Cockerill-Sambre, 24 janvier 2003

Toudi mensuel n°52-53, février-mars 2003

L'annonce de la suppression de tout investissement dans la phase dite "à chaud" de la sidérurgie liégeoise a eu l'effet d'une bombe par sa soudaineté et par les dégâts économiques et sociaux attendus. Car qui dit suppression des investissements dit, nécessairement, fermeture puisqu'on sait que les hauts fourneaux doivent être refaits périodiquement, entre 8 et 10 ans maximum.

Etait-ce prévisible ?

La réponse est simultanément oui et non.

Oui, c'était prévisible à terme

  • l'épuisement du gisement de minerai lorrain et la concurrence de minerais nettement plus riches en fer, donc, moins coûteux à transformer et surtout permettant des hausses de production avec les mêmes outils, imposaient d'importer ces minerais par voie maritime de Suède, du Brésil ou de Mauritanie; le basculement se situe dans les années 50;
  • depuis les années 60, l'épuisement des charbonnages dans les bassins industriels belges, français et luxembourgeois obligeait progressivement la sidérurgie à importer du charbon venant de plus en plus loin : Pologne, Afrique du Sud notamment.

La localisation des investissements majeurs des groupes sidérurgiques français, luxembourgeois et espagnols s'est faite en bord de mer : Dunkerque, Fos-sur-Mer, Gand (Sidmar). Il en est résulté la fermeture progressive d'usines dites continentales.

L'annonce par ARCELOR de l'arrêt des investissements dans la réfection des hauts fourneaux des usines continentales n'est, donc, que la poursuite de ce mouvement. Désormais, plutôt que d'investir dans des réfections de hauts fourneaux sur trois sites, l'unique société qui les a concentrés a réellement le choix d'investir dans une nouvelle usine maritime ou dans l'extension des usines maritimes qu'elle possède déjà. La taille limitée des entités anciennes ne permettait pas ce choix.

On savait, donc, depuis longtemps que le maillon faible des usines sidérurgiques wallonnes, Clabecq, La Louvière, Charleroi, Liège, était la phase dite liquide, à savoir la production de fonte à partir de minerais et de coke et la transformation de la fonte en acier dans des aciéries à l'oxygène.

Non, ce n'était pas prévisible maintenant

Le Gouvernement wallon connaissait bien cette situation. C'est pourquoi, en 1998, dans la convention de reprise des usines de Charleroi et de Liège par USINOR il avait fait figurer explicitement l'obligation de réfection des hauts fourneaux dans le but de garantir le plus longtemps possible une sidérurgie intégrée tant à Liège qu'à Charleroi. Usinor s'était, donc, engagé à réaliser les investissements nécessaires à la continuation de la phase à chaud.

Lors de l'intégration d'Usinor dans Arcelor, la survie des hauts fourneaux de Charleroi était clairement posée; on a pu maintenir un haut fourneau en créant une société coopérative entre Usinor et le groupe Duferco, mais au prix de la fermeture des hauts fourneaux de Clabecq et personne ne peut dire pour combien de temps. Le problème se reposera, en tout cas dans six ou sept ans, lorsqu'il faudra réinvestir dans le réfection de ce haut fourneau, mais peut-être avant cela.

Par contre l'engagement d'exécuter les investissements nécessaires au maintien des hauts fourneaux de Liège avait été confirmé.

Une preuve qui n'est pas fournie

Certes, le handicap de la phase à chaud d'une sidérurgie continentale par rapport à la phase à chaud d'une sidérurgie maritime est un fait.

Mais si on supprime cette phase, ce qui est le projet d'Arcelor, il faudra approvisionner la phase à froid en "coils" (ces bobines de tôles laminées à chaud), venant d'ailleurs, c'est à dire de Sidmar ou de Dunkerque, les deux usines du groupe les plus proches. Quel sera le coût de ce transport ? Aujourd'hui, rien ne prouve que cet approvisionnement puisse être inférieur, ou nettement inférieur, au prix des coils produits aujourd'hui à Liège.

D'ailleurs, ces usines disposent-elles de capacité de production excédentaire? Rien n'est moins sûr puisque aujourd'hui toutes les unités de production sont en service. Il faudrait, donc, supprimer certains clients existants. Arcelor se conduit comme un groupe financier et non pas comme un groupe industriel; autrement dit, il abandonne des parts de marché sur certains produits, mais conserve les produits finis de haute qualité de Cockerill, tout en sacrifiant une partie d'une usine intégrée, pourtant rentable en elle-même.

S'il n'existe pas de capacités de production d'acier brut (coils) disponibles, ARCELOR dispose de quelques années, soit pour s'adresser à des marchés extérieurs, mais à quel prix et avec quelles garanties de qualité, soit d'investir dans de nouvelles capacités de production dans les usines maritimes. Sans doute, les deux options restent-elles aujourd'hui ouvertes étant donné la situation incertaine du marché.

En tout état de cause, les autorités wallonnes sont en droit d'exiger des éclaircissements et des chiffres vérifiables. Jusqu'à aujourd'hui, Arcelor n'a avancé ni stratégie, ni chiffres pour justifier sa décision.

Cockerill-Sambre devait s'intégrer dans un groupe plus large

Lorsque s'est produite la crise de la sidérurgie en 1975, seuls les pouvoirs publics sont intervenus pour éviter, à cette époque, un naufrage qui aurait été dramatique, comme ils l'ont d'ailleurs fait pour l'industrie textile, pour les chantiers navals et pour la verrerie, comme antérieurement pour les charbonnages.

Il fallait pouvoir étaler l'évolution sur plusieurs années, en recomposant les meilleurs morceaux et en développant d'autres activités, ce qu'on appelle la reconversion. Dans la plupart des cas, cette politique du moindre mal a effectivement permis des évolutions nettement plus douces; elle a préservé des activités, donc un niveau économique suffisant pour que de nouvelles activités puissent naître et se développer. Ce qui n'arrive pas dans un désert.

Effectivement, le "plan Gandois" a permis de sauvegarder Cockerill-Sambre et de ramener à la rentabilité deux usines sidérurgiques intégrées, l'une à Liège, l'autre à Charleroi, au lieu des quatre existant initialement. Cela s'est fait au prix de plusieurs fermetures d'outils et de nombreuses pertes d'emplois.

Dans le milieu des années 1990, la situation n'était plus celle des années 1980. Tant Jean Gandois que le Gouvernement wallon estimaient que, désormais restructuré, Cockerill-Sambre devait être intégré dans un groupe européen plus grand pour garantir son avenir. On était entré dans l'ère de la mondialisation, comme dans de nombreux autres secteurs industriels et financiers.

Le choix d'Usinor était apparu à tous comme le meilleur, à plusieurs points de vue. Il paraît vain de vouloir revenir en arrière, la taille de Cockerill-Sambre, et les perspectives de marché de même que son absence d'intégration dans un groupe financier ne lui permettaient pas d'envisager les investissements importants de modernisation qui allaient s'imposer pour pouvoir garder sa place. Certes, la fusion d'Usinor, ARBED et ACERALIA pour donner ARCELOR a changé la donne et a sans doute précipité une évolution sans doute inévitable.

Une reconversion économique déjà en cours

Une crise profonde du système économique affecte tous les pays européens industrialisés à partir de 1975. On en connaît les causes : la crise du dollar (1971-1973), qui devient une monnaie flottante détruit tout le système mondial des changes issu des Accords de Bretton Woods en 1944, une inflation considérable, l'abandon de l'industrie lourde et des charbonnages par les holdings financiers et les banques actionnaires dans chacun des États, la montée en force de la puissance des multinationales, principalement américaines, la fin du pacte social convenu en 1945. C'est la fin des "trente glorieuses".

Tous les bassins industriels sont durement touchés, des restructurations s'enchaînent, accompagnées de fermetures d'outils et de lourdes pertes d'emploi. De 1974 à 1986, en douze ans, une perte nette de 44.600 emplois masculins dans l'arrondissement de Liège et de 265.000 emplois dans l'ensemble de la Belgique, parce que d'autres secteurs industriels que les charbonnages et la sidérurgie sont touchés : les chantiers navals, le textile et la confection, la verrerie.

Dans le même temps, le phénomène de féminisation des emplois commence à prendre son essor et les services se développent, prenant progressivement une part plus grande des emplois. On constate un gain net de 1.500 emplois féminins à Liège et de 113.600 en Belgique entre 1974 et 1986.

Du point de vue de l'emploi, la Wallonie atteint le fond de la crise en 1986. À partir de cette date, des emplois nouveaux, principalement féminins, compensent les pertes d'emplois qui sont les séquelles de restructurations qui continuent, par exemple les divers plans de Cockerill pour réduire le personnel, le dernier en date le plan Delta. En 2001, le nombre de postes de travail en Wallonie frôle les 900.000 unités, il était de 858.000 en 1974 et était descendu à 757.000 en 1986. Il faut, cependant, tenir compte qu'en 2001, tous les postes de travail ne sont pas des postes à temps plein, alors que c'était le cas en 1974.

Mais la reconversion d'une région est une opération longue et difficile :

  • il faut investir pour assainir des sites désaffectés, rénover des quartiers et des villes, faire naître de nouvelles activités. Les politiques d'austérité et de rigueur qui sévissent en Belgique de 1981 à 1987 inclus, sous les Gouvernements Martens-Gol avec leurs pouvoirs spéciaux et encore en 1993 avec le blocage des salaires sous le Gouvernement De Haene, tuent les volontés de reconversion, toujours plus difficiles en période de très faible croissance économique.
  • il faut, aussi, des changements sociaux parfois profonds, dans les habitudes de formations, dans les comportements, on doit s'habituer à ne plus considérer les emplois dans les grandes entreprises comme des emplois stables et sûrs, etc.

Une situation qui n'est pas unique

Toutes les régions de première industrialisation comme les bassins de Liège, de Charleroi, du Centre ou du Borinage y ont été et y sont encore confrontés. Pourtant depuis 1986, l'emploi augmente à nouveau, dans ces bassins, encore trop faiblement sans doute, mais sûrement. La reconversion est en marche et bien en marche. Les derniers indices économiques pour la Wallonie le montrent clairement, même dans la situation actuelle de faible conjoncture et d'incertitude.

On peut critiquer tant qu'on veut les uns ou les autres, c'est sur le terrain qu'il faut mesurer toutes les difficultés cumulées. Le sursaut ne vient d'ailleurs jamais que de la région concernée elle-même. On voit que des investissements étrangers importés, de force ou presque, par la pression des pouvoirs publics, plient bagage une fois terminée la période des aides publiques, comme c'est le cas en Lorraine.

Si jusqu'en 1999, on pouvait penser qu'il fallait s'insérer dans la mondialisation, on constate, aujourd'hui qu'un retournement se manifeste. Les capacités d'innovation et de développement se trouvent dans le tissu local et régional; seules les petites et moyennes entreprises autonomes et s'appuyant sur des synergies locales et régionales créent effectivement des emplois. Certes, le mouvement est lent mais il est durable.

Une comparaison de la croissance des postes de travail occupés, entre 1992 et 2001, dans chaque arrondissement classe Liège en 35ème position sur 43, juste devant Anvers et Charleroi, devançant ainsi 5 arrondissements flamands et 3 arrondissements wallons.

La comparaison du taux de croissance des postes de travail occupés entre 1996 et 2001, soit sur 5 ans, montre bien la difficulté de la reconversion. Le taux de croissance des arrondissements de Liège et Charleroi pris ensemble est de 5,8 % sur 5 ans et le reste de la Wallonie atteint 9,8 %, soit pratiquement le chiffre de la Flandre, 9;9 %.