vise surtout des messages qui sont anti-régionalistes. Il avait peut-être raison il y a quelques années. Mais je crois avoir eu raison dans ce texte de 1998. Parce qu'il deviendra de plus en plus impossible aujourd'hui de se dire simplement wallon dans un pays dont l'establishment francophone semble avoir décidé de nier le peuple qui l'a mis là où il est.

Post-Scriptum

L'avis que nous donnons-ci-dessus sur les médias francophones belges n'est nullement un avis personnel.  C'est aussi la conviction d'un politologue français enseignant en Acadie, Christophe Traisnel. Nous résumions comme suit sa thèse doctorat  Le nationalisme de contestation (2005), qui compare le cas du Québec et de la Wallonie (sous l'inter-titre: Les doctrines identitaires et leur transmission à la Gouverne locale).

Au discours identitaire wallon, s’oppose un discours antiwallon. (ou plus exactement anti/identité wallonne).« Le discours wallon et wallingant du mouvement wallon comme des institutions de la Région wallonne provoque la réaction au sein de la société civile belge des organisations ou des institutions plutôt favorables à la Belgique, ou attachés à une Belgique unitaire. C’est notamment le cas de la presse nationale belge de langue française, comme laRadio Télévision Belge Francophone (RTBF), Le Soir de Bruxelles, ou La Libre Belgique, mais aussi la presse internationale, peut-être encore peu sensible au processus de construction d’une identité wallonne, processus discret qui n’a pas encore gagné réellement les sentiments d’appartenance d’une population wallonne encore majoritairement attachée à son identité belge... » (p.455). On se devrait d’apporter quelques nuances depuis que ces observations ont été faites. Mais le constat n’en reste pas moins frappant. À nouveau, il faut dire que « La présence même du mouvement nationaliste constitue en soi un élément de l’identité nationale (…) Ni l’accession à la souveraineté, ni la création d’un État-nation ne sont un préalable à l’existence de nation… » (p.473)

Voyez Hyper-modernité des militants wallons et québécois