Lettre d'un non-signataire

Toudi mensuel n°59-60, septembre-octobre 2003
1 janvier, 2009

Cher José,

Merci beaucoup de m'avoir sollicité à propos du nouveau Manifeste wallon, avant sa publication officielle.

Tu auras évidemment constaté que je ne t'ai pas renvoyé ma signature, et je ne voudrais en rester sur un non-dit - faire le mort en comptant les coups.

Nous avons suffisamment discuté par le passé des thèmes dont le Manifeste parle pour que tu saches que je partage les objectifs politiques que le Manifeste avance. En gros, je vise ici la contestation de la Communauté française. Oui, l'enseignement doit être régionalisé, oui, la Communauté est une institution bancale  - je lui reproche d'abord son impuissance : c'est une institution sous tutelle, qui doit s'y prendre dix ans à l'avance pour envisager l'éventualité de peut-être prendre une initiative autre que de gestion immédiate. Comme chercheur, je suis bien payé pour le savoir, pour ne pas évoquer une fois encore les enseignants ou l'audiovisuel.

Pourtant, le style du Manifeste, et dans une certaine mesure son argumentaire, me font problème. Peut-être penseras-tu que c'est faire preuve de coquetterie intellectuelle que de s'attacher au style d'un texte, alors qu'on devrait s'accorder sur son contenu. Mais je pense que les objectifs auxquels je faisais allusion ci-dessus sont, dans le contexte du Manifeste, des objectifs à court terme (oui, j'imagine sans difficulté que le courant des luttes politiques nationales emporte la Communauté française, d'ici une ou quelques années), alors que le "style" auquel je n'adhère pas révèle des projets à long terme, ou, si le mot projets est trop fort, il ouvre des perspectives à long terme.

En gros toujours, il s'agit de la mise en avant de la nécessité d'une construction identitaire comme condition de toute avancée politique significative pour la Wallonie : une chose est de constater l'existence d'idéologies nationales, de les décortiquer afin de cerner leur fonction, progressiste le cas échéant, autre chose est de se vouloir producteur de matériel identitaire. On touche ici à la définition de la frontière entre préoccupation nationale et nationalisme. Certaines formulations se situent, et je le regrette, du côté du nationalisme, et entrent alors en contradiction avec la belle formule républicaine qui ouvre le Manifeste ("Sont de Wallonie sans réserve tous ceux qui vivent, travaillent dans l'espace wallon").

Commençons par le procédé rhétorique "cela, elle [la Wallonie] ne le veut plus". Il ne m'est jamais arrivé de signer un texte au nom d'une nation - j'aurais beaucoup mieux compris quelque chose du genre "cela, nous ne le voulons plus, et nous espérons bien que la majorité des Wallons nous soutiendra". Exemple de conséquence prévisible mais abusive de ce glissement : "nombre de Bruxellois estiment que la Communauté française préserve le lien entre eux et les Wallons". Je connais personnellement un certain nombre de Wallons qui sont de cet avis - ce n'est pas le mien, j'y insiste. Faut-il interpréter leur occultation comme un déni de leur qualité de Wallon(ne) ? Sans aller jusque là, il est probablement difficile d'intégrer cette donnée dès lors que le sujet du texte est supposé être la Wallonie, au-delà de toute contradiction: il faut être Bruxellois et ne rien comprendre à la Wallonie pour nourrir d'aussi sottes idées, faut-il croire.

Mais pour moi, le paragraphe qui signe le glissement nationaliste du Manifeste est le paragraphe consacré au sport. Contrairement aux autres secteurs d'activité que le Manifeste évoque, le sport contemporain, professionnel et marchand, n'existe que par l'exacerbation de la compétition individuelle, dont les moindres conséquences sont la destruction de la santé des pratiquants par le dopage et un entraînement démentiel, jusqu'à la mort s'il le faut, et la haine de l'autre (pour gagner, nous disent-ils tous, il faut vouloir tuer son adversaire). La récupération des sportifs par les Etats-nations a d'abord été le plus puissant des leviers en faveur des nationalismes les plus agressifs, et notamment ceux qui avaient un urgent besoin de faire oublier leurs échecs, leurs mensonges ou leurs agressions.

On cite souvent le contre-exemple des Bleus français, vainqueurs de la Coupe du Monde de football en 1998 - dans leur ensemble, trop basanés pour s'inscrire dans l'imagerie de "nos ancêtres, les Gaulois", et, à ce titre, facteur d'intégration pour les nombreux immigrés qui font la France d'aujourd'hui. C'est vrai, mais la composante de supériorité nationale associée à la victoire n'en était pas moins une réalité qui reste odieuse ("on leur en a mis plein la gueule !").

Pour sortir des généralités, on aperçoit bien entendu Justine Hénin derrière ces "sportives et sportifs de niveau international [qui] illustrent la Wallonie". Petit commentaire politiquement incorrect: c'est en Floride qu'elle est allée chercher la musculature dont les experts (?) disaient qu'elle lui faisait défaut pour accéder au top, pas en Wallonie. D'autre part, les stars du sport gagnent aujourd'hui des fortunes, conformément au modèle américain. Le million de dollars que Justine Hénin a gagné à l'US Open est de nature à justifier les inégalités les plus criantes: travaillez dur, et vous serez riches, nous répètent à l'envi les maîtres-à-penser de la presse et de la publicité - faites comme Justine. On est donc bien ici en pleine production d’idéologie, dans le sens classique du concept (pose d’un masque sur la réalité sociale).

Les Spirous de Charleroi sont champions de Belgique de basket-ball. Combien de Wallons dans l'équipe ? Pas un, à ma connaissance. Cela n'empêche pas la Ville de célébrer "son" équipe.

Enfin, pour en finir avec le sport, je n'ai pas encore digéré la gigantesque escroquerie qui nous a été servie à propos de Francorchamps. En avril, "on" a voulu nous faire croire que l'éviction de Francorchamps de la liste des étapes du grand cirque de la Formule 1 était une catastrophe économique pour la Wallonie. On y est arrivé, le score d'Ecolo en juin en étant au moins partiellement la preuve, même si leur défense d'une position fondamentalement juste au départ fut d'une indicible faiblesse. Deux mois après les élections, "on" découvre qu'Ecclestone est un bandit, ... et que, bien au contraire, les pouvoirs publics wallons sont priés d'ouvrir leur bourse pour accueillir Ecclestone et ses amis. Mais personne ne me fera oublier que c'est au nom de la Wallonie qu'on a tenté de nous expliquer qu'il fallait caner devant les truands de la Formule 1 et les cigarettiers, serial killers s'il en est. Démonstration éclatante des pouvoirs magiques du sport: c'est un extraordinaire dissolvant du sens critique.

Pris séparément, le sport et la ferveur nationale sont de terribles facteurs de mobilisation, engendrant des passions dangereuses, mais leur force peut - parfois - être mise au service de causes honorables. Ensemble, ils forment toujours un mélange détonnant, dans le pire sens du terme - celui qui crée les conditions des grandes campagnes de haine.

Tout ceci nous aura évidemment éloigné de la Communauté française, et de la Wallonie. Ne me fais, s'il te plaît, pas dire ce que je n'ai ni dit ni pensé: je ne suspecte aucun des signataires du Manifeste d'intentions qui auraient quoi que ce soit à voir avec les débordements du nationalisme et du chauvinisme auxquels j'ai fait allusion. Mais l'enfer est parfois pavé de bonnes intentions...

Je m'en tiendrai là - même si d'autres passages du Manifeste mériteraient aussi d'être discutés. Mais je pense que ce qui précède suffit déjà pour nourrir un débat.

Avec toutes mes amitiés,

Pierre Gillis