Le Royaume de Belgique réinstalle les déportations

3 November, 2009

La fleur noire d’une société civilisée, une prison.

(N. Hawthorne)

Face à sa surpopulation carcérale, le Royaume de Belgique sombre davantage dans sa déliquescence, en réinstallant les déportations. En 1914-18 et en 1940-44, les Allemands déportaient en Allemagne les Belges qui leur résistaient. En 40-45, Certains de nos compatriotes, notamment Juifs, avaient même transité via les Pays-Bas au camp de concentration de Vught, dont notre ami regretté Victor MARTIN. Lorsque le camp de Breendonck fut évacué pour la seconde fois par les Allemands en août 1944, tous ses prisonniers furent transférés à Vught. C’est ainsi, que le Ministre d’Etat belge Omer VAN AUDENHOVE fut lui aussi transféré de la citadelle de Huy au camp de Vught. Ce camp de concentration n’était pas le seul, deux autres tels que Amersfoortet surtout Westerbork «hébergeaient» de nombreux déportés. 1. C’est de ce sinistre camp de Westerbork que furent déportés 103.375 personnes au cours de 93 transports principalement vers Auschwitz, avec un pourcentage infime de rescapés.

Aujourd’hui, le gouvernement fédéral de Sa majesté le Roi Albert de Belgique, signe avec les Pays-Bas un «traité de location de cellules» lui permettant de déporter ses propres citoyens, prisonniers de droit commun, dans la prison néerlandaise de Tilburg! Quel curieux cheminement historique…Même si le sort de nos prisonniers de droit commun n’est certes pas comparable à celui des déportés victimes de l’Allemagne nazie, la connotation des déportations y subsiste dans les mémoires. Et les graves implications sociales et éthiques qui découlent de ce transfert à Tilburg ne peuvent être ignorées. Le principe même d’une décision aussi scandaleuse pose question(s).

Dans ce royaume ubuesque, en décrépitude institutionnelle accélérée, toutes les aberrations deviennent donc possible jusqu’au summum de la bêtise, de la part de nos «gouvernants» alternatifs. Alors, posons quelques questions:

Tout d’abord, une comparaison: Avec une population de l’ordre de 16,3 millions d’habitants aux Pays-Bas et de 10,5 millions au Royaume de Belgique, notre voisin du Nord compte 2.000 cellules de prison vides en attente hypothétique de locataires détenus, alors que chez nous, voici maintenant plus de 16 ans que se pose le drame récurrent de la surpopulation des prisons belges. En mars 1994, par exemple, nous comptions une population carcérale de plus de 7.500 détenus pour 5.800 places. A Namur, où nous avons suivis plus attentivement la situation, on enregistrait en 1993, 160 détenus pour seulement 120 places, avec des conditions carcérales lamentables. La Ligue des droits de l’Homme demandait au juge des référés d’intervenir pour mettre fin à cette situation et décidait d’assigner l’Etat belge pour que la prison de Namur n’héberge plus qu’une personne par cellule. Une longue procédure s’ensuivit. En mars 1994, l’Etat belge interjetait appel contre l’ordonnance du juge namurois, estimant «qu’il n’y avait pas urgence» (sic)… Pourtant le Roi, lors d’une rencontre des autorités judiciaires de la Province de Namur en octobre 1993, avait exprimé «Son souci de la surpopulation pénitentiaire». Plus de 15 ans après, on peut supposer que Sa Majesté continue à porter allègrement le souci du Roi Ubu sur son Yacht méditerranéen, car non seulement la surpopulation s’est amplifiée«sans urgence» au cours de ces années, mais combien de graves et violents incidents, toujours récurrents, viendront-ils encore souligner la curie monumentale des gouvernements successifs politiquement eunuques? En septembre 2009, un quotidien bruxellois publiait un dossier intitulé Namur, la prison qui fait la honte à la Belgique2 On comprend aussi dans ce cas le douloureux malaise qui pèse sur le personnel de nos prisons et l’inquiétude de leurs organisations syndicales.

Alors, qui pourra dire pourquoi le Royaume de Belgique connaît une inflation de détenus avec une surpopulation carcérale constante, pourquoi on multiplie dans le même temps les projets de constructions de prisons, voire de transfert des détenus dans les casernes dépeuplées et enfin aujourd’hui la déportation aux Pays-Bas? Notre monde politique serait-il atteint du tropisme de la muraille flanquée de miradors: enfermer tous ceux qui dérangent intra-muros, en attendant de les expulser en dehors des murs de la Citadelle de la Peur? Au regard des centres fermés et de la politique d’exclusion des étrangers hors de nos territoires interdits ne peut-on peut en effet le penser?

Et pourquoi notre voisin du Nord programme-t-il, quant à lui, sa problématique carcérale par un bilan de 2.000 cellules vides en attirant la clientèle de notre génial ministre belge de l’Intérieur?

C’est avec curiosité que nous attendrons les réponses à ces questions incontournables.

Willy COLETTE, Prisonnier Politique 40-45, Membre de la section namuroise de la Ligue des Droits de l’Homme.

  1. 1.  LUDO VAN ECK Le Livre des Camps; Préface de Paul LEVY; cf; pp. 151-159 (Amersfoort, Vught, Westerbork)
  2. 2. Au cœur de la prison la plus sordide de Belgique, in La Libre Belgique du 16 septembre 2009; pp. 12-13.