Culture, créativité et savoir-faire wallons

Toudi mensuel n°59-60, septembre-octobre 2003

Le Manifeste pour la culture wallonne qui fêtera bientôt ses 20 ans rappelait, si besoin était, l'existence d'une culture spécifique. D'aucuns ont accueilli cette affirmation avec une condescendance certaine, pour ne pas dire un dédain évident qui limiterait celle-ci aux seuls parlers et théâtre populaires. C'est faire fi d'autres formes d'expression artistique : la peinture, la gravure, la sculpture, l'architecture, la céramique, la cristallerie, les arts décoratifs. Et la liste n'a rien d'exhaustif !

C'est à un cheminement entre ces diverses expressions de la sensibilité artistique wallonne, à distinguer de celle de la Flandre ou de la France, que j'invite le lecteur de TOUDI. Il se rendra vite compte, chemin faisant, que les particularismes wallons sont menacés, et dans le cadre d'une nation qui les nie, et dans un contexte de la globalisation. Il est donc urgent que la Wallonie se mette à un travail de mémoire et de sauvegarde de son patrimoine culturel. Mémoire et sauvegarde, seules garantes d'une continuité dans le temps. Il en va des cultures comme des langues : non pratiquées, elles s'oublient.

Il ne s'agit donc pas ici de proposer une théorie (sans doute impossible) de la culture wallonne, mais d'énumérer quelques types d'artisanats ou quelques techniques artistiques qui ont marqué la Wallonie et par lesquels parfois la Wallonie a marqué l'Europe. Leur liste n'est pas exhaustive. On peut discuter aussi de la manière dont nous les mettons ici en évidence mais elles doivent l'être. C'est la seule prétention de ce que nous voulons dire ici.

La cristallerie

L'éloge de la Cristallerie du Val Saint-Lambert, qui s'illustra dès 1826, n'est plus à faire. Les difficultés économiques actuelles que rencontre cette entreprise ne sont pas neuves. Déjà en 1946, au sortir de la seconde guerre mondiale, Maurice des OMBIAUX, écrivain wallon, qui n'eut pas son pareil pour exprimer avec des mots les formes données par les artisans au cristal, disait déjà que « les temps de cette après-guerre limitent excessivement ses initiatives et ralentissent sa production » et qu' « il y va de notre prestige » de sauver cette dernière. Ce même Maurice des OMBIAUX écrivait que la Cristallerie affiche « un souci constant d'une sensation idéale à atteindre, (une) perfection esthétique dans la réalisation rationnelle de l'œuvre, la beauté de la matière employée ». Il n'hésitait pas à  la placer au hit parade des cristalleries mondiales, avant même les verres de Venise.

Si les ouvriers artisans sont restés pour la plupart anonymes, des créateurs, dont ils étaient en quelque sorte la main, sont passés à la postérité et sont aujourd'hui mondialement reconnus. Pensons aux DEPREZ, FRAIPONT, LECRENIER et autres MASSON père et à l'inégalé Charles GRAFFORT, dont on prétend qu'il avait subjugué la matière à sa propre sensibilité. Eux tous ont créé les fabuleuses collections de verre de table Nuit Saint-Georges, Eva, Luxor, Hudson, Chambole...dont la valeur marchande, aujourd'hui, est inestimable.

Parmi les vases, on citera le verre des Ombiaux, haut sur pied, au bord incurvé en lion et qui, en 1924, triompha à l'Exposition des Arts décoratifs de Paris. Et, parmi les verres à vin, le fameux Roemer, d'or-vert, qui rompit avec la tradition le voulant grenats, pleur d'oignon ou amarante et qui furent copiés aux quatre coins du monde depuis.

Il serait incompréhensible que la Cristallerie du Val Saint-Lambert, perde son âme wallonne dans le vaste marché du verre mondial en ne s'alignant que sur des critères strictement commerciaux.

La dinanderie

Force est de constater que cet art a ses beaux jours derrière lui. L'industrialisation et la contrefaçon l'ont en effet réduit à une peau de chagrin et ce dès la moitié du siècle dernier.

C'est au 15e siècle, après le sac de leur ville  par Charles le Téméraire, que les batteurs de cuivre de Dinant s'illustrent par leur production de vaisselle en France, en Allemagne et en Angleterre. On les appelle d'ailleurs dynans en France et coppers (de copper, cuivre) en Angleterre. Le sobriquet des Dinantais, Copères,vient de là.

Mais la production de ces batteurs de cuivre ne s'arrêtera pas aux seuls ustensiles pratiques. Elle concernera aussi d'authentiques œuvres d'art. Ainsi, le candélabre à sept branches de la cathédrale de Milan, le lutrin   de Notre-Dame de Tongres (signé Jehan JOSE), un minuscule chandelier d'un prix inestimable ayant appartenu aux Soeurs Noires de Bruges. C'était au 13ème siècle.

Au siècle suivant, citons les lutrins de Bernay, de Rureionde et de Tournai (Sts jacques et Nicolas), un chandelier pascal à Notre-Dame de Tongres (toujours de Jehan JOSE). Au 15ème siècle, des lutrins, à Tirlemont et Chièvres, Courtain, Andenne, les fonts baptismaux de Hal (St- Martin) . Au 16ème, le tabernacle de l'église de Bocholt et les fonts baptismaux de Zutphen. Saint-Bavon, à Gand, possède aussi des candélabres de cuivre massif datés du 18ème siècle.

Les deux dernières grandes figures de la dinanderie furent GUAUSNET à qui l'on doit les statues de Poincarré, du Cardinal Mercier, de Clémenceau, de Destrée et de Solvay. Et Alex DAOUST créateur de l' Assaut qui se trouve au sommet de la citadelle de Dinant.

Ces deux formes d'expression artistiques sont parmi les plus connues du public, où des Wallons s'illustrèrent, mais sont aujourd'hui en grand péril de disparition et qui, si elles ne peuvent être maintenues en l'état n' en nécessitent pas moins une obligation de mémoire pour la Wallonie.

On ne bâtit pas son avenir en laissant aux oubliettes son passé. Son identité. On s'appuie au contraire sur elle, non pas par nostalgie, par négation du présent, mais parce que l'arbre ne peut se déployer s'il n'a des racines, et qu'il n'est nulle construction, aussi prestigieuse fût-elle, qui ne repose sur des fondations.

La Wallonie possède ces racines, ces fondations. Elle ne se les laissera pas voler mais ne se repliera jamais sur elle-même. Elle ne l'a d'ailleurs jamais fait, ni avec la cristallerie, ni avec la dinanderie, comme on a pu lire. Ni avec d'autres formes d'expression artistique, comme nous aurons l'occasion de nous en rendre compte dans un prochain numéro de TOUDI

La tapisserie murale

C'est la ville de Tournai qui, la première, s'illustra dans la tapisserie murale. Et ce dès le 13ème siècle. Très vite elle put rivaliser avec celle d'Arras. Cette activité se prolongea de manière exponentielle jusqu'au 16ème siècle. Mais à partir de cette date, ce sont les manufactures bruxelloises qui prirent le dessus jusqu'au cœur du 18ème siècle. Cet art connut dès lors un déclin généralisé au-travers de toute l'Europe. Au 19ème, Malines comme Bruxelles se limitaient à sortir des pontifes et des pastiches plus ou moins bien réussis de tableaux anciens. Un peintre illustre comme Gauguin, en France, avait bien essayé d'insuffler à la tapisserie murale un esprit nouveau, ce fut vain. C'est de Wallonie que devait venir ce second souffle, grâce entre autres à Roger Sommeville au sortir de la première guerre mondiale. Depuis et sans discontinuer des artistes se sont exprimés par le biais de ce support.

La céramique

Dès le 12ème siècle, les émailleurs mosans sont réputés. Pour preuves : les émaux qui ornent le reliquaire du pape St-Alexandre conservé au Muée du Cinquantenaire à Bruxelles et les médaillons du triptyque de la Ste-Croix de l'abbaye de Stavelot. 

Mais c'est vers 1750 que l'industrie wallonne de la céramique prendra son véritable essor. Jusqu'alors, l'expression artistique en céramique n'est que très peu le souci des artisans. Ceux-ci portent en effet tous leurs efforts sur la création d'objets utilitaires qui n'en sont pas moins connus dans tout l'occident. Ainsi par exemple les pavements en faïence de Tournai, les poteries de la Principauté de Liège et du Namurois, sans oublier, aux environs de 1680, l'apparition des grès paysans à fond décoré au bleu de cobalt. Il n'est pas un wallon quinquagénaire qui n'ait tenu en main l'un de ces pots à café qui font aujourd'hui fureur dans les brocantes.

A Tournai, en 1751, est fondée la manufacture F-J Peterinck. Celle-ci connut son apogée en 1770 et perdurera jusqu'en 1817 produisant notamment des vaisselles de table à décor bleu dit Roda, aujourd'hui d'un prix inestimable. Cette entreprise allait en quelque sorte faire des petits un peu partout en Wallonie : à Liège, Huy, Andenne, Hastière, Chimay, Namur, Bouffioulx (les grès Guérin, toujours produits), Châtelet, La Louvière (Kéramis, disparu depuis quelques années), Mons et ses environs. 

La céramique connaît un déclin certain ensuite. Certains artisans cependant maintiennent la tradition du travail bien et bellement fait. Ainsi en est-il de Wilhelme Delsaut, maître potier disparu en 1945. Ou de Van den Haute, Roger Guérin ou Poulin.

Pierre Paulus, le peintre wallon dont nous aurons à parler prochainement, à qui l'on doit, entre autres, le draeau wallon, œuvre avec son frère Eugène au renouveau de la poterie. On leur doit des vases de très grand feu de Bouffioulx que s'arrachent aujourd'hui les collectionneurs. Le Musée communal à Charleroi conserve de remarquables exemplaires de cette activité de cette facette moins connue de son talent. 

D'autres céramistes wallons s'illustreront par la suite : Edgard et Volatire Aubry, Emile Lambot, Javaux, Achille Pétrus et Pierre Caille, sans doute le plus prestigieux décorateur qu'eut à connaître la Wallonie.

Après la seconde guerre mondiale, un groupe de céramistes, connu sous le label de « La Maîtrise de Nimy », va s'illustrer aux quatre coins de l'Europe et même jusqu'à New-York et au Caire. En font partie : Raoul Godfroid, Georges Destrebecq, André Hupit, René Lemaigre, Fernand Mossart, Pierre Monnaie, Geneviève Noé et louis Walem. 

Cet art à part entière connaît depuis quelques années un véritable enjouement. C'est dû sans doute à la redécouverte pat des artistes du terroir de toute l'esthétique - formes et couleurs - de cette activité qu'on aeu tort de trop souvent remisé au rang des arts mineurs. Les productions des grès Guérin, pour ne citer qu'eux, valent assurément le détour.

L'art de l'affiche

L'affiche aujourd'hui ne fait plus guère appel au dessinateur ou au peintre. Si aujourd'hui, comme hier, la tâche essentielle de l'affiche st bien de faire vendre (un produit ou une idée) , cela n'empêche nullement que les critères artistiques ne soient au rendez-vous. De grands peintres français comme Toulouse Lautrec en France ou Pierre Paulus en Wallonie n'ont jamais rechigné à s'exprimer par ce vecteur.

La Wallonie connut de très grands affichistes parmi lesquels Chavepeyer et Forgeur. Le premier, originaire de Châtelet connut son heure de gloire dans l'immédiate après seconde guerre mondiale. Le second, Liégeois, délaissa l'affiche vers 1950 pour se consacrer essentiellement à la peinture. Citons encore un certain Léon Navez dont un buste se trouve dans le Parc Reine Astrid de Charleroi.

Pour conclure en attendant la suite

Au travers d'arts généralement considérés comme mineurs, l'on vient de découvrir toute la richesse d'un savoir-faire et d'une créativité propres à la Wallonie. Savoir-faire et créativité qui prennent tous deux leurs racines dans un passé lointain mais qui ont perduré jusqu'à nous et pas seulement de manière anecdotique. 

Si la tapisserie murale, la céramique et plus encore l'affiche ont eu à souffrir de l'évolution économique et technologique, ils n'en restent pas moins dignes d'intérêt, non seulement au plan de la mémoire, mais jusque dans notre à présent et, espérons-le, notre futur.