Critique : "La Terre Promise. Flamands en Wallonie" (Pascal Verbeken)

27 February, 2010

Flandre

La Terre Promise. Flamands en Wallonie

Le meilleur essai sur la Wallonie depuis longtemps

Il est vraiment grand temps de dire que livre de Pascal Verbeken , La Terre Promise. Flamands en Wallonie, Le Castor astral, Bruxelles, 2010,  est sans doute l'essai journalistique et  littéraire le plus sûr à propos de la Wallonie paru ces dix, vingt dernières années. Voire depuis plus longtemps ... Avant d'en dire le bien qu'il faut, signalons-en  certains dérapages et aussi, tout de suite, que, cette fois, nous avons un livre d'un auteur flamand vraiment traduit en français. Félicitations aux éditions Le Castor astral !

Voir aussi après avoir lu cette page Immigration flamande en Wallonie (1860-1920) (les chiffres et l'analyse en très bref d'Yves Quairiaux.

Dérapages cependant

L'auteur commence par relever le fait que nous sommes pleins de préjugés les uns vis-à-vis des autres. Puis commente une photo prise en Brabant wallon au début des années 50 où il observe  des cadres ou des surveillants de travailleurs flamands sur une route en train d'être pavée. Ces cadres ou surveillants ont les mains derrière le dos et un embonpoint bien visible. L'auteur écrit : « A première vue, on dirait une scène coloniale. La route de Dion pourrait être un tronçon de chemin de fer à Stanleyville ou à Bumba... »  Dérapage. Alors que déjà le lancement médiatique du livre avait copieusement insisté sur les clichés belgicains 1 , on tombe sur cela dès  la p. 20.

Et je trouve qu'on a raison de ne pas être content. D'autant plus que l'auteur ajoute « Pourtant je doute que ces Flamands se soient sentis comme des nègres. Sans doute étaient-ils heureux d'avoir trouvé du travail quelque part. »  (p. 20). Quatre pages plus loin on lit « Le Front national ne tire pas encore profit de ce problème d'insécurité... » (p.24). Et cela aussi énerve légitimement. Depuis que le Vlaams Blok a percé en Flandre en 1991, Flamands de gauche et de droite,  de multiples francophones ou Wallons de gauche, nous disent d'un air entendu (et gourmand),  que cela va  se passer en Wallonie aussi, inévitablement. Lorsque, en mai 1992, le journal République avait mis en évidence,  sur l'Europe envahie par les taches noires de l'extrême droite, la Wallonie comme  une tache blanche, Guido Fonteyn nous en avait voulu.  A Bruxelles, dans une réunion très multiculturelle et à gauche,  le soir d'une élection récente, qui avait vu un nouveau progrès du VB et un recul de l'extrême droite en Wallonie, une dame se désespérait de voir la différence de comportements de l'électorat en Flandre et Wallonie. Regrettait presque que la Wallonie ne vote pas autant extrême droite, ce qui, je suppose, aurait satisfait son désir de symétrie nationale belge.  La comparaison entre la Wallonie et la plupart des pays d'Europe de 92 permettait  de se réjouir du bon comportement au moins électoral de la Wallonie. En quoi cette carte due à un géographe de l'ULB aurait-elle été interdite ?  P. Verbeken  me semble avoir tort de revenir sur ce sujet de l'inéluctabilité du vote extrême et raciste en Wallonie (le Parlement wallon de 2009 n'a plus aucun élu d'extrême droite).  Et il le fait souvent sur le mode prédictif, du type « le parti n'a pas encore beaucoup de voix » (voyez pp. 50, 60, 74, 99, 118, 147, 205...).

Crasse, PS, saleté des rues

Bien entendu ce que dit P.Verbeken sur la saleté de certaines rues en Wallonie est juste. Mais nous sommes accablés de toute part (notamment  par les médias), par ces descriptions, qui  tendent à donner raison au Vlaams Blok (ou Belang). Gendebien lui-même a pris le relais rattachiste des textes  haineux sur le pays wallon 2! Et on trouve parfois cela aussi chez Verbeken, notamment sur la peur qui « suinte de partout », dans des rues où les gens ne font que regarder la télé (à Marcinelle, p.53), les saletés dans les rues, des descriptions glauques, des matelas sur les pavés, la crasse, les agressions des chauffeurs des TEC à Charleroi et dans la Base-Sambre... Une ritournelle (qui revient une ou deux fois dans le livre) selon laquelle dans certaines familles on est chômeur de grand-père à père et de père en fils. Ceci rapproché d'un taux de chômage trop généreusement arrondi à 30% et comme si l'on ne savait pas que, encore  dans les premières années 1970, partout en Belgique d'ailleurs, le chômage était l'exception.  La description suivante est excessive : «- Pourquoi les mécontents continuent-ils malgré tout à voter pour le Parti socialiste ? - Par peur. Quand on n'a pas grand-chose, la perte d'un travail, d'une allocation ou d'une habitation est un drame. Les pauvres vivent sous cette menace. Sans carte de parti, vous êtes un citoyen de second rang, à qui tout passe sous le nez. Tout le système est fait pour maintenir les gens juste au-dessus du niveau de l'eau, de façon à ce qu'ils restent dépendants. Ils ne peuvent surtout pas devenir des citoyens autonomes et prendre des initiatives, car dans ce cas, le clientélisme sur lequel le parti est construit s'effondre. » (p.94).  La description de la toute-puissance PS à Charleroi (qui s'est écroulée d'ailleurs), peut être décrite en termes sévères, mais moins exagérés 3.

Chiffres de l'immigration flamande

Les chiffres cités de l'immigration flamande en Wallonie sont supputés par l'auteur alors que Quairiaux les donne pour toutes les régions wallonnes, en tout cas avant 1914, période de la plus forte immigration. Le nombre de locuteurs flamands - indice d'une présence et d'une immigration flamande - est faible  dans l'arrondissement de Mons lors de tous les recensements de 1866 à 1910, dépassant à peine 1,5 %, chiffre de la province de Namur, du Luxembourg (plus bas encore).  Huy et Verviers  ne dépassent jamais 4%. L'immigration est plus élevée à Charleroi (6,41, mais seulement en 1910), Soignies (près de 9 %  et parfois même plus de 10% à chaque recensement), Liège (près de 8 % ou même plus à chaque recensement),  et Waremme (autour de  5 à 7%). C'est à Tournai qu'elle est la plus forte  (près de 10% en 1890, près de 13 en 1900, plus de 15 % en 1910). Mais Tournai n'est pas tout à fait la Wallonie visitée par P.Verbeken. Notons que les chiffres cumulés d'Yves Quairaiux  confirment l'estimation de Pascal Verbeken, avec cette nuance: le chiffre de Flamands venus à Liège n'est pas loin des 200.000 et on peut se demander dans quelle mesure, si cette immigration vient du Limbourg (ce qui est vraisemblable), en quoi elle  différerait fort  de personnes venant des campagnes wallonnes. Simple question... 4 Voir aussi ce tableau tel que reproduit sur ce site Immigration flamande en Wallonie (1860-1920).

Yves Quairiaux renvoie aussi à une multitude de documents en wallon  peu consultés (parce que souvent les historiens bruxellois ne peuvent pas lire cette langue ni les Flamands), aux débats dans la presse, au Parlement belge. Lui a été ignoré des médias, bien entendu. Quairiaux concluait que les Flamands n'avaient pas été accueillis de manière xénophobe,  mais plutôt été très stigmatisés socialement,   objets d'une moquerie généralisée, souvent cruelle,  jamais raciste. Certes, Verbeken assimile parfois cet accueil des Flamands à celui des Maghrébins aujourd'hui ou des Italiens hier (cette fois xénophobe et même raciste), dans une Wallonie prospère industriellement à l'époque, car la deuxième puissance économique du monde  (même parfois en termes absolus).  Mais - premier mérite - Verbeken donne longuement la parole à cet historien dont le mérite est inégalé.

Lorsque Yvan Vrambout  a fait les repérages pour sa pièce Baraque Frituur 5, il a voulu me parler. Je lui ai montré mon Jemappes natal, l'un des plus gros villages du Borinage (près de 20.000 habitants, dans l'arrondissement de Mons donc), sachant que ce que j'allais montrer n'était pas folichon. Une seule chose m'a ennuyé : la présence des Flamands. Il lui semblait évident qu'ils avaient été présents ici en masse et j'étais embêté de ne rien pouvoir lui dire à ce sujet. Mais il suffit de lire Quairiaux pour savoir pourquoi. Nous avons aussi échangé sur la question des préjugés 6.

Pascal Verbeken  va chercher beaucoup de Flamands en Wallonie et, parmi eux, il y a des nationalistes wallons de gauche comme François Haerens qui lui confie, avec justesse : « Les médias francophones sont tous à mettre dans le même sac. La Wallonie n'existe pas, sauf quand il s'agit de véhiculer des stéréotypes : la Wallonie corrompue, la Wallonie noire, la Wallonie sans travail. J'ai cessé de regarder la RTBF pour ma tranquillité d'esprit. C'est quoi, au juste la Communauté française ? On n'y prononce jamais les mots Wallonie ou Wallons. Ils préfèrent parler du sud du pays et de langue endogène. C'est du mépris. On ne peut rien dire contre les Juifs et les Arabes, mais sur le dos des wallons, on peut casser du sucre tant qu'on veut. Les gens d'ici y sont très sensibles. » (François Haerens, cité p.234).

Le malentendu médiatique à la sortie du livre

Le lancement de l'ouvrage de Verbeken dans les médias m'a fait penser qu'il allait nous offrir une resucée de ces ignominies qui nourrissent les petits bourgeois d'une partie des programmes de la RTBF, notamment la « Semaine infernale », du moins jusqu'à tout récemment (le ton de cette émission a évolué), financée par les contribuables wallons pour qu'on leur crache dessus tous les jours.  Si dépourvue d'humour qu'elle ne donne jamais la parole à la défense, nomme « belges » (avec un respect religieux), les succès artistiques, sportifs et intellectuels que représentent ses « invités », mais « wallons » les tares, vices, échecs ou corruptions.Le PS Yvan Mayeur eut l'honneur d'y être invité alors que les élus de son parti y étaient sans cesse traînés dans la boue. Aurait-il eut cet honneur  grâce à de grands amis à la RTBF et au fait qu'il n'était pas wallon ?  On le croirait.

J'ai un jour dit à Raoul Reyers que tout cela me dégoûtait profondément dans la mesure où on ne se moquait plus des Flamands à la RTBF. Il m'a mal compris. Il s'est défendu en disant que cela arrivait malgré tout. Or, je ne voulais pas lui demander qu'on se moque aussi des Flamands. Mais lui  faire comprendre que, jusqu'aux années 90, seuls les Flamands étaient moqués et méprisés. Et qu'ensuite un grand tournant a été pris  puisque ce fut le tour des Wallons.  Comme si la RTBF  éprouvait le besoin de se moquer de l'une ou l'autre moitié de la Belgique. 7

Le  lancement  radiophonique du  livre avait d'ailleurs suscité en moi les appréhensions les plus affreuses. On avait laissé  entendre que l'immigration des Flamands en Wallonie  était un non-dit en notre histoire.  Et sous-entendu que l'accueil des Flamands en Wallonie aurait été exécrable, xénophobe voire raciste. Grâce à eux, le livre de Verbeken est partout. Mais il les dément  formidablement. Il dément en particulier  un mythe belgicain savamment entretenu qui a des allures de conte  de fées caricatural : la Wallonie riche, la Flandre pauvre, d'abord, puis le contraire.  Ecoutez bien. Il revient sans cesse