Kant: paix et diversité des nations.

République n°4, septembre 1992

L’idée du droit des gens suppose la séparation de beaucoup d’États voisins, indépendants les uns des autres, et bien qu’une condition de ce genre constitue déjà en soi un état de guerre( si toutefois une union confédérative ne prévient pas l’ouverture des hostilités), cette condition vaut mieux néanmoins, suivant l’idée rationnelle, que la fusion de ces États opérée par une puissance qui l’emportant sur toutes les autres, se transforme en une monarchie universelle ; les lois, en effet, à mesure que le gouvernement acquiert de l’extension, perdent toujours plus de leur force, et un despotisme sans âme, tombe après avoir extirpé les germes de bien, finalement dans l’anarchie. C’est pourtant le désir de tout État (ou de son souverain) de parvenir de cette manière à une paix durable, c’est-à-dire en gouvernant, si possible, toute la terre. La nature cependant veut qu’il en soit autrement. Elle utilise deux procédés pour empêcher la fusion des peuples et pour les séparer, à savoir, la diversité des langues et des religions. Cette diversité entraîne, il est vrai, avec elle, le penchant à des haines réciproques et des prétextes de guerre, mais conduit d’autre part, avec les progrès de la civilisation et le rapprochement graduel des hommes vers une harmonie de plus en plus grande dans les principes, et une entente dans un état de paix, qui n’est point produit et garanti comme le précédent despotisme (sur la tombe de la liberté) par l’affaiblissement de toutes les forces, mais au contraire, par leur équilibre et l’émulation la plus vive.

Emmanuel Kant, Zum ewigen Frieden, Berlin, 1795.
traduction française de  Jean Gibelin, Projet de la paix perpétuelle, Vrin, Paris 1992.

(*) Nous avons corrigé la traduction de « föderative Vereinigung »  que Gibelin transcrit en « union fédérative » parce que Kant s’oppose plus haut à ce qu’il appelle un « État fédératif » (« Völkerstaat »: nous dirions un « État fédéral »), au bénéfice d’une « Völkerbund », soit une « Ligue des peuples » ou une « Société des Nations », expression proche, selon ses propres dires, du projet postnational de Jean-Marc Ferry. Celui-ci (voir article par lien), voit ces États rivaliser entre eux de manière pacifique par la confrontation de leurs cultures et reprend à son compte l’image kantienne des arbres poussant haut et droit lorsqu’ils sont nombreux et rapprochés (car ils doivent alors se disputer l’air et la lumière) par opposition à un arbre isolé, rabougri dans la plaine parce qu’il n’a rien à qui se mesurer.

Voir aussi Europe, démocratie, nations