Catastrophe ferroviaire de Buizingen et ses exploitations

16 February, 2010

J'ai connu un journaliste de bon sens (de Vers l'Avenir), de trente ans mon aîné (André Dejardin), qui osait encore souligner une certaine dérive des médias en matière de catastrophes :  il avouait se demander en quoi les lecteurs pouvaient réellement être affectés par un grave accident de car en Inde par exemple, faisant des dizaines de morts. Je ne pense pas qu'il était indifférent au fait que des êtres humains périssent dans des circonstances atroces, mais qu'il se posait la question de la façon de médiatiser tout cela  et quelles conséquences au final cela avait réellement. Bien sûr, la remarque ne vaut pas pour la catastrophe de Buizingen. J'ai été profondément sensible à des amis en Afrique ou en Amérique du Nord qui m'ont téléphoné pour savoir si je n'en étais pas une victime (ou ma femme), et je me suis inquiété moi-même  de savoir si notre collaborateur François André n'y était pas. D'autant plus que je sais qu'il emprunte cette ligne au matin. Il n'était pas dans ce train, mais dans le précédent. Il m'a dit qu'il avait vu à la télé des gens qu'il connaissait de vue, qu'il rencontrait dans le train et avait repéré comme des gens montant  dans le train à Soignies par exemple. Il n'y a pas une seule hésitation à dire que la compassion sincère est la seule attitude vraiment humaine en ces cas-là. Mais en même temps, on se pose la question de savoir si le comportement des médias dans des situations comme celle-là (qui engendrent la compassion), n'est pas à examiner avec une certaine réserve. Ils sont soumis à l'actualité, au sens le plus servile de la soumission. Il faut tout expliquer jusque dans les détails. Et d'ailleurs cela a été bien fait. Je trouve que les deux grands journaux francophones l'ont bien fait. Mieux que le schéma de De Standaard (parce qu'il dépeint trop la catastrophe comme une collusion frontale, alors que LLB  montre bien qu'elle est un mélange des deux, ce qui est difficile à expliquer). Cependant,  De Standaard a mobilisé toutes ses pages sur l'événement lui-même, se souciant peu des réactions officielles, sauf celles directement impliquées par la catastrophe, comme le gouverneur du Brabant flamand ou  s'exprimant techniquement sur celle-ci, et parmi ces  réactions plus ou moins officielles, celle de l'ancien gouverneur du Brabant wallon.

Jean-Paul Duchâteau  fait un procès d'intention à Kris Peeters

Or La Libre Belgique et Le Soir font grand cas du fait que le Premier ministre flamand ait déclaré que cette catastrophe était « un jour noir pour la Flandre » tout en n'interrompant pas son voyage aux USA. Le Soir souligne que le Premier ministre wallon, présent sur les lieux de la catastrophe, venait de recevoir un coup de fil de Peeters lui disant la même chose, Demotte lui rétorquant que la Wallonie était touchée elle aussi  et par conséquent que c'était la Belgique entière qui était concernée. Passons sur le fait que derrière cela, il y a aussi le fait qu'il y a un niveau de pouvoir qui semble ne pas être légitime, celui des entités fédérées. Car devant une catastrophe liée à une ville, on se pose pas les questions que soulève le mot de Kris Peeters. Mais disons tout de suite que les propos de JP Duchâteau dans la Libre sont tout simplement scandaleux. Voici son commentaire  de la déclaration de K.Peeters : « On aurait pu penser que le "premier" flamand était victime du décalage horaire ou d'un lapsus. Ce n'est malheureusement pas le cas. Il est coutumier du fait. Son égocentrisme flamando-flamand atteint ici une ampleur scandaleuse. La catastrophe de Hal (Halle pour Peeters), a fait plusieurs victimes wallonnes ; elles comptent sans doute moins à ses yeux que les Flamands eux aussi touchés par le drame. Plus globalement, et comme l'ont souligné le reste des dirigeants et de la société civile, c'est bien tout le pays et l'ensemble des Belges qui sont en deuil. » Eh bien ! Nous pensons que c'est une supposition insultante et un procès d'intention très grossier qui dissimule mal le belgicanisme de Duchâteau qui lors de la catastrophe d'Haïti demandait déjà que seul le fédéral s'en charge. On a un peu l'impression que, pour ce journaliste et son propre point de vue, tout fait farine au moulin.

La grève des cheminots en Wallonie

Mais il faut être clair. Qui ne réagit pas comme cela ?  Les cheminots en Wallonie ont déclenché une grève spontanée parce que l'événement leur permet de contester les conditions de travail qui leur sont imposées et ils le font en expliquant l'accident par ces conditions de travail. Même si ces cheminots ont tort sur le fond, comment ne pas leur donner raison de saisir l'opportunité de la catastrophe pour dénoncer  le fait qu'ils sont de fait exploités, comme le sont tous les travailleurs ? Surtout quand l'on voit que nos sociétés, à coups de privatisations et autres dérégulations lancent la lourde machine de la régression sociale qui, d'ailleurs, s'emballe. C'est surtout le cas pour les retraites. Les Cahiers marxistes, la CSC, la FGTB ont expliqué en long et en large que le problème des retraites n'est pas d'abord le fait que le rapport actifs/inactifs s'inverse au profit des inactifs. Comme l'écrit Le Monde diplomatique (c'est à la fois encourageant de voir cette idée enfin défendue et inquiétant qu'il n'y ait que ce journal pour la défendre):  "En 1960, nous dit-on, il y avait 4 actifs pour 1 retraité ; en 2000, 2 actifs et en 2020, 1,5. C’est vrai. Mais d’ores et déjà, les deux actifs produisent une fois et demi plus que les quatre d’il y a soixante ans (en raison de la productivité du travail). A l’horizon 2020, un actif produira plus que les deux d’aujourd’hui. Donc il y aura autant de richesses disponibles pour les retraités." 1

Cette réaction spontanée (il est important de le souligner), fait songer à ce que Boltanski appellent les « épreuves existentielles ». Voici comment il les définit par opposition aux épreuves de réalité : les épreuves existentielles « constituent (...) une des sources à partir desquelles peut émerger une forme de critique que l'on peut dire radicale, pour la distinguer des critiques réformistes destinées à améliorer les épreuves de réalités existantes. »  2 Les « épreuves de réalité », l'auteur en donne plus loin un exemple  le fait de contester la manière dont une élection s'est déroulée, ce qui montre que ces « épreuves » consistent à tirer parti des raisons mêmes que se donnent un système pour le mettre en cause. En revanche les « épreuves existentielles » sont le sol sur lequel s'édifie la critique radicale qui, écrit Boltanski, « prend souvent appui , au moins à ses débuts, sur des expressions engagées dans des formes de création - comme la poésie, les arts plastiques ou le roman - dans lesquelles il est socialement plus ou moins permis (en tout cas depuis le romantisme), de livrer au public des expériences personnelles et des sentiments, et dont l'orientation esthétique permet de contourner les contraintes de cohérence et de justification juridique ou morale qui pèsent sur le discours argumentatif. » 3 Il donne comme exemple d'une épreuve existentielle cette mère en France qui met fin à l'existence de son fils, à la demande de celui-ci avec un médecin, ce qui permet aux partisans d'une dépénalisation de l'euthanasie de s'appuyer sur des images bouleversantes , permettant,  grâce à l'émotion, d'aller au-delà des règles admises dans le discours politique ou social et au fond d'inventer une sorte d'« autre réalité » que celle exprimée par les règles du jeu admises (comme dans le cas d'une élection contestée par exemple). Dans la grève spontanée des cheminots, il me semble qu'on peut voir l'utilisation du même procédé dans la mesure où les grévistes mettent en cause la manière dont ils sont exploités, autrement qu'à travers le discours syndical classique. La même chose s'est produite en France avec les suicides qui se sont produits à l'entreprise publique EDF, soumise à de lourdes restructurations. Comme quoi tout le monde se voit en quelque sorte forcé d'exploiter les catastrophes, à commencer par les médias. Même si les médias sont forcés de « couvrir » les catastrophes, ils le font aussi en fonction d'impératifs professionnels et non pas seulement par des raisons dictées par la compassion. Il en est de même de toutes les autorités. Ce qui ne veut pas dire du tout  que la compassion n'est pas sincère, loin de là.

Des temps impolitiques parce que sans désir

Mais, à notre sens, Jean-Paul Duchâteau , belgicain sincère sans aucun doute, est allé trop loin. Peut-être au fond parce que les belgicains dans le débat institutionnel s'arrogent souvent le monopole du cœur. Sauf lorsqu'il s'agit de salir la Wallonie. Car celle-ci doit endurer les critiques pour ses routes, pour les scandales de Charleroi, son économie en souffrance, bref toutes ses plaies. Mais parallèlement à cela, on ne lui reconnaît pas le droit d'exister lorsque, en tant qu'acteur politique et social de premier plan, elle intervient pour assister un pays en difficulté ou lorsqu'une Wallon ou un Wallonne (des Wallons), s'illustrent dans le domaine du cinéma, de la littérature, dans la philanthropie courageuse vire héroïque ou - et encre moins ! - si c'était la Wallonie, comme telle, qui devait être l'objet de la compassion. Tout simplement parce que l'on ne désire pas que la Wallonie existe. Parce que l'on craint que son existence ne supplante celle de la Belgique. Sinon, Jean-Paul Duchâteau n'aurait pas été aussi loin dans un procès d'intention assez ignoble, finalement. Tendant à faire croire que « Flandre » et « Wallonie » sont des mots haineux. En réalité, ce sont surtout des mots haïs et d'autant plus facilement qu'ils le sont par des gens qui croient pouvoir tout se permettre lorsqu'il s'agit de cracher sur les deux peuples sans lesquels leur Belgique n'existerait pas. Il suffit de se rappeler l'arrogance des manifestants du 18 novembre 2007, empêchant les journalistes de la RTBF de les interroger sur leurs projets, le-s raisons qu'ils avaient d'être là, le drapeau belge suffisant à tout, hélas pour eux ! tant pis pour la Wallonie...

De Standaard ajoutait que le nombre de morts à Buizingen équivalait au nombre de morts sur la route ces 11 derniers jours. Ceci fait penser à ce que Bernard Stiegler dit des médias, et surtout de la télé : qu'ils entretiennent des pulsions et oublient le désir, par exemple celui de la Justice. Et que les médias sont là pour entretenir la pulsion de consommer (en travaillant l'inconscient par la publicité), des produits qui ne sont pas réellement attendus ni désirés par la société. Le désir , contrairement à la pulsion, n'attend pas un assouvissement immédiat comme les expériences - au fond banales - de l'amitié et de l'amour l'enseignent fondamentalement. Mais, selon Stiegler, la consommation est une assuétude à autre chose que le désir, tout en l'imitant, mais qui le tue en nous. Il  va jusqu'à écrire :  « Les deux principaux candidats aux élections présidentielles de 2007, Monsieur Sarkozy et Madame Royal ont massivement canalisé les faveurs de leurs électorats respectifs parce qu'ils ont compris que le désir est en souffrance, et que ce à quoi il faut s'adresser aujourd'hui, lorsqu'on parle aux Français, dans la préparation de ce scrutin, c'est à la souffrance de ce désir. En même temps, je pense que ces deux candidats avaient également en commun de parler au désir de manière pulsionnelle. Ils flattent, dans cette souffrance, ce qui aggrave la régression de ce désir. L'adresse pulsionnelle au désir est ce qui spécule, consciemment ou non,mais certainement pas délibérément, sur les tendances régressives du désir. » 4

La difficulté principale de la Wallonie, c'est que nous vivons des temps peu politiques et même antipolitiques.

 


  1. 1. Retraites, idées fausses et vrais enjeux.
  2. 2. Luc Boltanski, De la Critique, Gallimard, Paris, 2009, p. 163.
  3. 3. Luc Boltanski, De la Critique, ibidem.
  4. 4. L'opinion publique comme marché. Télécratie contre démocratie, p.6.