Chauvinisme belge

16 December, 2009

La Libre Belgique devait-elle  nécessairement publier en première page,  dans la perspective d'une élection de Louis Michel comme président de l 'Assemblée générale de l'ONU, le lundi 14 décembre,  la photo du député de Jodoigne tenant un globe terrestre ?  Et Francis Van de Woestyne devait-il écrire que Louis Michel allait peut-être se trouver « à la tête du Monde »  (comme le titre de son article le proclamait en pages  6 et 7 du même numéro de « La Libre »? D'autant plus que la raison fondamentale de la fierté belge serait, selon Francis Van de Woestyne, le fait d'appartenir à « un pays ouvert, multiculturel, qui pratique l'humour et la dérision sans limites» (toujours dans « La Libre » du 14 décembre).  N'était-ce pas plutôt le chauvinisme exprimé dans ces lignes qui était vraiment  « sans limites » ? En même temps  qu'assez contradictoire avec la dérision en cause ?

Ce qui est un peu ennuyeux dans ce chauvinisme belge, c'est le fait qu'il semble souvent s'appuyer sur une sorte de mépris des gens du pays. Ainsi Pascal Martin, faisant l'éloge - à nouveau - de Van Rompuy (pourquoi sans cesse revenir là-dessus ?), estimait que l'ancien Premier ministre était  à considérer comme « le dernier né d'une longue tradition d'hommes d'Etat qui, bien qu'immergés dans le marigot belge, ont su se projeter au-delà des frontières, à voir leurs talents reconnus et à contribuer à l'agencement planétaire. » (Le Soir du même jour).  L' « agencement planétaire » ? Et le marigot belge, cela vise quoi ou qui ? On a l'impression que c'est nous puisque Pascal Martin ajoutait encore « si nos représentants sont rarement flamboyants, la combinaison de leurs convictions et de leur excellence permet à ce pays de trouver dans le regard de l'étranger le respect qu'il se refuse à lui-même ».  On ne sait pas ce que « le pays » se « refuse à lui-même », mais en tout cas la presse belge francophone ne se refuse rien en matière d'auto-encensement belge.

La Libre Belgique, le lendemain, en remettait sur la conférence d'Herman Van Rompuy aux « -Grandes conférences catholiques » donnée le 7 décembre, en en publiant des extraits sur deux pleines pages. Pourtant, il est difficile de trouver dans cette conférence l'inspiration « géniale » (autre qualificatif utilisé pour Van Rompuy), que Le Soir lui attribue.

La conférence d'Herman Van Rompuy aux « Grandes conférences catholiques »

Cette conférence  apparaît quand même beaucoup comme  ayant été une manière d'enfiler truismes et lieux communs. On ne nie pas que Van Rompuy ait d'énormes qualités mais a-t-il vraiment  celles d'un penseur politique profond ? Lisons.

« En politique, il est souvent question de chiffres plutôt que de rêves, de faits plutôt que d'idées... Néanmoins, la manière de traiter ces chiffres et d'aborder les faits est sous-tendue par des choix : en effet, faire de la politique, c'est toujours opérer un choix parmi les possibilités. Et si ces choix peuvent, à première vue, sembler objectifs, force est de reconnaître qu'un homme politique ne fonde jamais ses choix exclusivement sur des motifs rationnels - l'homme politique  est aussi un être humain et l'être humain est plus qu'un être calculateur. En démocratie un homme élu est en contact étroit avec le peuple qui lui-même est sensible  à des arguments rationnels et irrationnels. D'ailleurs il n'y a jamais une rationalité sinon la vérité existerait. La rationalité est comprise ici dans le sens de l'effort d'objectiver, de regarder le moyen et le long terme, de prendre le temps de réfléchir et non plus de suivre ses impulsions instantanées et ses passions immédiates, qui à terme peuvent aller à l'encontre de nos intérêts. »

Drôles de choses que cette idée qu'il y aurait des « arguments » pouvant être « irrationnels »... Ou encore  que l'existence d'une seule rationalité ferait que « la vérité existerait ». Il est possible que le Président du Conseil européen ait voulu dire,  par exemple, qu'il n'y a pas qu'une seule politique possible. Soit, mais il l'a mal dit et, de plus, il est à la tête d'une Union européenne qui s'est fortement construite sur ce programme.

Il est évident que le conférencier connaît beaucoup de penseurs et qu'il les a lus, mais faut-il les convoquer  pour écrire par exemple ceci : « Le sociologue britannico-allemand Ralph Dahrendorf, décédé plus tôt dans l'année, formulait à juste titre la remarque suivante : "L'histoire, le foyer, les proches, la foi sont des éléments caractéristiques des liens sociaux qui libèrent  l'individu du vide d'une société exclusivement orientée vers la performance et la compétition... "  Ce n'est pas non plus un hasard si tous ces liens dépassent l'homme, au sens originel du mot 'religion' - du verbe latin 'religare', qui signifie relier. » Cette définition de la religion (ressassée à l'infini depuis des décennies, mais cela ne la rend pas plus pertinente pour autant), est justement  radicalement  mise en cause par les sociologues des religions.  Admettons  avec Dharendorf que l'histoire, le foyer, les proches la foi, peuvent libérer « l'individu d'une société exclusivement orientée vers la performance et la compétition ». Mais c'est un peu audacieux pour le Président d'une Union européenne  dont la compétitivité semble être la Loi unique.

Il y a aussi un problème de maniement de la langue  dans cette conférence estimée prodigieuse (ce que l'on a peut-être déjà aperçu en lisant les extraits qui précèdent), mais qui saute aux yeux lorsque l'on lit : « Pour un personnaliste, il n'existe donc pas de pays-phare ou d'Etat modèle. Il est conscient que cet idéal est hors d'atteinte, précisément parce qu'il sait aussi que les deux motifs de l'action humaine sont l'altruisme et l'égoïsme. Altruisme et égoïsme sont le tandem qui permet à l'homme de progresser sur les chemins de la vie. »  On sent l'idée mais elle n'a pas de quoi surprendre par son originalité. Sauf la façon de l'exprimer : dire que l'altruisme et l'égoïsme sont le « tandem qui fait progresser sur le chemin de la vie »,  c'est  quand même assez inattendu dans une phrase se voulant  française.

Il n'y a pas de bon chauvinisme

Le Président du Conseil européen aurait dû de se faire relire par un « locuteur natif ». On sait bien ce que l'on pourrait rétorquer à un francophone un peu meurtri de voir ainsi malmener sa langue : que le français que parle Van Rompuy est certainement supérieur au néerlandais qu'il  pratique ou même qu'il ne pratique pas. La Libre Belgique qui est un journal de langue française de qualité et Le Soir qui en est un autre, qui patronne même le prix de littérature française le plus important du pays devraient cependant  nuancer leur admiration notamment quand il la lie à un exercice comme une conférence qui est quand même liée au langage et à sa maîtrise. Ce n'est pas de cette façon que l'on répondra aux critiques françaises. A moins que l'on ne cherche  à fonder l' « identité belge »  sur la manière dont nous parlons mal le français, mais aussi (Johan Anthierens l'a souvent dit), le néerlandais...

« L'identité belge en vaut bien une autre » conclut Pascal Martin. Sa démonstration n'est pas convaincante, tellement  tout ce qu'il  dit est excessif. Et tellement, comme son confrère Francis Van de Woestyne, il tend à dresser des personnes sur les pavois tricolores pour mieux humilier les personnes ordinaires. Un peuple est-il grand à cause de ses grands hommes ? N'y a-t-il pas à critiquer des médias qui braquent les projecteurs sur les gloires du moment (voilà deux fois que Kim Clijsters est  supposée « écrire l'Histoire » par Paris-Match Belgique), tandis que le Pouvoir se refuse à tout devoir de mémoire à l'égard de l'assassinat le 18 août 1950  d'un Wallon,  d'un élu du peuple, d'un authentique héros de la Résistance. Ce qui est effrayant dans le chauvinisme belge, c'est qu'il se manifeste de manière aussi pathétique, dans les journaux d'une Wallonie et d'un Bruxelles en passe de se retrouver sans Belgique. Et qui vont faire quoi quand le pays se sera encore plus vidé de son sens ? Substituer le chauvinisme wallon au chauvinisme belge qu'ils pratiquent ?  Heureusement l'identité wallonne est à ce point tournée en dérision (en vraie dérision cette fois), que l'on pourrait espérer cette conversion quasiment impossible.

Mais restons vigilants.