Chapitre VI : Une interview prémonitoire de Jean-Marc Ferry en 1992

3 décembre, 2013

 

Réferendum

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Dans le n° 4 de République en septembre 1992, cette importante interview de Jean-Marc Ferry sous le titre : Europe, économie, démocratie, nations, lisible in extenso sur le site internet de la revue. On l'a ici concentrée (non pas résumée : ce qui est attribuable à Ferry est entre guillemets) : bien des choses que nous voyons se développer en Europe y sont annoncées, directement ou indirectement. Ce qui frappe (ou navre), c'est que ce que disait Jean-Marc Ferry en 1992 demeure dramatiquement actuel et écrit avant l'adoption de justesse en France du traité par référendum le 20 septembre 1992 (51,04% de oui et une différence un peu inférieure à 500.000 suffrages sur prés de 26 millions de suffrages exprimés).

 

L'espace de non-participation de 1992, faute d'imaginaire politique

Jean-Marc Ferry commençait par décrire ce que signifiaient les « progrès » de l'Europe : «  un espace de non-participation des citoyens à l'Europe. Il ne s'agit pas d'indifférence ni d'un manque d'information  [...] C'est plus profondément l'absence d'un imaginaire au sein duquel on pourrait œuvrer à la compréhension de la problématique européenne. Nous ne disposons pas d'un imaginaire politique susceptible d'anticiper sur le plausible en ce qui concerne la forme politique que pourrait prendre l'Europe. » A la question de savoir si cet imaginaire ne pouvait pas être l'Etat, Ferry répondait négativement, même pas l'Etat fédéral peu admis en France en 1992. Il évoquait le modèle de l'Empire dont la revue française Commentaires se faisait la promotrice tout en soulignant que c'était purement heuristique. Ferry rejetait cette idée la trouvant même ridicule.

La stratégie sournoise de Jean Monnet

Il poursuivait en soulignant que jusqu'au traité de Maastricht (approuvé de justesse), selon la doctrine de Jean Monnet et Maurice Schuman, tout s'était passé de manière technique, « fonctionnelle » : la stratégie du fait accompli, sans répercussions profondes à l'intérieur des espaces publics nationaux. Avec Maastricht (et le non danois  à 50,7 %), il n'en était plus ainsi, ce traité étant présenté comme une véritable constitution. Il ajoutait : « Mais en même temps, il nous est difficile de conceptualiser une Europe politique, du moins en France, car aucun modèle d'État ne semble convenir, qu'il s'agisse du modèle français de l'Etat unitaire, forme moderne du Royaume, ou même du modèle allemand de l'Etat fédéral, forme moderne de l'Empire. Même si l'on a posé des jalons pour un Etat fédéral européen, on se défend de mettre en cause les identités culturelles des nations ainsi que la souveraineté politique des Etats. Peut-être qu'en sous-main, on porte atteinte à cette intégrité, mais au niveau du discours, nous sommes dans une structure qui n'est pas centralisée : il n'y a pas d'Etat européen. »

 

Jean Monnet

Paul-Henri Spaak et Jean Monnet 10/1/1953. Copyright: Photo Parlement européen

Le vrai sens du « postnational »

Le philosophe rejetait l'idée que les processus d'alors menaient à ce qu'il appelle toujours le « postnational », soit le dépassement de la nation. « L'identité postnationale, c'est une identité où la citoyenneté ne se définit pas seulement en référence à une appartenance nationale [...au sens de Renan]. L'idée de nation chez Renan est à la fois communautarienne et volontariste (le fameux « plébiscite de tous les jours »). L'idée d'une histoire commune qui solidarise un groupe et qui crée les conditions de l'entente, permet de vivre ensemble, c'est le versant, de facture « communautarienne », de la théorie de Renan. On a surtout retenu la dimension volontariste, avec l'idée que la nation résulte des individus qui désirent se rattacher librement à elle [...] On peut penser que, avec le postnational, l'identité politique doit se définir par quelque chose qui est au-delà de la nation. Dans l'identité posnationale, quelle que soit l'appartenance nationale, on définit son identité par rapport à des principes universalistes comme la démocratie, les droits de l'homme etc. Le concept apparaît chez Kant, quand celui-ci imagine un Congrès des Etats : les Etats-Nations ne sont pas chez lui intégrés en un seul Etat supranational, car une telle monarchie universelle, comme il l'appelait, cet immense Léviathan serait éminemment dangereux pour la liberté. C'est un Congrès des Etats qui se confédèrent sur un ensemble de principes qui sont ceux d'une constitution républicaine propre à chaque Etat. Ceux-ci doivent pouvoir vivre ensemble sans se diluer dans une entité supranationale. C'est une illustration du postnational : l'identité des citoyens se définit sur les principes qui unissent les Etats. »

Le postnational n'est pas le supranational

Pour Ferry, le Traité de Maastricht est la préfiguration d'une entité supranationale sur le modèle de  l'Etat-Nation. Même si la rhétorique européenne ne le dit pas clairement : « Lorsque l'on regarde le contenu du traité, on a l'impression que se profile un paysage politique assez singulier, encore hybride. En ce qui concerne le domaine interne dans la CE [ancien nom de l'UE], on s'achemine vers une formule fédérale ou communautaire assez fortement intégrée. Là, cela ressemble à l'Etat. En ce qui concerne la Défense et la Diplomatie, la structure politique est celle d'une confédération. La nouveauté apportée par Maastricht à cet égard, c'est une disposition qui remplace la règle de l'unanimité au Conseil par la règle de la majorité dans le domaine de la sécurité extérieure, des sanctions à prendre vis-à-vis d'un pays tiers et c'est un pas vers l'intégration. Dans la pratique, un Etat qui ne voudrait pas suivre le Conseil, personne ne pourrait le contraindre. C'est à cela que l'on pourra tester le noyau de souveraineté des Etats-Nations. »

Il faut analyser ce que signifie la souveraineté

Le principe de la souveraineté étatique doit être dépassé mais dans le sens d'un partage des souverainetés et d'une participation accrue des citoyens. Il faut aussi selon Ferry dépasser un concept trop substantialiste de la souveraineté issu de la notion chrétienne de personne, d'ailleurs repris par les théories des Lumières et appliqué à la politique. Il notait : « Il y a aujourd'hui éclatement de la souveraineté qui va être partagée entre différentes instances et même être diluée dans le corps social [...] plus on fait de progrès dans la démocratie, plus le concept de souveraineté, paradoxalement, recule [...]  Le langage de Rousseau le signifie bien: le Souverain est un Sujet, un «  moi », un « corps moral » uni par la Volonté générale (qui possède les attributs de la personne : une, identique, autonome), un Sujet grand format. »

Cette idée d'autonomie «  a servi à construire un système politique sur l'idée que la volonté se ramasserait en un sujet : le Peuple, s'exprimerait dans la loi et celle-ci serait rendue effective dans l'Etat, de telle manière que la société soit autonome, c'est à dire capable d'agir sur elle-même. »

La crise de la démocratie se reporte au niveau européen qui l'aggrave

On part du bas, de la souveraineté populaire et, de là, on transforme les choses à partir de l'expression générale qu'est la loi. Mais la ressource essentielle de la légitimation politique ne peut pas être seulement ramassée dans l'idée d'une volonté une, car il s'agit de flots de communication avec des variations imprévisibles et des orientations diverses qui concourent à former l'opinion publique ainsi que la volonté politique. Rousseau tend à nier la pluralité foncière des sources de l'opinion. Ces sources de l'opinion sont autant de ressources du pouvoir et elles se retrouvent à l'extérieur du système politique, sous une forme canalisée par les partis et la presse. Ceux-ci ne sont pas liés à la souveraineté mais à la représentation. Ils ont directement affaire avec l'opinion. « Parallèlement aux procédures démocratiques stricto sensu, telles que les élections générales, les délibérations parlementaires, les votes législatifs, s'est constitué tout un dispositif d'agences organisant l'opinion publique. On parle de la presse comme d'un quatrième pouvoir. Et cela est en rapport avec l'histoire des démocraties. Le projet démocratique est déjà entré en crise au XIXe siècle, avec l'irruption de la question sociale et l'avènement des sociétés de masses. La souveraineté ne peut plus être canalisée dans les expressions formelles classiques de la démocratie. »

Cela passe par de l'informel. Cet aspect de la souveraineté (diluée dans des flux de communication inorganisée) ne peut vraiment être reconnu que dans un espace public, et en des termes qui ne peuvent plus être seulement ceux des élections, mais dans des procédures plus naturelles. « Au fond, la souveraineté est déjà diluée à l'intérieur de chaque Etat-Nation. Et ce problème n'est pas vraiment pris en charge. Peut-être y a-t-il là un rapport avec le thème du déficit démocratique dont l'Europe est injustement le bouc émissaire, dans la mesure où elle serait le support du refoulé de cette problématique de la mise en cause de la souveraineté dans nos sociétés? Certes, il y a un grave déficit démocratique au niveau européen, surtout si l'on attend des instances supranationales qu'elles soient quelque chose comme un Etat.

Le déficit démocratique est patent, mais il est déjà présent dans nos Etats et projeté sur l'Europe. On a harmonisé le droit, constitutionnalisé les traités et cet édifice politique important, c'est seulement maintenant qu'on en discute. Tout cela s'était fait selon la logique de la négociation au sommet, sur des voies quasi-diplomatiques. Mais depuis quand élabore-t-on une Constitution selon des procédures qui obéissent au modèle de la diplomatie plus ou moins secrète, plutôt que sur la voie démocratique de délibérations publiques ? Le modèle diplomatique ne convient pas du tout à l'ambition d'une Constitution politique de l'Europe. »

Les idéaux démocratiques restent bien vivants

La Souveraineté que Rousseau imaginait comme un sujet est en fait intersubjective. Les idéaux démocratiques restent cependant vivants, indépendamment des formules et idéaux dans lesquels on les pense. Ils sont liés « aux droits civils fondamentaux ou droits-libertés (par exemple l'inviolabilité du domicile), aux droits sociaux fondamentaux (par exemple les allocations de chômage) et aux droits civiques fondamentaux ou droits-participation (le droit de vote). » Ce que met surtout en avant Rousseau, ce sont ces derniers. Mais les ressources critiques existent toujours et cela permet d'ouvrir un débat sur l'Europe.

Postnational et Postétatique. Prévisions de Ferry sur le marasme économique actuel

« Le postnational ce n'est pas seulement le dépassement du statonationalisme français : l'identité postnationale est aussi postétatique évidemment, mais la difficulté tient à ce que l'identité politique postnationale, cela ne signifie pas du tout une suppression des Etats-Nations et même au contraire. » Le supranational reproduit le nationalisme à une plus grande échelle : il pense la construction européenne sur le modèle de la construction nationale et mène à un plus grand nationalisme. L'identité postnationale, elle passe par les Etats car il ne s'agit pas d'établir une puissance supranationale sur la ruine de l'Etat-Nation.

Les  transferts de souveraineté ne présentent pas que des avantages, même techniquement. Le pouvoir monétaire  expose l'ensemble de la CE à un marasme économique. « Avec la monnaie unique, on ne peut plus faire des ajustements par taux de changes mais par niveaux d'emplois comme aux USA entre les différents Etats. Mais aux USA, il y a aussi un Etat fédéral qui assure en continuité les transferts. Cela permet que l'Etat qui doit faire ces ajustements par le niveau de l'emploi - il ne peut plus le faire par un taux de change puisqu'il y a une seule monnaie -, ait en compensation une espèce de transfert budgétaire des Etats par le budget fédéral vers lui-même. L'Europe n'a pas un grand pouvoir budgétaire. Pour répondre aux difficultés économiques et sociales qui résulteront de la monnaie unique et des ajustements qu'elle impose, on peut craindre qu'il faille centraliser le budget et la fiscalité en même temps. Quand on songe qu'il y a aussi concentration du pouvoir policier avec les accords de Schengen, on se rend compte qu'il y a une possible concentration des principales fonctions de la souveraineté étatique pour le domaine intérieur. »

Les contreparties démocratiques de l'unification européenne sont contreproductives

Cela pourrait aller, du moment que cela ne se traduise pas uniquement par une perte de participation politique... « Ce qu'il y a de dramatique, c'est la perte de participation des citoyens. Une sorte d'effet pervers serait d'offrir, en contrepartie des transferts de la souveraineté nationale, une belle constitution de l'Etat européen qui surgirait des eaux toute ruisselante de démocratie. Alors, on aurait l'Etat européen avec un Parlement européen et un président de la Commission responsable, donc un Etat - effet de la ruse de la raison - ou de la déraison! - européenne. Ceux qui sont antieuropéens récriminent, au nom du déficit démocratique, et on leur refilerait un Etat européen, soit le contraire de ce qu'ils veulent! La conséquence de cela, c'est qu'il faut peut-être essayer de penser la politique en dehors de l'Etat. Ne peut-il y avoir de politique que dans l'Etat? C'est là que le thème de l'identité postnationale s'élève à la forme de l'identité postétatique. Il faut concevoir la forme politique au-delà de la forme Etat. Est-ce que c'est pensable concrètement? On peut essayer, au niveau du concept, de voir comment cela peut se penser même si c'est assez compliqué. Paul Thibaud critique une certaine duplicité de la dynamique européenne qui prétend être fonctionnelle, mais qui construit un Etat européen, affaiblit les Etats-Nations. Cette dynamique européenne serait antipolitique (cela ne veut pas dire chez lui seulement antidémocratique). Il vise un certain technicisme qui consiste à construire l'Europe de manière purement fonctionnelle, destructrice pour les politiques nationales mais qui ne donne pas de sens politique, ne fait rien pour l'identité politique. Selon lui, seul l'Etat national est capable de donner du sens proprement politique, de dire à la collectivité de référence ce qu'elle est et ce qu'elle veut, ce pourquoi elle élabore des projets communs. Pour Thibaud, la dynamique européenne, ou bien amène à l'Etat européen et c'est monstrueux, ou bien amène à l'affaiblissement des Etats-Nations, ce qui est antipolitique. Pour lui, le politique est donateur de sens et est dans l'Etat. »

Pour Paul Thibaud : 1) le politique est donateur de sens sauf à se renverser en son contraire; 2) le politique ne peut résider que dans l'Etat. Mais comment penser dans ce cadre le politique européen? Pour le 1) - le politique est donateur de sens - , Ferry fait l'hypothèse que nous assistons à un phénomène de dissociation au sein du politique entre une fonction technique, organisationnelle, et une fonction critique qui a elle des finalités éthiques, ce que Thibaud nomme le politique en général. Pour le 2) - la politique ne peut résider que dans l'Etat -  Ferry pense que  l'Etat réalise au moins autant la première fonction technique que la fonction éthique et même que l'Etat est de plus en plus spécialisé dans la fonction technique et qu'il a moins à voir avec la fonction éthique ou critique. Pour Ferry, c'est là que l'Europe peut jouer un rôle par la formation d'un espace public européen. Le schéma postnational préserve l'intégrité des Etats-Nations : l'intégrité culturelle et la souveraineté politique. L'identité postnationale entend concilier l'unité du cadre politique de la CE et la pluralité des identités nationales. Là, on évite le modèle de l'Etat-Nation européen.

Pour dépasser vraiment le nationalisme...

Eviter le danger de l'Empire, la domination d'un Etat sur les autres , c'est vouloir une cohésion qui ne cherche pas à homogénéiser l'espace culturel européen, rechercher une médiation entre la pluralité des identités culturelles et l'unité du cadre juridique, soit une culture politique partagée. Chaque nation européenne a la sienne, mais on fait respecter les mêmes droits fondamentaux  partout avec des versions nationales différentes. Il faut que cela se rencontre et se confronte pour permettre la cohésion de la CE.

La démocratie ne fonctionne pas seulement grâce à des principes et règles abstraites, mais grâce à des valeurs partagées qui naissent de leur mise en pratique. C'est seulement comme cela que la démocratie existe : Tocqueville parle de la démocratie concrète en Amérique, une réalité positive, communautaire, jadis exercée en Amérique au niveau des communes et des associations régionales. La culture qui ferait la cohésion politique de l'Europe n'est pas encore partagée. La création d'un espace public européen pourrait naître des conflits qui ne manqueront pas de surgir lorsque seront mises en cause les normes européennes. Les principes prendront chair, comme celui de subsidiarité et aussi lorsque des principes comme celui de l'harmonisation, de l'eurocompatibilité joueront de manière antagonique par rapport au principe de reconnaissance mutuelle ou encore le principe de communautarisation avec le principe d'exemption. « Il y aura des conflits d'intérêts qui auront aussi objectivement la forme de conflits de principes parce que la Constitution n'est pas encore claire. Il y a des principes contradictoires qui la travaillent et ces principes contradictoires ne sont que la forme théorique de conflits d'intérêts probables. Simplement, au lieu que nous soyons dans l'état de nature des relations internationales, on est déjà dans un espace civilisé. Cette civilisation des relations internationales intra-communautaires fait que les conflits d'intérêts ne peuvent pas mettre en œuvre une pure logique du rapport des forces. Il faudrait en outre souhaiter que ces conflits ne soient plus seulement de la compétence de la Cour de justice mais puissent aussi être traités par les profanes : pas seulement par les Etats et les représentants politiques, mais aussi tous les groupes sociaux qui entreraient dans cet espace de discussion, un tel espace public n'étant pas seulement celui des conflits d'intérêts gardant la forme de conflits stratégiques, mais un espace de conflits d'interprétation qui devraient se dénouer dans des procès d'argumentation publique. »

...grâce au principe de Publicité

Ferry met en cause l'existence de lobbies au niveau européen qu'il estimait à 3.000 alors qu'ils sont aujourd'hui cinq fois plus nombreux. Et il ajoutait : « La souveraineté générale de Rousseau en prend un coup ! C'est par le moyen de la publicité (au sens de Kant) qu'on supprime l' arbitraire des pressions de groupes privés. La publicité donne une potentialité plus raisonnable à la solution des conflits. Dès que la lumière de la publicité est sur quelqu'un, celui-ci ne peut plus ne pas se sentir engagé par les arguments qui furent engagés dans la discussion. Quand c'est en public, on est obligé de tenir compte des arguments. La publicité n'est pas une force morale. Elle a peut-être des vertus pédagogiques. La publicité n'est pas la moralité. Mais toute action dont la maxime est contradictoire avec l'exigence de la publicité est, comme dirait Kant, nécessairement injuste. Il y a un rapport étroit entre la force d'un argument et sa validité logique : l'argument porte d'autant plus fort qu'il est plus universel. Un argument peut être fort parce que celui qui l'énonce est fort, mais ces contingences sont neutralisées par la publicité de même que les compromissions injustes. La tâche d'un intellectuel c'est d'exiger cette publicité et toutes les conditions de la formation d'un espace publique européen parce que c'est à cette seule condition que les transferts de souveraineté nationale ne se traduiront pas automatiquement pas en perte de souveraineté populaire. »

Le maintien de la pluralité culturelle européenne

« On peut se poser la question de savoir si une culture politique partagée qui permettrait de fonder la citoyenneté européenne ne pourrait manquer d'avoir des conséquences sur chaque culture nationale. Cela ne poserait un problème que dans la mesure où cela se ferait de manière non pas naturelle mais de manière constructiviste. Il y aurait une manière de bâtir l'espace européen de manière constructiviste par le moyen de médias transversaux transmettant des styles de vie européens standardisés, avec, par exemple, la même histoire racontée dans des feuilletons, les mêmes enseignements... Cela pourrait susciter des résurgences régionalistes ou nationalistes. Si, au contraire, les choses se font naturellement, cela n'est pas pathogène. Cela pose un problème. On ne peut pas ne pas penser à l'intuition d'Hegel selon laquelle il ne fallait pas que l'Europe se constitue dans une unité étatique parce que son universel est pluraliste et que la vie de l'esprit européen consiste dans le conflit. On peut être d'accord avec cette idée si l'on précise que « conflit » n'est pas synonyme de guerre : la compétition doit être plus médiatisée à travers le langage, les arguments, les discours, les argumentations. Cela peut être aussi rapproché de cette idée de Kant dans son Essai sur la Paix Perpétuelle : il ne voulait pas supprimer l'instinct de guerre mais le sublimer dans la compétition disciplinée, la concurrence réglée. Il ne la pensait cependant pas en termes communicationnels ni non plus comme un dialogue entre les divers esprits nationaux, non comme une concurrence culturelle, mais comme une concurrence économique. Cependant jamais Kant ne voulut supprimer cette guerre qui fait que les arbres poussent beaux et droits là où ils sont groupés car ils doivent s'élever tous vers la lumière au nom de leur propre nécessité égoïste. Certes, la motivation est parfaitement égoïste mais cela produit la civilisation et celle-ci profite à tout le monde. La pensée de Kant, ce n'est pas « ou bien la paix ou bien la guerre », mais c'est le régime de la civilisation et c'est cela que l'on peut transporter dans le concept hégélien de la concurrence entre les cultures. Leur identité ne va pas disparaître dans la confrontation si l'on conçoit cette communication comme une forme sublimée de la lutte pour la reconnaissance, une forme dédramatisée par rapport à la lutte à mort. »

Procédure malsaine du traité de Maastricht et mise en cause de la Cour de Justice

Ferry était contre la procédure du Traité de Maastricht parce que si c'était seulement un traité, la procédure de ratification serait trop démocratique (on pourrait s'en tenir au débat parlementaire). Et si c'était une constitution une telle procédure ex post est encore insuffisante. Le traité de Maastricht fait courir un risque à l'Europe car se voulant l'agenda de sa Constitution et parce que la procédure proposée pour l'adopter n'est pas digne d'un texte constitutionnel.

Il poursuivait : « Si le Traité de Maastricht est important, s'il a de fortes implications politiques, ce que je crains c'est que ce soit après que cela se casse la figure, parce que les nationaux ne s'apercevront qu'après que c'était important . Et il est difficile qu'une population puisse savoir d'avance quelles seront les implications d'un traité de cette importance. «

Il souhaitait qu'en France un front se constitue se constitue qui correspondrait à ce qu'il y a de moins mauvais dans l'esprit national français : « le sens de l'autonomie politique, le refus que les dogmes constitutionnels tombent du ciel supranational sans qu'il y ait le moindre processus démocratique. Là, Rousseau doit retrouver toute sa force. On ne découvre pas dans la tradition française certains aspects communautaires empruntant beaucoup d'éléments anglo-saxons, comme la volonté de remplacer la volonté populaire ou la volonté générale par la jurisprudence. Il y a des théories du droit très modernes qui reviennent à dire : comment prétendre se laisser fixer par des textes de lois au surplus élaborés par des pères fondateurs anciens. Qu'est-ce qu'un texte? N'y a-t-il pas quelque illusion positiviste à vouloir retrouver l'intention du législateur? La signification que le droit reçoit dépend de l'interprétation reçue à une époque donnée. Au nom de la constitution vivante, on va déconnecter la production des normes communautaires de la procédure démocratique de la volonté du souverain. Parce que ce serait positiviste et primairement républicain! La réalité du droit c'est alors une décision du juge qui tient compte de la situation, de l'esprit du temps, du sens commun - avec tout le dogmatisme que cela comporte. Mais cela est étranger à la culture politique française et la CE emprunte beaucoup de ce point de vue aux USA. La France ne peut pas s'y sentir à l'aise et la plupart des critiques adressées à l'Europe au non du déficit démocratique ne visent pas les pouvoirs publics mais l'autorité de la Cour européenne de Justice qui fait la constitution a coups de jurisprudence, ce qui n'est pas ressenti comme légitime dans un contexte français.

Il rejetait aussi l'idée d'adopter Maastricht pour intégrer l'Allemagne à l'Europe : « C'est curieux d'utiliser un argument de type nationaliste en faveur de l'Europe : on en arrive aux premières justifications de l'Europe lorsque fut édifiée la CECA. Peu nous importe que le capital financier soit plutôt allemand du moment qu'au niveau de la répartition il y ait un équilibre entre les différentes grandeurs. Je crois que l'Europe ne peut pas être une Europe capitaliste qui serait aux mains des grands décideurs économiques et qu'il faudra domestiquer le capitalisme au niveau de l'Europe comme on l'a fait à l'intérieur des Etats-Nations. Il faut combattre aussi le monétarisme qui a triomphé sur la base d'un diagnostic très superficiel de l'échec du keynésianisme. Il me semble que le keynésianisme n'a échoué que par rapport à la limitation que pouvait représenter la différence des monnaies nationales sur une échelle réduite qui était celle des Etats-Nations. Comme Michel Albert l'a bien montré, l'Europe offrait justement la chance de faire retrouver à la politique keynésienne toute sa force : l'effet multiplicateur d'une dépense ne se perdrait plus en importations comme dans le contexte qui a fait tant souffrir les socialistes français de 81. Pour Albert c'était l'Europe qui était la grande chance de relancer le keynésianisme. »

Walter Hanel

Le réferendum français sur Maastricht dans le quotidien allemand FAZ (5/9/92) Copyright: (c) Hanel

La Banque centrale européenne a la même conception que le FMI

Pour Ferry, les banques centrales allaient avoir un rôle disciplinaire très important pour faire respecter les équilibres, pas seulement sur les taux de change mais aussi les coûts salariaux, les prix, l'équilibre de la balance des paiements courants. Il estimait que cela reposait sur des base doctrinales monétaristes qui font aussi la religion du FMI lequel impose aux pays endettés du tiers-monde des politiques de « vérité », d'austérité.

Et puis ces mots qui aujourd'hui ont un retentissement de prophétie : « Pour nos pays encore relativement confortables passe encore, mais il est étrange de demander à des gens au seuil de la pauvreté de produire des efforts pour rétablir l'équilibre... La banque centrale a la même conception que le FMI. »