La bataille du Chili ou l'espoir d'un peuple

Toudi mensuel n°68, avril-mai-juin 2005
11 October, 2009
la bataille du Chili

C’est par ce titre programme que le réalisateur Patricio Guzman a voulu témoigner, à la fin des années 70, de la présidence, violemment interrompue le 11 septembre 1973 par un coup d’État militaire, du socialiste Salvador Allende. Fraîchement diplômé en cinéma, Guzman profita de l’accession à  la présidence de la République chilienne du candidat de l’Unité populaire en 1970 pour parcourir le Chili et capter les espoirs des uns, les craintes des autres dans un État qui était alors l’un des plus démocratiques d’Amérique latine.

Ce qui frappe dans ce documentaire de 5 heures découpé en trois parties («L’insurrection de la bourgeoisie», «Le Pouvoir populaire» et «Le coup d’État»), c’est l’extraordinaire politisation du peuple chilien. Peut-être pour la dernière fois avec autant de netteté, se sont confrontés les classes sociales, l’extrême droite et l’extrême gauche, la société civile et l’armée, les travailleurs et le lobby industriel tant national qu’étranger, les soutiers des intérêts politiques et économiques des Etats-Unis et les défenseurs de l’indépendance nationale, l’économie de marché et l’économie étatique, le Pouvoir populaire et la dictature, le contrôle démocratique et l’oligarchie. Les trois années de présidence d’Allende ont fait du Chili le réceptacle de toutes les idéologies, contradictions ou options auxquelles les sociétés démocratiques du début des années 70 faisaient face.

Un parallèle peut être tracé avec le printemps de Prague, autre tentative éphémère de socialisme à visage humain, ces deux expériences finissant par être écrasées dans le sang par les deux gardiens de camp de l’époque, les États-Unis de Nixon à peine dissimulés derrière les droites et l’armée chiliennes, l’Union Soviétique de Brejnev drapée dans le pacte de Varsovie.

Face à ses deux monstres froids, le peuple chilien comme les Tchèques et les Slovaques avaient peu de chances réelles d’imposer leur voie politique originale respective. Mais ceci est évidement une constatation rétrospective, car nous savons ce qu’il est advenu. Ce qui crève littéralement l’écran dans la bataille du Chili, c’est l’espoir, voire la ferveur, des plus démunis, de la classe ouvrière et d’une petite partie de la bourgeoisie dans une société plus juste et solidaire. Ce qui transpire aussi tout autant, c’est la haine de la bourgeoisie envers les forces de l’Unité populaire, pour eux le Pouvoir leur revient de droit : bien qu’ayant accédé démocratiquement à la présidence, Allende est un usurpateur.

D’autres voies que la démocratie

Voyant que l’Unité populaire sortit renforcée des élections législatives de 1972, cette bourgeoisie dans son écrasante majorité va alors penser qu’il faut trouver d’autres moyens pour se débarrasser d’Allende le plus rapidement possible. C’est d’abord le syndicat des camionneurs qui déclenche une grève illimitée paralysant rapidement un pays de 5000 Km de long qui dépend presque exclusivement du transport routier pour la distribution des biens. De nombreux commerçants accumulent les biens de subsistances pour ensuite les revendre uniquement dans le circuit de l’économie parallèle, ce qui alimente pénurie et inflation. Certains dirigeants syndicalistes dans le secteur des mines sont, au propre comme au figuré, achetés pour paralyser cette activité vitale de l’économie chilienne.

Le patronat continuant sur sa lancée, déclenche de nombreux lock-out dans tous le pays dès que se manifeste la moindre volonté revendicatrice chez les travailleurs. Les étudiants de l’Université de Santiago du Chili, en futur bon pilier de la bourgeoisie, entrent eux aussi en grève et occupent les locaux de l’Université suspendant ainsi toute activité d’enseignement. L’extrême droite et les barbouzes à la solde des États-Unis recourent à leurs armes favorites : stratégie de la tension, noyautage de l’armée et assassinats politiques. Les précédents ne manquent pas. Déjà en 1964, l’Ambassade américaine, par le biais de divers obligés, y compris la famille royale belge nommément citée par l’Ambassadeur américain de l’époque, a outrageusement financé le candidat démocrate-chrétien Edouardo Frei Sr. qui battit sur le fil Allende. En 1970, Salvador Allende arriva en tête des présidentielles, mais n’obtint pas la majorité absolue des suffrages, son élection à la présidence devait donc être confirmée par le Congrès national. Certaines franges de la droite fomentèrent un coup d’État devant intervenir avant cette confirmation, le chef d’état-major général de l’époque voulant que l’armée conserve sa tradition de neutralité politique est alors purement et simplement assassiné.

Ces mêmes pratiques vont être utilisées sans répit dans les mois précédents le coup d’État. Début 1973, l’attaché naval d’Allende est lui aussi liquidé, il perd ainsi l’un de ses meilleurs relais dans le corps des officiers. Ensuite, c’est le ministre de l’Intérieur, le Général Prats qui est poussé à la démission par ses congénères. Un premier coup d’État échoue, car le corps des officiers et le parti démocrate-chrétien n’ont pas encore totalement basculé. Qu’à cela ne tienne, on accentuera les manifestations «populaires» et «spontanées» hostiles à Allende, ce qui évidemment suscita des contre-manifestations de soutien à l’Unité populaire et ainsi de suite. Cette stratégie de la tension finit par aboutir le 11 septembre 1973, une majorité du corps des officiers, sous les applaudissements de la démocratie chrétienne, décidant alors que, dorénavant, il est le seul à même de garantir l’ordre et la stabilité politique de la Nation.

Dans l’histoire du cinéma et dans l’histoire tout court

Ce coup d’État va avoir pour curieuse conséquence de magnifier l’oeuvre cinématographique de Patricio Guzman, il sait que son «travail» doit impérativement disparaître, être effacé pour le nouveau Pouvoir. Grâce au courage de son oncle chez qui il a caché tous ses rushes accumulés depuis deux ans et après avoir passé plusieurs semaines de détention dans le sinistre stade de Santiago, il peut récupérer son matériau brut et le fait sortir du pays par le biais de l’Ambassade de Suéde. La menace est réelle, son cameraman disparaîtra physiquement en 1974, Guzman s’exile et commence à monter son film qui deviendra La bataille du Chili. Comme le démontre le titre d’un des ses autres documentaires Chili, la mémoire obstinée, il devient alors le témoin tant des années de l’Unité populaire que de la dictature militaire et du retour progressif, à partir de 1987, d’un régime parlementaire démocratique occultant en grande partie les deux périodes qui l’ont précédé. Guzman va ensuite réaliser  Le cas Pinochet  sur les procédures judiciaires contre le dictateur sénile menées au Chili par un autre Guzman (sans lien de parenté avec lui) et la «retenue» de celui-ci en Grande-Bretagne pendant plusieurs mois.

L’année dernière est sorti en salle, Salvador Allende,  portrait plus personnel du président renversé qui permettait d’apprécier encore mieux la véritable grandeur et générosité de cet homme d’État. Ce qui est réellement remarquable, c’est de constater la cohérence de l’oeuvre ainsi construite, tous ces documentaires se répondant et se complétant l’un l’autre. On doit aussi constater que Patricio Guzman a un style qui se caractérise par sa sobriété et son humanité, une grande sûreté et fluidité dans le montage qui produisent souvent quelques images marquantes ou d’une grande force symbolique, tel ce chiffonnier  courant avec sa charrette à bras dans les rues de Santiago. Osons une comparaison, avec un style et une personnalité propres, les documentaires de Patricio Guzman sont devenue pour le Chili des 35 dernières années ce que Shoah de Claude Lanzmann est pour la destruction des juifs d’Europe pendant la dernière guerre, un témoignage et une oeuvre qui resteront tant dans l’histoire du cinéma que dans l’Histoire tout court.

La bataille du Chili et Le cas Pinochet sont publiés en un coffret de 3 DVD vidéo par les Editions Montparnasse, en bonus le coffret comprend aussi un documentaire sur l’itinéraire de Patricio Guzman, environ 406 minutes au total. Salvador Allende  est encore visible dans quelques salles et devrait sortir dans les prochains mois en DVD vidéo