Vincent de Coorebyter - Robinson Crusoé

18 février, 2012
Robinson Crusoé

Michel de Certeau explique à partir de Robinson Crusoé ce qu’est l’Histoire. Robinson dans son île déserte a soudainement une toute autre représentation de son île (qu’il pense inhabitée) lorsqu’il découvre sur la plage les traces laissées par un être humain. Celui qui découvre les traces, c’est l’historien, pense M. de Certeau, et la représentation du monde s’en trouve radicalement changée.

On pourrait dire la même chose de ce photographe qui a pu saisir l’image de Manolis Glezos, le dimanche 12 février 2012, parmi les manifestants assiégeant le Parlement grec, brutalisé par des policiers et qui, jadis, arracha le drapeau nazi flottant sur l’Acropole en 1941. Beaucoup d’européistes ultras feraient bien de se souvenir que les nations européennes ne veulent pas demeurer souveraines uniquement « par égoïsme national », comme ils le disent, mais par attachement à la liberté et à la démocratie, à leur histoire, à la paix entre elles après la plus horrible des guerres. Dimanche passé, l’Europe, grand projet d’espace de liberté, de paix et de démocratie s’est niée elle-même. Elle sera amenée encore à se suicider moralement, quand, tour à tour, le Portugal, l’Espagne, l’Italie (et le reste...) subiront comme la Grèce l’obligation de suivre telle politique et de s’y engager même avant une élection nationale (en Grèce les partis politiques sont contraints à asumer les diktats de l’Europe, peu importent les résultats des élections d’avril de cette année).

Liberté et démocratie

Ceci met en cause l’européisme spontané des européistes belges qui, au fond, ont souhaité dès les années 60 que la Belgique dépasse ses problèmes en devenant européenne. L’histoire de ce tropisme belgicain reste à faire.

Mais il a bien fallu d’abord réagir comme le fait Philippe Destatte dans la livraison de janvier-février de la revue POLITIQUE à un autre tropisme belgicain qui avait trouvé à s’exprimer dans la même revue l’année de sa naissance en 1997. Il s’agissait d’un interview de Jean Stengers, important historien belge bruxellois, minimisant complètement le mouvement wallon avant ses premières réalisations à la fin des années 70. Jean Stengers s’appuyait à cet égard sur une vision communément répandue alors, consistant à dire que le mouvement autonomiste wallon (qui est au-delà des partis politiques), n’avait jamais existé avant la grève générale de 1960-1961, celle-ci - soi-disant !!! - ayant pris un tour autonomiste wallon à partir du moment où elle échouait en Flandre ! Ce à quoi Philippe Destatte rétorque que, dès avant 1914, les parlementaires wallons réunis en Congrès notamment en 1912 et 1913 avaient réclamé que la Wallonie « soit séparée de la Flandre en vue de l’extension de son indépendance à l’égard du pouvoir central ». La Wallonie s’était donné un emblème (si l’on veut longtemps avant que le Québec ne se donne le sien) et unefête nationale fêtée dans la plus grande ferveur populaire ensuite. Sans même parler du Congrès national wallon de 1945 qui avait poussé encore la revendication autonomiste ni du rejet wallon de Léopold III en 1950, aboutissant à une insurrection et à la préparation, rapportée au dernier moment vu l’abdication du roi, de la sécession de la Wallonie.

Philippe Destatte montre aussi que le soi-disant « tournant wallon » de la grève générale de 1960 était prémédité dès le départ par ses leaders et que cette grève avait finalement porté plus loin qu’il ne l’avait jamais été le projet de libération de la Wallonie, au prix de morts, de nombreux blessés de milliers d’arrestations par le pouvoir central faisant littéralement occuper la Wallonie par 40.000 militaires. Malheureusement, il y a encore du travail pour que la Wallonie ne soit plus considérée comme inexistante en Belgique.

La bouteille à l’encre francophone

C’est un peu le sentiment que l’on éprouve à la lecture de deux articles de Vincent de Coorebyter publiés respectivement les 17 janvier 2012 et 14 février de cette semaine dans Le Soir. V. de Coorebyter, directeur du CRISP (voir plus bas), rappelle le 17 janvier ce que j’ai plusieurs fois expliqué ici même : il y a deux types d’entités fédérées belges, lesCommunautés définies par la langue et les Régions définies par le territoire. Il y a deux grandes Communautés : la française, et la flamande. Il y a trois Régions : Wallonie, Bruxelles, Flandre. La Flandre a quasiment effacé la Région flamande en fusionnant la Communauté flamande compétente comme la Région du même nom pour la Flandre mais aussi pour les Bruxellois flamands qui sont 100.000 face à 6 millions de Flamands. Du côté wallon et bruxellois, à cause de la résistance wallonne, mais aussi en raison des difficultés objectives, on n’a jamais fait la même chose. Il y a en effet 900.000 Bruxellois francophones et 3,5 millions de Wallons qui ne peuvent que difficilement être englobés dans une même communauté qui, au demeurant, laisserait exister la Région bruxelloise, mais non la Wallonie comme Région (sur le modèle flamand), la Communauté ne pouvant alors adopter comme nom que « Communauté française », la Wallonie devant disparaître (les Bruxellois minoritaires ne pouvant accepter d’être considérés comme wallons - on peut l’admettre - et les Wallons en conséquence devant s’effacer... - tortueux projet conflictuel, on en conviendra !). Vincent de Coorebyter comme tous ceux qui doivent parler d’une collectivité qu’ils ne comprennent pas et qu’ils dédaignent estime que si les Wallons ont refusé cette solution c’est par « méfiance » à l’égard « des Bruxellois francophones, soupçonnés d’être indifférents voire arrogants à l’égard de la Wallonie ». Ce n’est jamais bon d’expliquer les ressorts collectifs d’une société en lui attribuant des états d’âmes propres à ceux d’un individu. Vincent de Coorebyter cite aussi le Manifeste pour la culture wallonne(et non pour « une » comme il l’écrit) de 1983 comme le texte qui a exprimé ce refus de la fusion. Ce texte n’émanait pas de personnalités politiques, mais d’intellectuels à même de ressentir les projets de fusion francophones, très nombreux à l’époque (et encore longtemps après car on écoute peu les simples citoyens, surtout quand ils raisonnent politiquement), comme une négation de la personnalité de la Wallonie qui se voyait invitée à rallier - en perdant son nom ! - à une Communauté française de Belgique qui, de plus, avait fixé son siège à... Bruxelles. Les mêmes fusionneurs estimaient que la capitale de la Wallonie (comme Région) devait également être en dehors du territoire wallon... Depuis ajoute, Vincent de Coorebyter dans Le Soirdu 17 janvier « la méfiance a disparu, mais la volonté d’autonomie a subsisté ». Par contre, la volonté de nier la Wallonie demeure totale. Voyons pourquoi.

L’erreur de Vincent de Coorebyter

Vincent de Coorebyter ne m’a jamais donné le sentiment qu’il prenait fort au sérieux la revendication wallonne. Comme le dit Philippe Destatte dans POLITIQUE, les préjugés de Stengers en 1997 subsistent. Et en particulier au CRISP. Notamment par ignorance de l’histoire du mouvement wallon depuis avant 1914, mais aussi par ignorance de l’histoire récente. Ce n’est pas par « méfiance à l’égard des Bruxellois arrogants » (c’est d’ailleurs faire preuve d’arrogance que de s’exprimer ainsi à propos d’une collectivité humaine, mais passons), que les Wallons les plus lucides, notamment ceux du Manifeste pour laculture wallonne ont toujours refusé la fusion francophone. Mais pour deux raisons faciles à comprendre pourtant ! Le point d’exclamation exprime ici toute ma colère ! Car il y a trente ans que nous le disons ! Et ce que nous disons nous l’avons argumenté le plus longuement possible et de la manière la plus explicite ! Comment le directeur du CRISP peut-il l’ignorer ? Ou pourquoi - j’ai peur de faire cette hypothèse - feint-il de l’ignorer ?

Les deux raisons qu’avaient eu (et qu’ont toujours) les Wallons de refuser la fusion et même la Communauté qu’il faut supprimer, sont toujours les mêmes. Parce qu’ils voyaient bien que le but des « fusionneurs » était d’absorber la Wallonie dans la Communauté française où elle était ensuite étouffée entre deux portes, niée, oubliée. Et aussi parce que l’existence de la Communauté, compétente en matière de culture et d’enseignement, laissait (et laisse toujours) le pouvoir régional wallon - de plus en plus compétent dans des domaines de plus en plus nombreux- , amputé de ces deux compétences dont il devrait pouvoir disposer pour harmoniser entre elles les différentes dimensions de la vie collective. Simplement parce que la politique ne sert qu’à cela, je le redis : harmoniser entre elles es différentes dimensions de la vie collective. Le fait que l’on privait la Wallonie - et qu’on l’en en prive toujours - de pouvoir mener sa politique en matière culturelle et en matière d’enseignement couronne l’intention perverse de cette politique. En effet, un pays existe aussi - et même surtout - à partir de ce que les Américains appellent parfois son « identité ontologique » (son sens de soi, de sa personnalité collective, du récit qu’il peut faire de lui-même, des traces du passé qui l’habilitent à constituer un peuple historique, de son honneur, sa dignité). Et pas seulement à partir de son « identité physique » c’est-à-dire par exemple le fait qu’il doit gérer ses déchets. Je ne prends pas cet exemple par hasard. Dans la ville d’Enghien dont je suis proche et où j’ai vécu une partie de ma vie, il y avait, quand j’y suis arrivé, une haine profonde de l’évolution ou de la réforme de l’Etat belge. Je me souviens très bien des pressions exercées par les notables locaux pour que l’on retire le drapeau wallon du centre culturel et de la plus grande école du coin. Par contre personne n’a jamais protesté contre le fait que le drapeau wallon flotte sur la déchetterie, au demeurant fort à l’écart de la ville. Telle est la conséquence perverse de ce que l’on prive un peuple de la gestion de son enseignement et de sa culture : il n’existe pas, il ne peut pas exister.

La comparaison avec la Grèce n’est pas excessive. Nous sentons bien que l’Europe est en train de nier toutes les identités nationales au profit d’un plan néolibéral sans rime ni raison, sans âme et sans but. Le but du mouvement wallon a toujours été, à travers la défense de la Wallonie, de défendre un projet de société humaniste. Mais on veut le priver en réalité de constituer une société. Sans société il n’y a pas de projet de société.

Perseverare diabolicum

« Errare humanum est, perseverare diabolicum », « l’erreur est humaine, c’est persévérer qui est diabolique ». J’ai l’impression que Vincent de Coorebyter persévère dans les erreurs (que j’ai signalées plus haut), dans son deuxième article. Dans son deuxième article du journal LE SOIR du 14 février, il énumère en parfait connaisseur qu’il est de la complexité institutionnelle bruxelloise (bruxelloise plutôt que belge, cela me demanderait tout un article pour montrer que c’est ainsi qu’il faut le dire), que plusieurs des compétences à transférer prochainement de l’Etat fédéral aux entités fédérées ne peuvent pas constitutionnellement - à Bruxelles - être transférées aux Communautés. il ajoute d’ailleurs que Bruxelles doit s’organiser de telle façon que les Bruxellois flamands se rallient à cette vue régionale et cela en vue d’empêcher le projet flamand de voir la ville de Bruxelles gérée par les deux Communautés du pays. Car si Vincent de Coorebyter mobilise toute son intelligence en vue de la défense d’une bonne politique à mener à Bruxelles dans le cadre de la dernière réforme de l’Etat qui amènerait à y régionaliser bien des compétences de la Communauté française, il ne semble pas s’intéresser aux revendications wallonnes qui vont dans le même sens. On pourrait même en principe en arriver à cette aberration que certaines compétences soient régionalisées à Bruxelles, la Communauté française en étant par conséquent privée (en matière de politique familiale et en matière sociale essentiellement, mais c’est un fameux paquet). Par contre - je m’excuse de devoir souligner une telle aberration mais elle est dans l’implicite du texte V. de Coorebyter, elle n’est pas de mon fait - on peut supposer en le lisant que, en Wallonie, la Communauté pourrait toujours s’occuper de culture et d’enseignement (ce qui est déjà scandaleux), mais également des compétences qu’elle va acquérir, concurremment avec le pouvoir régional wallon, et sur le même territoire pour exactement la même population ! Si la Communauté est mauvaise pour Bruxelles, il faut le dénoncer. En Wallonie, par contre, V. de Coorebyter s’en fout.

C’est déjà profondément scandaleux que, hors de l’Etat fédéral, la Wallonie ne puisse pas organiser, comme entité fédérée, la reproduction d’une société de génération en génération (l’enseignement) ni l’organisation de sa façon de signer de son nom sa contribution à l’universel humain (la culture) sous le prétexte - car c’est un prétexte - que cela doit demeurer commun avec Bruxelles. Certaines des compétences communautaires, par contre - c’est le sens du texte de Vincent de Coorebyter - ne peuvent pas le rester, car ce n’est pas l’intérêt bruxellois. Quant à l’intérêt de la Wallonie, son intérêt ontologique, le directeur du CRISP ne pense pas que la Wallonie en soit digne, raison profonde pour laquelle il ne se soucie guère de ces questions. C’est insupportable quand l’on sait ce qu’est le CRISP, mais Vincent de Coorebyter ne voit que son île. Heureusement, de nombreux Bruxellois ont quitté cette posture : Vincent de Coorebyter fait songer à certaines BD de François Schuyten où est constamment mise en scène une ville entourée de murailles qui semblent la défendre contre toutes les forces hostiles et monstrueuses qui l’encerclent, dans un désert aussi immense que l’océan fixé par Robinson Crusoé.