Comment Léopold I vit sa fortune faire des petits

Toudi mensuel n°42-43, décembre-janvier 2001-2002

Léopold I

Léopold I

Histoire de la monarchie belge

 

Lorsqu'il met les pieds à La Panne en juillet 1831, Léopold de Saxe-Cobourg (1790-1865) a déjà derrière lui beaucoup d'ambitions rentrées. Marié en 1816 avec Charlotte, tante de Victoria d'Angleterre et héritière présomptive du trône, il pouvait parfaitement espérer devenir prince consort aux côtés d'une future reine d'Angleterre. Mais hélas pour lui, Charlotte décéda l'année qui suivit leur mariage. Il parcourut alors les cours européennes pour parfaire, à ce que l'on dit, sa formation. En 1828, tout occupé à lutiner une jolie actrice cobourgeoise prénommée Caroline, il refuse le trône de Grèce après maintes maneuvres diplomatiques de grande envergure - du moins le croit-il. Plus prosaïquement, son refus fut apparemment dicté par l'espoir d'obtenir la régence à l'issue de la maladie mortelle de Georges IV d'Angleterre. Finalement, consécutivement à tous ces déboires, il finira par accepter, le 26 juin 1831, la couronne de Belgique.

C'est alors que venant de Calais, il mit les pieds le 17 juillet à La Panne, ainsi qu'on l'a rappelé,.

Le 21 juillet, il est à Bruxelles où il prête serment et a ces mots rapportés par Pirenne : « Belge par votre adoption, je me ferai aussi une loi de l'être toujours par ma politique»1. Sa fortune est à ce moment de 200.000 F, soit une somme tout à fait minime, qui ne présente rien d'exceptionnel pour l'époque. Mais il est maintenant souverain d'un État qui est économiquement le plus avancé du continent et a été le premier, immédiatement après l'Angleterre, à s'engager dans la grande aventure des temps modernes: la révolution industrielle. C'est sans doute ceci qui explique qu'à sa mort en 1865, Léopold disposait de plus de 60 millions de francs. Voyons maintenant comment les maigres 200.000 F de départ sont devenus une colossale fortune en moins de 35 ans.

Écartons d'emblée le mythe d'un roi épargnant sou après sou, à l'image de la fourmi: pour devenir 60.000.000 F, avec capitalisation des intérêts, la mise de départ aurait dû se voir offrir un rendement de 18,2% l'an en moyenne, chose évidemment impossible

La fortune de Léopold Ier

En réalité, l'explication est à chercher du côté de l'insertion presque immédiate de Léopold dans le système financier belge, très développé pour l'époque, notamment avec la Société générale. Rappelons à cet égard que la Société générale des Pays-Bas pour favoriser l'industrie nationale avait été fondée en 1822 sous l'impulsion directe du roi des Pays-Bas, Guillaume I d'Orange2. Son capital était de 105.820.000 francs. Guillaume I était (et de très loin) le principal actionnaire. Non seulement il avait fait apport d'un domaine public - estimé à 42.328.000 francs - , mais encore il avait souscrit 25.800 actions pour un montant de 27.302.000 francs. (À titre de comparaison le public n'en souscrivit pour sa part que 5.426,5, ce qui, en nominal, donnait 5.742.328 francs)3. Au total, il faut noter que 28.773,5 actions n'avaient pas été souscrites. Quoi qu'il en soit, les parts de la Société générale constituaient un excellent placement: elles procuraient en effet un revenu fixe de 5%, à quoi s'ajoutait un dividende calculé sur base du bénéfice enregistré au compte de pertes et profits.

Compte tenu du poids de Guillaume I dans le capital de la Générale, il n'est pas étonnant que le gouverneur et le secrétaire de la banque, de même d'ailleurs que les directeurs et le trésorier, fussent choisis par le roi des Pays-Bas. Autre particularité: l'assemblée générale était composée exclusivement du gouverneur et des soixante plus gros actionnaires qui n'avaient chacun qu'une voix4.

La révolution de 1830 perturba, comme on le comprend aisément, ce bel édifice. Cela dit, il est établi5 qu'en 1834, Léopold I avait déposé en personne 112 actions lors de l'assemblée générale de la Société générale, soit un montant nominal de pratiquement 120.000 francs. Avec une fortune évaluée à 200.000F et de nature essentiellement immobilière, il est certain que le nouveau roi n'a pu acquérir ces actions avec ces fonds propres. Le plus vraisemblable est qu'il a financé ces achats par un emprunt consenti par la Générale elle-même (nous allons y revenir). Mais il y a mieux. En 1836, la Société générale demande au gouvernement, qui refuse, l'autorisation d'émettre les 28.773,5 actions non souscrites en 1822. Cependant, Léopold passe outre ce refus et autorise en décembre 1836 l'émission en question. Les choses ne traînent guère, puisque le 1er janvier 1837, les actions sont offertes au public. Léopold en prend immédiatement un paquet de 453, pour un montant (éventuel !) de 670.893 F.

Pierre Lebrun pose à ce sujet les bonnes questions: «Comment Léopold I a-t-il acquis les actions dont nous le voyons propriétaire en 1837 ? Les lui a-t-on remises ? A quel titre ? A quel prix ? Quel rôle joua son secrétaire et représentant Van Praet ?»6 Ces questions, on s'en doute, sont sans réponse. Cependant, même en supposant qu'il ait acquis ses actions en les payant au prix fort, soit 1.483 F la part (ce qui évidemment n'est pas l'hypothèse la plus probable !), il n'est pas difficile d'expliquer comment il a pu financer un montant aussi considérable.

La Société générale avait l'habitude d'accorder des prêts de long terme à ses principaux actionnaires, prêts assortis d'un taux d'intérêt de l'ordre de 3,5 à 4%. Or, on l'a déjà dit, l'action de la Générale rapportait un revenu fixe de 5%, plus un dividende prélevé sur les bénéfices. En conséquence, sans toucher aux dividendes, simplement en utilisant le produit de ce rendement fixe de 5%, il était possible à la fois de payer les intérêts de l'emprunt (disons 3,5%) et de commencer à rembourser le principal.

Ajoutons que le roi sera également placé en tête des souscripteurs lors de la constitution de la Banque de Belgique en janvier 18357. Bien sûr, il n'était pas présent lui-même aux différentes assemblées, mais il avait fait assurer la continuité de ses intérêts par un banquier nommé Mettenius. Ce dernier avait d'ailleurs, soit dit en passant, déjà offert ses services à Guillaume I.

La boucle était en quelque sorte bouclée !


  1. 1.  H.Pirenne, Histoire de Belgique, Lambertin, Bruxelles, 1948, t.VII, p.30.
  2. 2. Toutes les données qui vont suivre proviennent de l'ouvrage de référence sur la question, celui de Pierre Lebrun : P.Lebrun, Essai sur la révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Palais des Académies, Bruxelles, 2éme édition, 1981. Une troisième édition est en préparation.
  3. 3. Ibid., pp. 496-497.
  4. 4. Ibid., p.497.
  5. 5. Ibid., p.498.
  6. 6. Ibid., p.525 note 3.
  7. 7.  Ibid., p. 555.

Commentaires

Estimation de la fortune de Léopold I

Selon Pierre Lebrun (mais je ne peux citer ici aucune de ses publications, je lis simplement les notes d'un séminaire auquel j'ai participé), cette fortune de Léopold Ier fit aussi de lui la première fortune du pays évaluée à 50 millions de francs or, soit 10 milliards de FB de 2000, ce qui sans doute ne veut pas dire encore grand-chose dans la mesure où les grandes fortunes actuelles sont évidemment beaucoup plus importantes. Au-delà des estimations, cela donne quand même une idée de la façon dont la monarchie belge s'est imposée comme système en liaison directe avec une logique bourgeoise qui allait un jour précipiter la Wallonie dans l'abîme mais ceci est bien expliqué par Pierre Lebrun ou Michel Quévit.