Léonard, Wallonie, crise mondiale et méthode de TOUDI

6 novembre, 2010

Nous écrivions en février 2010, dans cette même revue,  à propos d'André Léonard :

« Comme en matière de politique intérieure belge, comme dans bien d'autres situations, il est remarquable qu'une vision erronée des problèmes peut venir du fait que l'on n'a pas toujours une vision historique des choses. Dans le cas de la nomination d'André Léonard comme archevêque de Malines, on a surtout retenu les moments où, s'exprimant de manière abrupte, l'ancien évêque de Namur a pu choquer l'opinion publique en général (et d'ailleurs également catholique en particulier), en se prononçant sur l'avortement, l'euthanasie, l'homosexualité et ces questions qui sensibilisent les médias (qui sont des questions graves, mais auxquelles on se limite et auxquelles l'Eglise finit par donner le sentiment qu'elle limite son message). En fait, si cette manière très dure de dire les choses est aussi ce qui est à la source de l'affaire Léonard, il faut bien voir aussi que l'homme choque surtout en raison du fait qu'il n'a pu que très difficilement dialoguer avec les prêtres et les chrétiens de son diocèse. Les nombreuses sources présentées ci-dessous en témoignent. » 1

La revue recherche l'authentique qui résiste à l'épreuve du temps

Ayons l'honnêteté de penser que pendant quelques mois, nous avons eu, comme tout le monde, le sentiment qu'André Léonard avait vieilli, mûri, qu'il pouvait être l'homme de la situation entre autres face à une pédophilie cléricale qu'il a traitée peut-être plus clairement que d'autres responsables.

Mais nous étions sceptiques par rapports aux médias considérant cet évêque  comme une « fine gâchette » et jugeant de son avenir sur la seule foi de ses performances télévisées. On ne peut que citer à cet égard les réflexions de Régis Debray sur la différence entre la revue et les médias (qu'il appelle magazine dans la citation qui va suivre) :

« La revue œuvre en différé - vers l'avant, le magazine opère en direct - donc vers l'arrière. Dire que la première est affaire de durée et que le deuxième réagit à l'instant, c'est dire que l'une s'oblige à l'authentique (ce qui résiste à la vérification et à l'épreuve du temps), et l'autre à l'idéologie (la présence de l'illusion tenant à l'illusion du présent). » 2.

Oui, la revue TOUDI depuis 1987 s'oblige à l'authentique et c'est l'une des raisons pour laquelle  elle fouille l'histoire à la recherche de ce qui résiste à la vérification et à l'épreuve du temps. Nous avions rappelé longuement que dès qu'il fut désigné en 1991 comme évêque du diocèse de Namur (et même déjà avant), André Léonard s'était installé pour de très longues années dans un dialogue de type autiste - l'autisme souriant et bienveillant du conducteur fantôme dont parle son porte-parole récemment démissionnaire - avec l'ensemble des responsables (prêtres et laïcs), de son diocèse, les yeux fixés sur les nuages de son interprétation hégélienne du christianisme et les pieds ... on ne sait où.

Qu'un tel personnage -  simplement parce que sa vision induisant même pas seulement le conservatisme le plus ultra mais tout simplement le saut sans retour dans l'intemporel - soit évidemment totalement inapte à quelque fonction pastorale que ce soit, sauterait au yeux dans une société normale. Même pas nécessairement une société démocratique, une société normale où l'accession à des postes d'autorité est régulée et où les responsables doivent rendre compte de leurs actes. Ce que l'Eglise catholique ne semble même plus être alors que, comme c'est le cas de la Communion anglicane, l'Eglise de Wallonie (ou de Flandre et de Bruxelles), est pourtant mûre pour un fonctionnement démocratique. Rien que parce que ses prêtres et ses fidèles ont deux siècles d'expérience démocratique derrière eux et parce que ses prêtres et ses laïcs, hommes et femmes de chair et de sang, citoyens d'un vieil Etat tout de même démocratique, lisent l'Evangile qui n'est pas spécialement un texte qui exalte le pouvoir absolu et les conduites autoritaires.

Et nous ne parlons pas de la Communion anglicane par hasard.

Nous le faisons parce que l'évêque de Tournai évoquait justement récemment l'Eglise d'Angleterre lors de l'ordination sacerdotale d'un moine de Maredsous (issu de son diocèse: le Frère Ignace Baise), disant qu'elle accueillait les homosexuels dans son clergé. Cette Communion qui ordonne prêtres et évêques des hommes et des femmes, accueille en effet dans son clergé des homosexuels. Sans cesser pourtant d'être de son temps et sans cesser d'être, comme elle l'est depuis le schisme de la Renaissance, l'Eglise chrétienne la plus proche de l'Eglise catholique, ce que savait l'un des prédécesseurs plus ouverts de Léonard, le Cardinal Mercier qui entama des discussions avec cette Eglise demeurées célèbres dans l'histoire sous le nom de Conversations de Malines.

La Wallonie, la poursuite indéfinie de la régression sociale à travers la prétendue austérité nécessaire

Thierry Haumont écrivait dans la première livraison de la revue il y a plus de 23 ans:

« Je dis que la Wallonie, elle, n'est certainement pas postmoderne. Elle n'est peut-être pas à la mode; mais les modes passent,tandis que la Wallonie est un peuple historique; et Toudi existe, justement, parce que nous sommes de plus en plus nombreux à concevoir un avenir qui soit supérieur au présent (...) Toudi est à la fois un outil de référence et une réponse aux forces de l'oubli. Notre sereine fermeté, et le sourire qui naît sur nos lèvres, nous les avons gagnés en découvrant que la Wallonie était la liberté que ne contient pas la Belgique.» 3

Et, à notre sens, le projet que nous avons pour la Wallonie est de ceux qui résistent à l'épreuve du temps en dépit du fracas médiatique et de cette ignorance (scandaleuse dans les sphères intellectuelles), qui amène tant de leaders d'opinions et l'opinion elle-même à penser que chaque crise communautaire  est le premier trouble grave dans une histoire de Belgique qui n'aurait jamais été qu'un long fleuve tranquille alors que ce fleuve est ravagé de rapides, de tourbillons, de pièges mortels en tous genres, dont la terrible (et méconnue) répression de la grève de 1960-1961 par deux divisions d'armée  1960-1961 Winter General Strike: les chiffres des forces de répression sont sourcés dans le § 3 Violence and pre-revolutionnary tension in Wallonia et il y en a encore qui rêvent de la Belgique de papa où tout allait si bien. Pour qui?. C'est le même recul qui nous amène à nous dresser contre les politiques d'austérité qui s'annoncent à nouveau alors que nous sommes entrés depuis la fin des années 1970 dans un cycle de régressions sans fin qui illustrent simplement l'avantage reconquis peu à peu par les forces de la propriété et de l'argent contre les forces du travail. Nous le laissions entendre dès le début des années 90 à travers des chiffres qui illustrent le fait que les crises d'austérité actuelles ne sont que la reconquête progressive par le capital d'une place prépondérante dans la somme de tous les autres revenus.

 

ANNEES

Revenus

Revenus des

Revenus de la

dont revenus

 

salariés

indépendants

propriété

mobiliers

 

 

 

 

 

1978

68,2

14,8

12,9

10,1

1982

65,2

12,3

17,1

14,0

1986

60,4

12,2

18,9

15,2

1990

56,8

13,1

19,7

15,8

 

L'article qu'illustre ce tableau n'a - malheureusement ! - pas cessé d'être actuel. 4

Comme n'a pas cessé d'être actuelle la prise de conscience de la nécessité simplement historique d'une Wallonie libre en fonction d'une expérience belge profondément décevante, sans doute injuste longtemps pour les Flamands, mais qui l'est tout autant pour les Wallons quasiment depuis aussi longtemps que pour nos compatriotes du Nord.

Comme n'a pas cessé d'être actuelle la réflexion en termes marxistes et socialistes sur les sociétés contemporaines - et européennes en particulier - en train de se construire contre leurs peuples, asservies qu'elles se veulent aux spéculateurs en bourse.


  1. 1. Voir la suite dans Pour situer André-Joseph Léonard (1940-2010)
  2. 2. Ce qu'est une revue (selon Régis Debray)
  3. 3. Être supérieur au présent (édito n°1)
  4. 4.  1982-1992 : Dix ans d'austérité, qui en préparent dix de plus ?