La Glèbe, le plus grand roman que l’Ardenne ait jamais inspiré

Toudi mensuel n°59-60, septembre-octobre 2003

C’est à Guy Denis que je dois l’immense bonheur de m’être lancé dans la lecture de ce livre de Georges-Albin Terrien paru en 1999 et qui m’était resté inconnu. Il s’agit manifestement du plus grand roman que l’Ardenne ait jamais inspiré.

Il n’entre pas dans mes intentions de comparer ce livre à La Guerre et la Paix. Mais ce qui frappe dans le roman de Tolstoï c’est que son intrigue proprement romanesque (les aventures de Pierre Bezoukov si l’on veut), intègre en quelque sorte « naturellement » toute l’histoire de la Russie des débuts du 19e siècle avec, en point d’orgue, l’invasion napoléonienne de l’immense patrie russe, l’incendie de Moscou etc. La logique de la fiction renverse le rapport dans le réel où c’est le grand Récit (la guerre de Napoléon entre autres), qui inclut le petit récit (Bezoukov). Le romancier, lui, inclut le Récit dans le récit.

Cette comparaison vaut ce qu’elle vaut et ne consiste pas à dire que l’auteur de La Glèbe serait un nouveau Tolstoï ; elle n’a qu’une fonction : dire que, chez Terrien, le mécanisme magique de la fiction opère magnifiquement : un petit récit englobe aussi un grand Récit, et j’ai voulu partir d’un roman connu.

Il va sans dire aussi que si je m’attaque si tardivement à un livre paru il y a quatre ans, c’est en raison de son exceptionnelle puissance.

Précisément, ce livre qui conte l’histoire d’un amour impossible que les héros du récit rendront cependant possible (et tragique), est aussi un récit englobant un grand Récit, celui de l’agriculture et de l’Ardenne, de l’agriculture et la Wallonie, l’Europe, le Monde.

Quelles miettes philosophiques

L’Ardenne vraie que l’on rencontre ici, c’est celle de la glèbe, le mot désignant autrefois la parcelle de ce demi-esclave qu’est le serf. Les paysans ardennais ne sont plus des serfs, mais, d’une certaine manière, ils en gardent la dépendance : vis-à-vis d’un sol pauvre, ingrat, des conditions de travail très dures. L’Ardenne vraie, c’est aussi celle de la violence de ce pays où, régulée, elle peut servir à résoudre des conflits de toutes sortes (professionnels, amoureux), sans devoir recourir aux autorités officielles (police, juge…). Une sorte de Corse. Voilà ce qui saute au visage dès les premières lignes du livre. On est loin de la « merveilleuse terre de vacances ».

Le monde paysan mis sans cesse ici en scène est un peu celui, si l’on veut, du Grand paysage d’Alexis Droeven de Jean-Jacques Andrien, mais un monde paysan encore moins conforme à l’idée qu’on s’en fait. Et c’est à travers ce monde que George-Albin Terrien nous parle, sans jamais nous lasser (les 500 pages du roman se lisent d’un trait), de tous les événements qui concernent l’Ardenne depuis 30 années. Depuis la lutte contre l’implantation du camp militaire à Marche (dévoreur de terres agricoles), jusqu’à l’espèce de lynchage évité de justesse du ministre de l’agriculture en 1991 en passant par la grande manifestation agricole de 1972, la nomination de Léonard comme évêque de Namur, les quotas laitiers, la brucellose... Tout nous est dit aussi des luttes incessantes du monde agricole ardennais, plus largement wallon et européen, contre la politique européenne.

Il y a d’emblée quelque chose qui frappe dans ces éléments du grand Récit, c’est qu’on a beau les connaître, on a beau sentir monter son impatience avant d’y parvenir, lorsqu’on y arrive, les pages attendues se lisent avec plus de passion encore. Se lisent et se relisent. Je songe ici au film sur Jeanne d’Arc de Jacques Rivette. L’histoire de Jeanne d’Arc est archiconnue et pourtant, les séquences se succèdent sans cesser de nous intriguer. On a beau connaître la suite, on veut la « savoir », la vivre.

Ce qui entraîne une interrogation sur le récit. Il est vrai qu’une histoire passionne quand on n’en connaît pas la conclusion. Mais pourquoi les yeux des enfants s’émerveillent-ils lorsque nous reprenons le récit d’une histoire mille fois racontée ? Dans sa discussion sur la forme et le contenu, Hegel propose qu’on réponde à la question de savoir quel est le « contenu » de Roméo et Juliette de Shakespeare. On ne peut que dire qu’il s’agit de deux amants, appartenant à deux familles gravement rivales dans l’Italie de la Renaissance, rivalité qui fait que l’histoire d’amour se termine mal. Et alors qu’on situe le contenu du côté de la richesse du sens, de l’épaisseur des choses, on ne tombe ici que sur quelque chose de pauvre et sec. Alors, remarque Hegel, ce qui est la vraie richesse de ce théâtre, c’est la poésie de Shakespeare comme la déclaration d’amour de Roméo à Juliette « Tu es suspendue à la joue de la nuit comme un joyau à l’oreille d’une Égyptienne ». Le contenu est donc la forme ? C’est difficile à dire. Et cette discussion renvoie à notre interrogation sur le récit. Le récit dont on croit qu’il ne faut pas connaître le déroulement pour ne pas gâcher son plaisir, c’est un peu comme le contenu pauvre dont parle Hegel : le mauvais roman policier dont on saute les pages pour connaître le dénouement. Le récit substantiel, c’est peut-être le récit dont il est à limite indifférent de connaître les épisodes (ou de ne pas les connaître), mais qui nous fait toucher le « sang même de la vie » comme je l’ai lu un jour chez cet autre Ardennais qu’est René Lejeune (dans Le miroir de sable).

Georges Terrien maîtrise ce que j’appelle le récit (avec un petit r, non pour le juger moins important mais pour le distinguer du Récit, de l’Histoire globale), d’une manière exceptionnelle. Nous ne devinons certes pas ce qui va se passer dans ce roman exceptionnellement situé hors du monde bourgeois. Mais le conteur extraordinaire qu’est Terrien nous prépare lentement, en des centaines de pages avant qu’elle ne se produise, à l’explosion de l’intrigue. L’auteur ressemble à un petit Poucet qui multiplie les cailloux blancs non pas du parcours qu’il a suivi, mais du parcours à venir de l’intrigue qui est, pour le lecteur, à venir, jeu de piste tendu vers le futur…

Comment ce roman rejoint-il la « réalité »  comme on dit ? On sait qu’il y a là quelque chose de profondément lié à l’oeuvre d’art quelle qu’elle soit. Tout récit part du réel avec son enchevêtrement de faits dépourvus de sens ou de fil rouge, pour en sélectionner des éléments qui vont permettre au « poète » (au sens général de celui qui façonne une histoire – cinéaste, romancier, dramaturge…), de dégager une histoire. Paul Ricoeur parle du travail du scientifique qui observe la réalité pour en dégager les lois universelles qui la régissent. Et il pense que l’écrivain a une démarche analogue, tirant de l’enchevêtrement des faits, une histoire qui prend du sens et qui ainsi se répètera, se diffusera, s’imposera. Non pas, certes, à la manière d’une loi scientifique générale ou universelle, mais tel un récit qui, s’il touche et émeut, peut devenir pour longtemps une sorte de référence aussi incontournable en un sens que les lois de la Science. Le fil rouge de Terrien dans La Glèbe, c’est l’histoire d’un amour apparemment aussi interdit que l’amour incestueux mais que, cependant, les amants consomment. Et il y a dans ce franchissement de toutes les limites, un sens à ce livre qui demeure inconnu des milieux littéraires mais qui a été abondamment lu par son public. Rien que cela mériterait le détour. Il y a quelque chose de profondément irrévérencieux dans ce livre à l’égard de la culture établie puisque ce sont des paysans qui, ici, ont le premier et le dernier mot.

Les audaces de l’écrivain

Quand il décrit les amours de ses personnages, Georges-Albin Terrien ne fait aucune concession ni à la bienséance ni si je puis dire à la semi-pornographie de certains livres d’aujourd’hui. Les gestes qui lient les hommes et les femmes sont décrits dans leur crudité et leur sauvagerie. Notamment, dans une scène un peu hallucinante à la fin du roman où au spectacle des amours fabuleux des cerfs et des biches observés la nuit, les deux amants, pourtant accompagnés de témoins compromettants (les enfants de l’un et l’autre), parviennent à se toucher en évitant les regards.

On patauge dans le sang des césariennes ratées de vaches BBB, on participe à la ruée sauvage qui faillit aboutir au lynchage du ministre de l’agriculture sur le plateau de la Foire de Libramont en 1991 que l’auteur fait suivre de la gigantesque manifestation agricole du début des années 1970. C’est cela la liberté du « poète » : il peut jouer avec la réalité, mais cela n’affaiblit aucunement le lien de son récit avec les choses et les êtres. Et le Récit.

Pourquoi ? Tout pays est un récit. Il y a le récit de la prose ordinaire, historienne par exemple, sociologique, économique… Mais sans nier la difficulté de fabrication de ces récits, il s’agit de récits dont les règles sont connues, dont l’ordonnance ne comporte que peu de risques.

En revanche, l’homme du « poème » part à l’aventure. Il y a bien quelques grands principes, mais il faut les risquer dans une alchimie dont rien ne garantit le résultat final.

Et ici, dans La Glèbe, le résultat est somptueux. On le sent dès les premières pages où sont campés les personnages de Jean et Antoine, deux frères amis, complices et qui vont pourtant s’avérer être, au bout du compte, des Caïn et Abel, mais sans qu’il y ait meurtre à proprement parler et sans qu’on puisse dire qui, dans ce couple est le coupable, le jaloux, le prédateur. Sans qu’il y ait ni meurtre ni inceste et cependant…

Georges-Albin Terrien met aussi magnifiquement en scène les disputes de famille. Ces disputes qui interviennent quand les frères et soeurs mariés se retrouvent aux grandes occasions autour du père et de la mère. Ici les disputes éclatent toutes ou presque sur des questions politiques opposant l’étroitesse petite-bourgeoise à l’entêtement paysan.

L’auteur a senti aussi dans la réalité où il se situe, l’existence de deux Églises, l’une ouverte, progressiste, militante, l’autre fermée, calculatrice conservatrice. Comme on le sait à Namur et au Luxembourg, c’est cette dernière qui l’emporte pour l’instant. J’avoue avoir été étonné de voir l’un des prêtres de la première Église se suicider peu après la victoire de la seconde parce que je comptais parmi mes amis, ce prêtre désespéré. Le geste de ce suicide est le geste précis que posa cet ami. Et certes ce suicide appartint à la réalité sordide des faits divers de l’époque, mais l’événement réel dans ce que j’appelle le Récit (il y a un lien évident entre ce suicide et la nomination d’un évêque de Namur réactionnaire), appartient aussi, parallèlement, à la nécessité du récit de La Glèbe.

L’échec d’un essai de plantation de maïs prend autant à la gorge que les amours de deux jeunes gens contrariées par les préjugés ou que le lien terrifiant de ces hommes à la terre qui est à la fois maîtresse et marâtre, les affrontements pour les rachats des terres à des hommes riches venus du Nord qui obligent les hommes de l’Ardenne pauvre et exsangue à se ruiner pour garder le pays à eux.

On ne lit pas un roman pour apprendre, c’est entendu. En tout cas pour apprendre au sens classique du mot. Mais je voudrais dire quand même un mot d’un épisode relativement récent de notre histoire agricole : l’élimination de la brucellose. Cette maladie dangereuse pour le bétail qu’il contamine gravement, a fait l’objet d’une tentative d’éradication absolue, menée avec les grands moyens : la destruction totale du bétail de la ferme où une seule bête s’avérait contaminée. Pour certaines exploitations de l’Ardenne, avec la violence régulée dont je parlais plus haut, il a fallu que le Pouvoir use des grands moyens, mobilisant parfois, autour des fermes concernées, autant de gendarmes que pour une manifestation. C’est très finement que l’auteur compare la manière d’opérer des forces de l’ordre en leur excessif déploiement à l’arrestation entourée de déploiements aussi vastes de certains chefs de la Résistance pendant la guerre. L’excès n’est pas du tout dans la comparaison, il est dans le réel. Cela me frappe personnellement à cause des titres lus dans la presse il y a quelques années lors de ces incidents graves et où les journaux évoquaient des populations sauvages, fermées sur elles-mêmes et fermées aux nécessités de l’heure. Sans voir la justice et la raison de ces luttes. Sans peut-être même chercher à les cerner, les analyser. Il faudrait avancer ici que le roman de Terrien, sans se l’être proposé (sinon, cela aurait été raté), est aussi un plaidoyer et une analyse.

L’Ardenne est peu la Corse de la Wallonie, mais une Corse sans maffia ni subsidiations intempestives, une Corse où le clivage entre les classes a le tranchant d’une guillotine. Avec d’une part la masse des paysans affrontés aux dures réalités et une bourgeoisie catholique réactionnaire, fermée aux possibilités de progrès, notamment industriel, murée dans ses préjugés, sa morale et ses prières confites. Cette coupure qui peut être sanglante ne recouvre pas nécessairement d’autres oppositions typiques de la réalité wallonne ou belge comme le clivage confessionnel par exemple. Elle est peut-être surtout cela : le monde paysan affronté à un monde qui ne le comprend pas, que ce soit en Ardenne ou ailleurs. Cette lutte des classes mal connue, sur laquelle on se méprend souvent parce qu’elle n’est pas (ne fut pas) celle de la Wallonie, de la Wallonie (qui fut) la Wallonie du sillon industriel. L’auteur n’en fait nullement la théorie, il nous la lance au visage. Il ne nous ouvre pas les yeux, il nous arrache les paupières comme le dit si bien Annik Solière dans Jeanne au cœur fou.

J’ai mis des passés simples entre parenthèses. Mais ces passés simples concernent des événements qui sont d’il y a quelques années. On a le sentiment, en refermant ce livre dont, d’une certain façon le récit ne finit pas (comme le Récit), d’être passé à travers ces événements sans les voir de sorte que nous nous sommes amputés de nous-mêmes. Car l’Ardenne, que nous le voulions ou non, c’est nous-mêmes. Cette face cachée de notre pays dont viennent, nous l’oublions bêtement, tant de ses habitants chassés par la dureté du climat et du sol et qui pourtant est la montagne qui engendra, depuis des siècles sinon des millénaires, le rougeoiement des forges de plus en plus hautes en vue d’une passion ardente qui finit par conquérir l’univers.

L’action se déroule à Engreux entre Bastogne et Houffalize. Par la magie de l’art de Georges-Albin Terrien, voici ces lieux débanalisés, mais d’une manière différente dont l’épopée des Quatre Fils Aymon les débanalise, ou dont André Dhôtel et Guy Denis débanalisent aussi leur Ardenne. L’énigme de la littérature c’est qu’elle restitue les choses à leur vérité profonde et malgré la joie d’assister à cette restitution, on referme ce livre avec le regret d’avoir été inattentif à la vie prodigieuse d’un village ardennais, sans doute inconnu, et dont, pourtant, la gloire vivante nous écrase. Parce qu’un écrivain a osé être un écrivain, a osé mettre en scène, sans aucune provocation facile, ce que les habitudes, le conformisme et les tabous empêchent de dire. Et c’est beaucoup de choses. Il y en a cinq cents pages. Dont on ne sort pas intact.