Humanité une et diverse, piège de nombreux débats

Taguieff
23 février, 2011
Pierre André Taguieff

Pierre André Taguieff

Pierre-André Taguieff est un philosophe français né en 1946 qui a mené toute sa vie des recherches sur le racisme. Dans les textes suivants (extraits de « Comment peut-on être raciste ? », in revue Esprit, mars-avril 1993, pages 36-43), il tente de montrer qu'il y a deux sortes de racismes et donc deux sortes d'antiracismes :

Première forme de racisme et  première forme d'antiracisme

Première figure : le racisme comme déni d'identité (définition 1 : le racisme est un universalisme)

 

La première réponse à la question « Qu'est-ce que le racisme ? » peut être ainsi formulée : le racisme, c'est la neutralisation totale, la destruction ou la dévalorisation radicale - « mépris » dit-on - du fait communautaire/identitaire. Le transfert définitionnel à l'antisémitisme est fort clair : l'antisémitisme, c'est la neutralisation totale, la destruction ou la dévalorisation radicale du fait communautaire juif, ou la négation de l'identité ethnique/culturelle du peuple juif. Le racisme, et plus généralement tout « anti-isme », explicite ou non, spécifié ou particularisé ethniquement ou culturellement (« antisémitisme »/ »racisme » « antijuif », racisme anti-Maghrébins, racisme anti-Noirs, etc.), se définit en ce sens comme un anticommunautarisme absolu, qui se révèle dans la négation des identités collectives, se dévoile dans la volonté de les effacer (au nom de l'égalité de tous les hommes), ou dans le mépris qui les vise. On soupçonne alors dans le racisme un  désir d'indifférenciation, ou une volonté d'uniformiser l'humanité, de la conformer à un modèle normatif unique, par l'éradication de ce qui fait la spécificité des peuples, l'identité culturelle différentielle des nations ou des ethnies. « Système à tuer » les identités et les différences, totalitarisme ethnocidaire, la pensée raciste serait fondée sur une absolutisation  des valeurs-normes de ressemblance et d'homogénéité. Mais, dans l'espace ouvert  par une telle définition du racisme, on retrouve aisément la part d'Inégalité que la vulgate antiraciste a depuis longtemps érigé en critère de la pensée raciste.  Il suffit en effet de rappeler que toute position (...) d'une hiérarchie ou d'une échelle universelle de valeurs entre les groupes humains se fonde sur une évaluation comparative de leurs respectives ressemblances, plus ou moins grandes, avec un modèle « universel » supposé normal ou normatif. Tel est le premier type de réponse à la question posée : le racisme est le rejet de la différence, hétérophobie.

 

[Vocabulaire : Le transfert définitionnel : on accouple souvent les mots « racisme » et « antisémitisme » et il y a un passage de la définition du racisme à celle de l'antisémitisme...Le fait communautaire (ou identitaire), le fait des appartenances nationales, culturelles, ethniques ... « Ethnocidaire » vient de « ethnocide » : le génocide est la volonté de détruire physiquement un groupe humain se caractérisant par des signes distinctifs (langue, religion, coutumes, l'ethnocide la volonté de détruire sa culture (il arrive que l'on dise que le peuple breton a été la victime d'une sorte d'ethnocide). « Hétérophobie » vient du grec « hétéros » qui veut dire autre. Le suffixe « phobie » indique autant la peur que la haine. Hétérophobie : « Haine (ou peur) de l'autre ».]

A cette première définition du racisme correspond la première forme d'antiracisme :

Dans la première définition le racisme est donc caractérisé par l'hétérophobie. Ce type de racisme a une conséquence sur l'antiracisme qui lui correspond :

Il conduit à définir la position antiraciste par le respect inconditionnel du droit à la différence, ou par l'exigence minimale d'une attitude tolérante vis-à-vis des différences individuelles et groupales entre les hommes, quelles qu'elles puissent être en principe. En réalité, la valorisation antiraciste des différences se limite, dans cette argumentation, aux différences inter-groupales : l'individu sans appartenances particulières est perçu comme une abstraction, et, dans cette perspective, réduit à une espèce de sous-homme, d'homme incomplet, insuffisant (..) Tel est l'antiracisme différencialiste, ou hétérophile, qui revendique le droit de ne pas ressembler, qui refuse toute échelle de valeurs universelle entre les cultures ou les peuples (d'où l'affirmation du relativisme culturel, qui légitime l'ethnocentrisme comme mode d'autodéfense et d'autoconservation de chaque culture), qui valorise donc les identités collectives différentielles, les traditions, les enracinements, les histoires et les mémoires spécifiques, plus ou moins mythiques, plus ou moins inventés ou réinventés pour remplir une fonction de légitimation et/ou de légitimation. En tant que programme d'action, cet antiracisme différentialiste et culturel incite à lutter contre tous les facteurs et tous les fauteurs de déracinement, d'éradication des particularités culturelles, de rupture des transmissions particularisantes, contre tout ce qui est perçu comme processus d'uniformisation ou de standardisation du monde humain. Cet antiracisme opposera par exemple les identités « authentiques » aux « imitations » serviles d'un modèle dominant. Cet antiracisme  est foncièrement anti-universaliste, et se détermine idéologiquement comme antimondialiste, anticosmopolite, ou anti-internationaliste (...) Sa traduction politique ordinaire est la dénonciation de l'occidentalisation ou de l'américanisation du monde.

Deuxième forme de racisme et d'antiracisme

Seconde figure : le racisme comme déni d'humanité (définition 2 : le racisme est un différentialisme)

Le second type de réponse à la question : « Qu'est-ce que le racisme ? » peut être ainsi formulé : le racisme, c'est l'hypervalorisation ou la surestimation de telle communauté (définie biologiquement ou culturellement), en général par elle-même (ce qui implique un ethnocentrisme, ou, plus généralement, un socio-centrisme « positif ») (..) On retrouve ici la vieille notion d'essentialisation ; pour un raciste anti-Africain-Noir, un individu catégorisé « Noir africain » est par essence inassimilable, car son être individuel est déterminé en toutes ses dimensions par sa négritude - qui lui colle à l'esprit autant qu'à la peau. Le postulat d'inassimilabilité est au cœur de la pensée raciste ainsi définie. De la même manière, ou selon le même modèle d'intelligibilité, l'on posera que, pour un antisémite, un  juif est par essence différent d'un non-juif, et partant, qu'il n'appartient pas à la même humanité, voire à l'humanité. De cette opération primitive de déshumanisation dérive l'exigence de discriminer et de ségréguer (...) La pensée raciste ainsi définie présuppose la réduction de l'individu à une catégorie d'appartenance : l'individu n'est qu'un représentant ou un exemplaire quelconque. La précédente formule définitionnelle du racisme peut être renversée : le racisme est le communautarisme absolu en ce qu'il érige en autant d'absolus des entités particulières, à savoir les identités collectives conçues comme des ensembles politico-culturels (nations) ou bio-culturels (races, ethnies) (...) La définition du racisme se renverse : de forme d'hétérophobie, ; il devient forme d'hétérophilie, et, partant, se caractérise par un amour immodéré pour la différence.

[Ethnocentrisme : position qui consiste à mettre sa culture au centre du monde et à juger des autres cultures par rapport à la sienne prise comme modèle éventuellement considéré comme supérieur. Le socio-centrisme est un néologisme formé de la même façon à partir du terme « société ». On pourrait dire qu'il y a un socio-centrisme de l'identité républicaine française.]

A cette seconde définition correspond la deuxième définition de l'antiracisme (le texte ci-dessous est la suite immédiate du texte ci-dessus) :

Il s'ensuit que dans la position antiraciste, se définissant formellement à partir des tendances ou des exigences qu'on suppose opposées - contraires ou contradictoires - au racisme, on va revendiquer le droit à la ressemblance, ou le droit de ne plus dissembler ni d'être distinguable, jusqu'à prôner le devoir de ressemblance ; on va corrélativement exalter l'exigence de communication universelle et l'impératif de dialogue, ériger en  norme positive le croisement des cultures et le métissage (inter-racial, inter-ethnique, inter-culturel), ce qui a pour effet d'instituer le type métis (physique ou symbolique) en idéal humain ou en idée régulatrice de l'humanité post-raciste.  (...) On  connaît les dérivés littéraires et esthétiques de cette méthode de salut antiraciste, prônant la dissolution par synthèse de tout ce qui a forme, figure et distinction ; ils se présentent tous comme des variations sur un même thème « épidictique » [= le genre de l'éloge et du blâme, NDLR], l'éloge du nomadisme et du cosmopolitisme, le sacre du déracinement et du bariolage culturel, ces opérations d'indifférenciation par mélange systématique étant supposées libératrices ou émancipatrices par elles-mêmes. Nouvel avatar moderne du mythe moderne de l'art total , produit d'innombrables mélanges d' »apports » dépassés en une « synthèse ». Les « musiques du monde » par exemple (catégorie standardisée du discours journalistique), se métamorphosent en expressions diverses d'une même worldmusic sans marque d'appartenance ou d'origine dominante.

Taguieff poursuit : Ce qu'il importe de noter, c'est que la valeur des valeurs antiracistes n'est plus ici le respect des origines ou la fidélité aux appartenances particulières, mais qu'elle en est l'exact contraire : exigence de désappartenance, de voir de rupture, impératif de dissidence, idéalisation de l'ouverture et du mélange. Le geste d'indépendance, de désertion ou d'insoumission vis-à-vis du groupe d'appartenance est supposé le plus beau des gestes. Mais pour autant qu'il est finalisé par le mélange et la mondialisation. Traditions et appartenances sont toujours des fardeaux, mais de lourds et contingents fardeaux qu'on peut et qu'on doit abandonner en route, pour mieux avancer.

Conclusions de Taguieff

1) Ce à quoi s'opposent les deux antiracismes

Il s'avère dès lors que le terme  de « racisme »  se dit au moins dans deux sens : soit comme synonyme d'impérialisme, soit comme synonyme de nationalisme. Il s'en suite que l'antiracisme peut se formuler comme anti-impérialisme, au nom du « droit à la différence » ou de la défense des « identités » ; soit comme anti-nationalisme, au nom des droits de l'homme ou de la nécessaire unification planétaire.

2) Impossibilité de faire la synthèse des deux antiracismes

Universalité, identité communautaire : nous pouvons et devons penser l'une par rapport à l'autre, spéculer sur leurs possibles relations ; nous pouvons vouloir l'une et l'autre, les vouloir ensemble, désirer leur union ou leur communion, rêver d'un « universalisme relativiste » ou d'un cosmopolitisme respectueux des identités particulières, oublier le principe de contradiction pour affirmer l'identitaire en même temps que le post ou le supra-identitaire ; mais nous ne pouvons agir sans en payer le prix, qui est la restriction des possibles par l'effet d'une décision, laquelle implique le choix de l'une contre l'autre. Ce que nous pouvons penser et désirer - les deux -, nous ne pouvons pas le vivre hors du tragique.

On ajoutera que la tragédie met aux prises des aversaires qui, en un certain sens, ont tous les deux raison, ce qui d'ailleurs est le fait de tous les conflits humains.

Ajout de ce 14 mai:

Pour résumer en la simplifiant cette pensée, on pourrait dire que l'affirmation LES HOMMES SONT SEMBLABLES CAR APPARTENANT A UNE HUMANITE UNE est contradictoire de LES HOMMES SONT DIFFERENTS CAR APPARTENANT A DES PEUPLES DIFFERENTS, mais qu'il faut tenir les deux ensembles tout en sachant que selon qu'on accorde de l'importance à l'une ou l'autre de ces deux affirmations (dans un discours concret), on pourra toujours être suspecté (même si c'est complètement à tort), d'oublier l'une des dimensions de l'Humanité, soit ses différences, soit son unité foncière. L'une et l'autre étant tout aussi vitales l'une que l'autre. Si du moins on parie sur la Fraternité.