L'affrontement Palestine / Israël sur Jérusalem

Toudi mensuel n°72, septembre-octobre 2006

Introduction

« D’abord ville sainte d’une seule foi, ensuite de deux et puis de trois, Jérusalem est devenue, au cours de l’histoire, la pierre de touche du prestige et de la gloire, un symbole de puissance et de suprématie et, de ce fait, le prix de la rivalité perpétuelle de ces fois et des peuples les professant » 1.

Jérusalem est une ville symbolique, un enjeu majeur sur laquelle se focalise depuis très longtemps l’antagonisme de pensées religieuses et politiques de portée universelle, d’autant plus rivales qu’elles ont des origines géographiques et spirituelles voisines. Rares sont les villes qui, à l’instar de Jérusalem, auront bénéficiés de tant de riches publications. Les unes insistants sur l’importance religieuse, voire mythique, de la ville pour les trois grandes religions du livre, les autres sur l’objectif symbolique majeur que la conquête de cette ville représente pour les deux belligérants. De fait, lorsque l’on jette un regard rétrospectif sur la place occupée par Jérusalem dans le processus d’Oslo, on ne peut que constater un processus d’instrumentalisation religieuse, de frustrations nationales et de revendications territoriales.

Disons le d’emblée, cet article ne présentera pas « la question » de Jérusalem dans sa longue densité historique. Les éléments constitutifs qui font de Jérusalem un point si particulier du conflit ne seront en effet abordés que lorsque cela s’avérera nécessaire à la bonne compréhension de l’évolution contemporaine du processus de paix. La seule présentation de l’ensemble des arguments, et de leurs évolutions, présents derrière le problème de Jérusalem mériteraient à eux seuls bien davantage de développements que ne le permet ce type d’article qui est, rappelons le, centré sur les événements récents du conflit. Mais ne nous méprenons pas, il ne s’agit ici nullement de minimiser l’importance de ces facteurs « historiques » — qui seront de toute façon mentionnés — mais plutôt de se focaliser davantage sur notre période d’analyse. Nous suivrons dans cette optique une chronologie simple, nous arrêtant sur les grandes étapes de la négociation relative à Jérusalem, afin de mieux percevoir la dynamique du processus, la genèse des idées et conceptions qui seront présente tout au long de la période analysée (1993 à 2001).

Voyons à présent le plan de cet article. Nous ferons, tout d’abord, rapidement le point sur la double dimension (religieuse et politique) qui caractérise la « question de Jérusalem ». Ensuite, nous présenterons les différents accords établis entre les acteurs du conflit autour de cette ville durant le processus de paix d’Oslo. Dans le chapitre suivant, nous reviendrons sur le sommet de Camp David II en juillet 2000 où la question du statut final de la ville se révéla un obstacle insurmontable. Enfin, nous présenterons les négociations dites « de la dernière chance » de Taba début 2001.

Le caractère « actuel » de certains des événements abordés nous oblige à recourir davantage aux articles de revues qu’aux livres récents relatifs au sujet abordé. Les revues consultées dans le cadre de cet article peuvent être divisées en deux catégories. D’une part, celles qui traitent occasionnellement du sujet, de manière générale, parmi d’autres sujets. (Politique étrangère, Défense nationale, Politique internationale, etc.), et, d’autre part celles plus spécialisées dans le conflit du Moyen-Orient. (Revue d’études palestiniennes, Journal of Palestine studies, etc.). Afin que le lecteur puisse juger de la valeur et de la portée de certains articles sur lesquels se fondent en majorité cet article, nous avons choisi de référencer systématiquement en note, chaque fois que cela est possible, une courte présentation biographique de l’auteur cité dans le corps de l’exposé. De plus, une chronologie ciblée, un glossaire et une biographie des principaux acteurs du conflit se trouvent dans les annexes de cet article en complément d’information.

2. Jérusalem : un symbole et un enjeu

Les développements récents qu’a connu la « question de Jérusalem » ne peuvent occulter le passé. Le processus en cours autour de cette ville trois fois sainte ne saurait en effet être mis correctement en évidence sans une inscription dans le temps susceptible de faire ressortir la dynamique et le déroulement des antagonismes en présence. Carrefour du judaïsme, du christianisme et de l’islam, Jérusalem a acquis, au fil du temps, une dimension politique importante. Parce qu’elles sont intimement liées, les dimensions politiques et religieuses de Jérusalem constituent le fil rouge de cette analyse de « la question de Jérusalem » dans le « processus de paix d’Oslo »2.

Déclarée capitale « éternelle » d’Israël par la Knesset en 1980, Jérusalem est considérée depuis toujours par l’État hébreu comme une ville « historiquement » juive. D’autre part, la ville est également intimement liée à l’histoire du Christianisme depuis l’épisode de la Passion du Christ. Le Vatican s’impliquera d’ailleurs pleinement dans le processus de paix, même si, pour lui, une véritable paix ne sera acquise que par la défense du droit des minorités et par le dialogue interreligieux3. Pour les musulmans, elle est, particulièrement, depuis sa reconquête sur les Croisés en 1187, le symbole de l’inviolabilité du caractère musulman de la région4.

Dès ses débuts, le sionisme politique a eu pour objectif d’installer la capitale d’Israël à Jérusalem. Véritable substrat religieux du sionisme, la ville est également devenue, depuis la création de l’État d’Israël en 1948, l’un des points centraux du nationalisme arabe. Divers comités baptisés Al Qods, du nom arabe de la ville, ont vu le jour pour défendre son caractère arabe ou musulman. L’accès aux Lieux saints, revendiqué par les musulmans et les chrétiens, reste d’ailleurs au centre des préoccupations de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) fondée en 1969 à Rabat et de son comité Al-Qods5. En effet, bien que la ville n’ai jamais été un des centres du pouvoir politique du Monde arabe, elle porte en son sein le Dôme du Rocher, troisième Lieu saint de l’islam6. Ce contexte d’imbrication réciproque du politique et du religieux est fondamental pour comprendre pourquoi Jérusalem, étymologiquement la « ville de la paix », porte en elle tous les germes de la perpétuation du conflit.

Jérusalem est donc une ville particulièrement importante pour les trois religion du livre. Mais si les deux autres monothéismes disposent d’autres lieux saints d’importance équivalente (Rome pour les catholiques) voire supérieure (La Mecque pour les musulmans), Jérusalem revêt un caractère unique pour les Juifs. La ville renferme, en effet, leur lieu le plus sacré sur terre : le Temple, érigé, selon la Bible, par le roi Salomon sur le mont Moria, où Abraham avait sacrifié un bélier à la place de son fils Isaac. Sa destruction en l’an 70 ne remit pas en cause la sainteté du site. Ainsi, au cours des quatre derniers siècles, le mur des Lamentations, ou Kotel, a acquis une importance religieuse croissante, des fidèles y venant pleurer la chute du Temple, dont c’est le dernier vestige7.

Or l’État hébreu a, au fil du temps, constamment et progressivement affirmé son contrôle sur la ville. Principal enjeu des combats entre Juifs et Arabes en 1948, Jérusalem fut coupée en deux alors que suivant le statut, défini par l’ONU en 1947, elle aurait du devenir une ville « internationale ». Jérusalem-Ouest fut par la suite érigée en capitale d’Israël dès 1948 et la Knesset ainsi que le gouvernement s’y installèrent en 1950. Quant à la partie orientale de la ville, elle se vida d’une grande partie de ses habitants et fut même annexée en 1950 par le royaume Hachémite. La conquête de la ville en 1967 s’accompagna d’une augmentation significative de la population israélienne et d’une urbanisation de sa partie orientale. Mais ce n’est qu’à partir des années 80 que les implantations juives prirent de l’importance — les territoires étant désormais perçus comme des terres de colonisation8. Ces grands travaux suivirent une stratégie d’encerclement des quartiers arabes préexistants sur laquelle nous reviendrons dans le chapitre suivant.

Avec l’annexion formelle de Jérusalem-Est en 1981, cette politique fut accompagnée de l’instauration de points de contrôle aux entrées de la ville, contribuant de la sorte à la couper de son arrière-pays. Ces restrictions furent même renforcées en 1993, transformant ces points de contrôle en de véritables check point militaires. En parallèle, au début des années 90, la ville se voit décrétée « zone de construction prioritaire absolue » et une zone métropolitaine cinq fois plus étendue que la municipalité de Jérusalem est définie9.

Telle est la situation de la « ville de la paix » lorsque survient la crise, puis la guerre du Golfe en 1991 qui sera suivie d’une conférence de paix à Madrid et, surtout, de négociations secrètes à Oslo qui lanceront véritablement Israéliens et Palestiniens sur la voie d’une solution au conflit. C’est le début d’un « processus de paix » où l’épineuse question de Jérusalem devra nécessairement être abordée.

3. Jérusalem dans le processus de paix d’Olso (1993-2000)

Nous désignons par « processus de paix d’Oslo » les sept années d’efforts diplomatiques et politiques, de 1993 à 2000, visant à rapprocher Israéliens et Palestiniens, et qui ont donné lieu à la signature de sept accords (Oslo, Taba, Paris, Le Caire, Hébron, Wye River, Charm el Cheikh) successifs et à de nombreux sommets économiques et politiques internationaux destinés à « résoudre » le conflit israélo-palestinien10. Mais précisons d’emblée que ces différents accords ne feront pas tous l’objet d’une présentation. Seuls ceux où Jérusalem fut effectivement l’objet de discussions importantes seront abordés, les autres ne le seront que partiellement, lorsque cela s’avérera nécessaire à la bonne compréhension de cette question précise.

3.1. Jérusalem et les négociations sur le statut final

Dès l’engagement du processus de paix, la question sensible du statut définitif de Jérusalem est repoussé à la phase finale des négociations. L’option semble alors pleine de bon sens. Les deux camps peinent encore à se départir d’une logique de méfiance réciproque, aborder dans ce contexte une question aussi épineuse aurait à coup sûr porté un coup fatal au tout jeune processus de paix. De plus, après avoir majoritairement refusé la nationalité israélienne qui leur était proposée en 1981, les Arabes de Jérusalem-Est ont également longtemps craint que l’ouverture de négociations sur le statut de la ville ne remette en cause le droit de résidence qui leur a été octroyé à l’époque. Toutefois la bataille pour le contrôle de la ville avait déjà commencé, chaque camps essayant de conforter sa position avant l’ouverture des débats.

>La déclaration de principe signée le 13 septembre 1993 à Washington, par le Premier ministre israélien Itzhak Rabin et le chef de l’OLP Yasser Arafat après des mois de négociations secrètes à Oslo est fondée sur la résolution 242 adoptée en 1967 par le Conseil de sécurité 11. Cet accord est salué dans le monde entier comme un tournant historique devant mener un jour à une « paix juste, durable et globale ». Cette déclaration reçoit l’entier soutien du Saint-Siège et permet l’établissement de relations diplomatiques avec les pays engagés dans le processus de paix. Ainsi, le 30 décembre, est signé un accord prévoyant la normalisation des relations internationales et l’établissement de relations diplomatiques entre le Saint-Siège et Israël. Cet accord permet à l’Église catholique de voir son statut assuré et par là renforce le droit des minorités chrétiennes, tout en s’inscrivant dans la promotion de la liberté de religion12.

Neuf ans plus tard, l’échec du processus de paix d’Oslo est flagrant. Avec le premier accord d’Oslo, conclu en septembre 1993, Israéliens et Palestiniens ont pris la décision historique d’une reconnaissance réciproque de leurs droits nationaux, en particulier celui de vivre dans leur État souverain respectif, en paix et dans la sécurité. Pour en arriver là, Israël avait du lever son veto sur toute négociation avec l’OLP et sur l’établissement d’un État palestinien. De son côté, l’OLP avait reconnu le droit d’Israël d’exister dans ses frontières de 196713. L’accord signé par Itzhak Rabin ne prévoit toutefois aucun engagement précis d’Israël sur les questions clés du contentieux : les frontières de la future entité palestinienne, l’avenir des colonies, le sort des réfugiés, la répartition des ressources hydrauliques et l’épineux problème du statut final de Jérusalem. Selon les mots de Bischara M., l’accord d’Oslo est de facto une sorte de « coquille vide » que les protagonistes se sont promis de combler par de futurs arrangements intérimaires14. Si les premières années semblent fastes pour le processus de paix, de nombreux blocages vont gripper le mécanisme d’Oslo principalement dû à l’asymétrie des forces entre les deux principaux acteurs. Ce processus va être mis à profit par les Israéliens pour détourner les accords d’Oslo à leurs avantages, l’évacuation des « territoires contre la paix » va petit à petit se transformer en « la paix pour la sécurité » comme objectif prioritaire des Israéliens15. Toutefois, la « question de Jérusalem » continue de faire l’objet de discussions et même d’accords en vue des négociations sur le statut définitif de la ville sainte.

Il faut attendre un discours d’Itzhak Rabin devant la Knesset, le 5 octobre 1995, pour avoir une idée des projets israéliens concernant Jérusalem : « Voici les principaux changements (…) que nous (…) voulons voir figurer dans la solution permanente : A. Tout d’abord, Jérusalem unifiée — qui inclura Ma’ale Adumim et Givat Ze’ev — en tant que capitale d’Israël, sera sous souveraineté israélienne, tout en préservant les droits des membres des autres cultes, christianisme et Islam, de libre accès et libre pratique dans leurs Lieux saints (…) »16. Et, le 31 est signé un « cadre pour la conclusion d’un accord sur le statut permanent », négocié secrètement depuis dix huit mois par Yossi Beilin, devenu entre-temps ministre de la Justice, Ehud Barak, alors proche conseiller de Shimon Pérès et Abou Mazen, secrétaire général du CEOLP17. Le statut final de Jérusalem fait l’objet de très longs développements : « Elle demeurera une ville ouverte et non divisée, dotée d’un accès libre et sans restriction pour les gens de toutes fois et nationalités. (…) La création de ce qui sera désigné comme ‘la ville de Jérusalem’ impliquera l’extension de ses limites actuelles à certains villages palestiniens et colonies israéliennes : ‘Abou Dis, Azariyya, Al-Râm, Ma’ale Adumim, Givat Ze’ev, Givon (…)’. Des arrondissements palestiniens et israéliens seront créés selon la population y résidant mais la ‘ville de Jérusalem’ possédera une municipalité unique — formée d’un Haut conseil municipal conjoint, de deux sous-municipalité, l’une israélienne, élue par les habitants des arrondissements israéliens, et l’autre palestinienne, élue par les habitants des arrondissements palestiniens, ainsi que d’un comité paritaire conjoint pour la vieille Ville’ — qui sera dotée d’un statut à part du fait de sa signification pour le judaïsme, le christianisme et l’islam. Il est cependant convenu que l’Etat de Palestine jouira d’une souveraineté extraterritoriale sur le Haram al Charif placé sous l’administration des Waqfs musulmans’ tandis que l’église du Saint-Sépulcre sera gérée par la sous-municipalité palestinienne (…) Jérusalem-ouest sera ainsi désignée comme Yerushalayim et Jérusalem-est comme Al-Qods."18. Itzhak Rabin, à qui était destiné ce texte, est assassiné en novembre 1995 et les pourparlers n’ont pas de suite. Puis à Taba, le 4 mai 1996, les négociations sur le statut permanent sont immédiatement reportées dans l’attente du résultat des élections législatives anticipées en Israël qui vont amener au pouvoir un Premier ministre de droite, Benyamin Nétanyahou.

A partir de mars 1997, le Premier ministre israélien adopte une politique appelant à sortir du cadre d’Oslo en accélérant la négociation sur le statut permanent. Mais auparavant, le 22 janvier 1997, un accord baptisé « Beilin-Eitan » avait été conclu, même si les leaders des deux parties se sont ensuite refusés à endosser le texte. Bien que celui-ci ne faisait pourtant que reprendre les positions traditionnelles des uns et des autres, reniant au passage bien des points de l’accord signé un an plus tôt par le même Beilin, il semble toutefois faire l’objet d’un consensus sur Jérusalem : « 1. Jérusalem, capitale d’Israël, dans ses limites actuelles, constituera une ville unifiée dans le cadre de la souveraineté d’Israël. 2. Les Palestiniens reconnaîtront Jérusalem en tant que capitale d’Israël et Israël reconnaîtra le centre de gouvernement de l’entité palestinienne, lequel sera à l’intérieur des frontières de l’entité mais en dehors des limites municipales actuelles de Jérusalem. 3. Les lieux saints musulmans et chrétiens dans Jérusalem recevront un statut spécial. 4. Dans le cadre du gouvernement municipal, les résidents palestiniens des quartiers arabes de Jérusalem recevront un statut qui leur permettra de partager les responsabilités de l’administration de leur vie dans la cité »19. Faute de progrès significatifs et en dépit du changement de Premier ministre en Israël — le travailliste Ehud Barak succède à Netanyahou— le sommet tri-partite de Charm el Chheick de septembre 1999 ne débouche que sur l’engagement des deux parties à reprendre les négociations «  à un rythme accéléré » réaffirmant qu’il est entendu qu’elles « aboutiront à la mise en oeuvre des résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité »20.

De mai 1994 à septembre 1999, il aura ainsi fallu pas moins de cinq nouveaux mémorandums pour l’application des seuls accords d’autonomie déjà conclu. Mais dans le même temps, les Israéliens n’ont cessé de construire des colonies dans les territoires occupés, ou d’agrandir celles qui existaient déjà, compromettant gravement les tentatives pour trouver une solution juste au conflit israélo-palestinien.

3.2. La stratégie israélienne : territorialité et démographie

La logique profonde du processus d’Oslo réclamait « la reconnaissance des droits légitimes et politiques mutuels » — une formule qui impliquait nécessairement, au terme d’une période intérimaire, l’avènement d’un État palestinien en bonne et due forme. Le problème, écrit Dieckhoff, est que « cet horizon stratégique était insidieusement miné par la poursuite incessante de la colonisation juive . Pendant qu’Israël et l’OLP tentaient laborieusement d’élaborer un compromis territorial, l’installation régulière de colons ne faisait que rendre le partage plus compliqué »21.

Ainsi, en 9 ans, d’Olso à Camp David, le nombre de colons va quasiment doubler, de 110.000 en 1993 à près de 200.000 en 2000, sans compter 180.000 Israéliens installés dans douze quartiers de colonisation à Jérusalem-Est. Pour la sécurité de ces colons, un vaste réseau de routes dites de « contournement » est construit, évitant les villes et villages palestiniens22. En outre, de 1967 à 1999, au moins 40.000 logements ont été construits pour les Juifs à Jérusalem-Est et moins d’une centaine pour les Arabes23.

En 1995, Israël dévoile ses plans pour la « Grande Jérusalem », couvrant plus de 440 km2, dont les trois quarts sont des terres de Cisjordanie. Ce projet avait en partie pour objectif de combattre la perspective d’une parité démographique entre Palestiniens et Juifs, due aux différences de natalité dans la population palestinienne. La réalisation de ce plan prévoit que la Jérusalem arabe sera physiquement séparée de Ramallah et Bethléem et insérée dans la Grande Jérusalem juive. Soutenue par Itzhak Rabin et son successeur Benjamin Nétanyahou, cette entreprise a été poursuivie encore sous le gouvernement d’Ehud Barak, avec le « plan d’amélioration de Jérusalem » qui vise à créer une Jérusalem métropolitaine englobant la municipalité de Mevaseret Zion à l’Ouest et plusieurs colonies de la grande ceinture de Jérusalem. Ariel Sharon ne s’est pas contenté de poursuivre la politique d’Ehud Barak puisque de nouvelles colonies ont été implantées en Cisjordanie, et des plans prévoient la poursuite de la colonisation jusque dans les zones à forte densité de population arabe, à Hébron et à Jérusalem-Est24.

Une véritable stratégie d’appropriation lente de la ville par la colonisation et l’expropriation des Palestiniens semble à l’oeuvre. Celle-ci a des implications sur la politique intérieure israélienne et palestinienne. En effet, dans certaines régions, comme le « Grand Jérusalem », le Parti travailliste a toujours été en faveur de la colonisation et en a été le promoteur. Ailleurs, il agit plutôt par calcul politique, pour préserver l’alliance avec des partis de droite et les formations religieuses. Une fois que les colonies se sont établies, ils les considèrent comme monnaie d’échange, comme des atouts dans la négociation avec les Palestiniens, ou bien encore, en ne stoppant pas les constructions entreprises sous les précédents gouvernements. Pour la droite, le fait accompli de la colonisation doit tout simplement empêcher l’émergence d’un État palestinien25.

Dans leur lutte pour la reconnaissance internationale de Jérusalem « unifiée » comme « capitale éternelle » de l’État d’Israël, les Israéliens obtiennent quelques succès importants. En effet, jusqu’à l’administration Clinton, les États-Unis avaient, tout comme l’Union européenne et le Vatican, rejeté régulièrement les mesures unilatérales israéliennes à Jérusalem-Est. En 1989, un accord fut toutefois signé entre Israël et les État-Unis sur l’octroi d’une parcelle de 31250 m2 de Jérusalem-ouest louée au gouvernement américain. Les discussions sur le transfert de cette ambassade échouèrent à cause de différents sur l’usage fait de cette « installation diplomatique » à Jérusalem jusqu’en 1994 avec la percée des négociations de paix. Le 9 mai 1995, le sénateur Robert Dole soumis un projet de loi prévoyant la délocalisation de l’ambassade américaine à Jérusalem adopté le 23 octobre de cette même année. Il fut toutefois accordé au Président américain « un droit de suspendre la sanction à l’égard du département d’État pour des périodes de 6 mois, s’il l’estimait devoir le faire dans l’intérêt de la sécurité nationale des États-Unis »26. De fait, sous l’administration Clinton, l’ambassade ne fut pas transférée à Jérusalem pour ne pas compromettre les négociations sur le statut final de la ville. Une ambassade américaine à Jérusalem aurait signifié la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur Jérusalem-ouest et sur la partie orientale annexée par l’État hébreu.

3.3. La stratégie palestinienne : droit et démocratie.

Dans le cadre de la lutte géopolitique, les opposants à Israël, puissant possesseur du terrain, les Palestiniens se sont largement appuyés sur la reconnaissance internationale. Ne possédant à peu près rien des instruments de contrôle sur le terrain, a contrario de l’adversaire israélien, la cause palestinienne a largement pris à témoin les nations et leurs opinions, en a régulièrement appelé aux organismes de sauvegarde et de surveillance du droit international27. Cette approche « légaliste » des Palestiniens est particulièrement visible dans le document en date du 15 mars 1997 tirant le bilan des points de litiges entre les délégations palestiniennes et israélienne dans les négociations de paix : « Israël doit respecter son engagement spécifié dans le préambule de l’Accord intérimaire, vis-à-vis de l’application des résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité (…) dans ce contexte, Israël doit cesser ses actions unilatérales à Jérusalem car il n’exerce pas de souveraineté sur la ville : Jérusalem-Est a été occupée après la guerre de juin 1967, les résolutions 242 et 338 s’appliquent donc à Jérusalem. (…) Jérusalem devra être une ville ouverte. Au sein de Jérusalem, et indépendamment de la solution de la question de la souveraineté, aucun partage physique n'interviendra qui empêcherait la libre circulation des personnes dans la ville. Quant aux sites religieux, d'ailleurs en majorité situés dans la vieille ville, l'État de Palestine sera tenu d'y garantir la liberté de culte et d'accès. L'État de Palestine prendra toutes les mesures adéquates pour la protection de ces lieux et la préservation de leur dignité. (…) La résolution 465 de 1980 du Conseil de sécurité a demandé à Israël de "démanteler les colonies existantes et, en particulier, de cesser d'urgence d'établir, édifier et planifier des colonies dans les territoires arabes occupés depuis 1967, y compris Jérusalem ".28. Pour les Palestiniens, la colonisation que mène Israël à Jérusalem-Est est une politique du fait accompli dont le but ultime est la « judaïsation » de la partie orientale de la ville avant que la négociation sur son statut final ne commence et qui vise de cette façon à régler le problème par la création de colonies et non par la négociation. Les lignes rouges palestiniennes sont dès lors d’appeler à une pleine application des résolutions des Nations Unies longtemps ignorées par Israël.

Les Palestiniens n’ont jamais caché que la création d’un État dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale, constituait leur aspiration suprême. A ce souhait, comme l’écrit A. Dieckhoff29, « la majorité de la classe politique israélienne a longtemps opposé une fin de non-recevoir catégorique, la gauche privilégiant l’option " jordanienne " d’un compromis territorial partiel avec le royaume hachémite, tandis que la droite s’évertuait à promouvoir une simple autonomie administrative pour les Palestiniens dans une Cisjordanie sous souveraineté israélienne totale ». Le traité de paix Israëlo-Jordanien du 26 octobre 1994 est significatif de cette optique. L’article 9 de ce traité, qui met fin à l’état de belligérance entre Israël et la Jordanie, réitère le rôle historique particulier que l’État hébreu reconnaît au Royaume hachémite sur « les sites musulmans de Jérusalem ». De nombreuses semaines seront nécessaire pour aplanir le différent entre la Jordanie et l’Autorité palestinienne, le Royaume hachémite stipulant que leur tutelle sur les Lieux-Saints ne concerne que la période intérimaire30. Toutefois la position israélienne intransigeante va connaître, tout au long du processus de paix d’Oslo, un assouplissement spectaculaire en dépit de l’échec des discussions sur la future capitale31.

Le sommet de Camp David II (juillet 2000)

4.1. Du début des négociations au blocage insurmontable

Le retour des travaillistes au pouvoir avec l’élection en mai 1999 d’Ehud Barak au poste de Premier ministre, relance les espoirs d’une reprise du processus de paix. En février de l’année suivante, il accepte la proposition américaine d’organiser un sommet israélo-palestinien à Camp David. Bill Clinton caresse, en effet, l’espoir de terminer son mandat par un succès au Moyen-Orient, en particulier avant les élections au Congrès et à la présidence en novembre32. Le mois de juillet semblait également particulièrement bien convenir à Ehud Barak : son gouvernement était certe affaibli, mais il pouvait agir plus librement pendant l’été, la Knesset étant en vacances. Ce qui fait dire à A. S. Khalidi qu’ « Arafat devait ainsi répondre à des considérations de politique intérieure américaines et israéliennes qui n’avaient aucun rapport avec ses propres besoins »33. Néanmoins, ce dernier décide d’accepter de participer au sommet, en dépit des déclarations publiques, le 6 juillet, du Premier ministre israélien selon lesquelles il ne cédera pas sur cinq points, dont la question de Jérusalem.

Entre le 11 et le 24 juillet 2000 se déroule à Camp David le sommet entre le président américain Bill Clinton, le premier ministre israélien Ehoud Barak et le président de l'Autorité palestinienne Yasser Arafat. L'objectif avoué est d'arriver à un accord sur le statut final des territoires palestiniens occupés par Israël en juin 1967. Les dossiers étaient en effet très épineux : statut final et frontières, le droit au retour des réfugiés palestiniens, l'eau, sans oublier Jérusalem. De nombreuses divergences ont d’emblée opposé les points de vue palestinien et israélien, notamment sur Jérusalem, et empêché la signature d'un accord de paix34. Bien que les discussions sur certains problèmes avancèrent significativement, le problème le plus délicat resta le statut de « la ville de la paix ». L’administration Clinton fit l’erreur fatale de croire qu’une négociation sur les Lieux Saints serait plus facile et elle souleva d’emblée la question de la souveraineté sur l’esplanade. Les américains croyaient à tort qu’Israël ferait preuve de grande souplesse sur la question d’une souveraineté palestinienne, limitée et symbolique, sur Jérusalem. Les Palestiniens y virent une tentative de parachever la mise sous contrôle israélien de la plus grande partie de Jérusalem-Est35. La stratégie américaine adoptée était de séparer la question de la ville sainte (1 km2) des problèmes de souveraineté portant sur le reste des territoires occupé de Jérusalem-Est (71 km2). Les propositions que firent les israéliens peuvent se résumer comme suit : « Aux Palestiniens, une souveraineté complète tant sur les gros bourgs situés en dehors des limites municipales ( Abu Dis, Anata, …) que sur les localités comprises dans le périmètre municipal depuis 1967 mais qui, originellement ne faisaient pas partie de Jérusalem (Shu’afat, Sur Bahir, …). Aux Israéliens, une souveraineté totale sur les colonies juives édifiées autour de la ville (Ma’ale Adoumim, Givat Ze’ev), ainsi que sur tous les nouveaux quartiers édifiés à l’Est (Gilo, Neve, Yaakov,…). Quant aux quartiers arabes intérieurs ( Cheikh Jarrah, Salah al-Din, …), ils auraient bénéficié d’une « gestion autonome ». Sur le km2 de la vieille ville, là où se trouvent la plupart des lieux saints (Haram al-Sharif/Esplanade des mosquées, Mur occidental, Saint Sépulcre), Israël entendait toutefois conserver sa souveraineté »36.

Contrairement à sa promesse initiale de préserver l’ « unité » de Jérusalem, Ehud Barak accepte donc à Camp David le principe d’un partage de la partie orientale annexée de la ville sainte entre quartiers arabes, placés sous souveraineté Palestinienne et quartiers juifs sous souveraineté Israélienne. Sur ce point un tabou est brisé à jamais en Israël. Jusque là, deux générations d’Israéliens avaient grandi dans l’idée que la partie orientale de Jérusalem, annexée en 1967, n’était pas négociable et que Jérusalem était bien la « capitale éternelle et indivisible » d’Israël37.

Toutefois, selon l’expression de Dieckhoff, « Au lieu de faciliter l’ensemble des négociations, le débat sur Jérusalem dégénéra rapidement en lutte d’atavisme religieux, chaque camp affirmant la primauté de son point de vue. »38. En effet, à l’annonce israélienne du maintien de leur souveraineté politique sur le Haram al Shariff et aux droits sans précédants qu’ils entendaient réserver aux rassemblements de fidèles juifs sur son enceinte même, les Palestiniens rejetèrent les propositions du président Clinton de diviser verticalement la souveraineté sur ce site — les Palestiniens exerçant leur souveraineté sur ce qui est « au-dessus » du sol du Haram et les Israéliens sur ce qui est « en-dessous »— et rétorquèrent qu’ils ne voulaient pas reconnaître l’importance du mont du Temple comme site religieux juif39.

Les États-Unis firent ensuite porter la responsabilité de l’échec sur Yasser Arafat, alors que des assurances que eux et les Israéliens avaient données, n’avaient pas été respectées40. Il n’y eut en outre aucune reconnaissance du fait que les Palestiniens s’étaient montrés près à reconnaître, pour la première fois, Jérusalem-Ouest comme capitale d’Israël ; à accepter que le voisinage « illégal » de Jérusalem-Est reste sous contrôle Israélien ; a placer le Mur des Lamentations et la place adjacente sous souveraineté israélienne ; à accepter les préoccupations israéliennes en matière de sécurité ; à accepter des modifications de frontières afin de faciliter le règlement de la question des colonies ; a accepter enfin des restrictions du droit au retour41.

4.2. L’instrumentalisation religieuse de Jérusalem

En fait, le statut de la ville sainte est soudainement placé au coeur d’un véritable conflit de représentations symboliques et spirituelles. Il est, pour reprendre les mots d’Alexandre del Valle, devenu l’enjeu d’un « conflit identitaire »42 : Jérusalem étant le Lieux-saint par excellence du judaïsme, la terre de prédication du Christ où se trouve le saint sépulcre, et la troisième ville sacrée de l’Islam. Alexandre Dieckhoff estime, quant à lui, que sur le fond, « à partir du moment où les négociateurs israéliens avaient soulevé la question littéralement explosive de la souveraineté sur l’esplanade, tout accord était voué à l’échec »43. Car, poursuit-il, « même si Israël entendait ne pas remettre en cause la gestion du site par les autorités musulmanes, sa volonté de se voir reconnaître de jure la souveraineté ultime sur ce lieu ne pouvait que susciter une fin de non recevoir »44.

Il y eut pourtant d’importantes évolutions concernant cette problématique, touchant à la dimension religieuse, susceptibles d’assurer un accès paisible et ouvert aux lieux-saints. Ainsi la position du Saint Siège évolua à l’égard de la ville sainte, passant d’une demande d’internationalisation à l’acceptation tacite d’un régime limité, puis plus tard à une garantie internationale pour la vieille ville, où sont situés les principaux Lieux saints chrétiens. Un accord dans ce sens est même conclu, en 1997, avec Israël dans lequel le Saint-Siège « redit solennellement qu’il s’engage à rester étranger à tous conflits simplement temporels, (étant entendu que) ce principe s’applique spécifiquement aux territoires disputés et aux frontières non établies »45. L’accord conclu entre le Vatican et l’OLP, signé le 15 février 2000, avait lui aussi souligné l’importance de la « liberté de culte » ; de la « liberté de conscience » et la nécessité de protéger l’égalité des droits humains et civiques pour tous les citoyens de la Terre sainte, particulièrement dans la ville sainte. Ce document dénonçait, par la même occasion, les actions unilatérales à Jérusalem, telle la modification des caractéristiques de la ville et de son statut juridique, comme inacceptables moralement et juridiquement. Il stipulait en outre que les Lieux saints chrétiens soient ouverts et préservés. Ainsi que la nécessité d’une action commune islamique et chrétienne en vue de la préservation du cachet religieux, historique, civilisationnel et culturel de la ville sainte46.

C’est dans ce contexte trouble, de sacralisation d’un lieu confondue avec une revendication de souveraineté politique, que le Premier ministre israélien, Ehud Barak, autorise le leader du Likoud, Ariel Sharon, à se rendre sur l’Esplanade des Mosquées. Cette visite de Mr. Sharon, le 28 septembre, est effectivement perçue comme « une provocation sioniste » ou encore comme une « profanation contre l’Islam » dans la grande presse palestinienne47. Les manifestations qui suivirent furent durement réprimées.

Ce fut le début de l’Intifada « Al Aqsa » (du nom d’une des mosquées du Haram al Sharif), résultant de différents facteurs : principalement le sentiment des Palestiniens d’avoir été trompés à Oslo et négligés à Camp David. De plus, les Israéliens ont fait des demandes inédites concernant les Lieux Saints, demandes qui ont donné au conflit une dimension religieuse. Jamais on avait entendu de réactions aussi fermes émanant des dirigeants arabes. Ainsi, le prince héritier Abdallah d’Arabie saoudite n’hésite pas à déclarer que : « le moment est venu pour la partie israélienne (…) de comprendre ce que la mosquée al-Aqsa signifie pour nous, Arabes et musulmans, tant du point de vue historique que sur les plans identitaire et idéologique. On ne peut parler de compromis sur ce point »48.

L’entrée en scène de la rue palestinienne a toutefois permis à Arafat d’obtenir certains succès. D’une part le sommet inter-arabe du Caire du 21-22 octobre au terme duquel les relations diplomatiques entre le monde arabe et Israël ont été suspendues, alors que les Palestiniens obtenaient parallèlement la création de deux fonds de solidarité : l’un pour protéger la Jérusalem arabe, l’autre pour soutenir l’Intifada, d’autre part, mi-novembre, le sommet de la Conférence islamique a, sans surprise, apporté un soutien total aux Palestiniens49. Les dirigeants de la Oumma (communauté de croyants) réitérèrent à cette occasion « leur détermination à continuer de mobiliser les énergies islamiques au service des causes de leur Oumma et à mettre tous les moyens en ?uvre pour libérer les territoires palestiniens de sa partie, l’établissement de son État indépendant sur son sol national, avec comme capitale la ville d’Al-Qods, et la sauvegarde des Lieux saints islamiques et chrétiens en Palestine »50.

5. Les négociations de Taba (décembre 2000-Janvier 2001)

5.1. Les propositions de Clinton sur la « question de Jérusalem »

En dépit des affrontements devenus quotidiens, les belligérants continuaient à se rencontrer. Ainsi dans les derniers mois de l’ère Clinton, les américains encadrèrent des dialogues entre Israéliens et Palestiniens. A la fin de décembre, le président américain s’investit personnellement pour résoudre le conflit en fixant ses propres paramètres. Dans son édition du 4 janvier 2001, synthétisant les textes parus sur le site de l'hebdomadaire américain Newsweek et du quotidien britannique The Financial Times, Le Monde publiait en français les propositions faites par le président Clinton aux Israéliens et aux Palestiniens le 23 décembre 2000 : « Ce qui est arabe devrait être palestinien et ce qui est juif israélien. Cela s'appliquera également à la vieille ville. Le président invite les parties à travailler sur des cartes qui assureraient la plus grande contiguïté [territoriale] pour les deux parties. Le Noble Sanctuaire [l'esplanade des Mosquées]-Mont du Temple : le fossé ne découle pas de problèmes pratiques d'administration mais des questions symboliques de souveraineté, et sur le moyen de concilier les croyances religieuses des deux parties. Le président sait que les parties ont discuté diverses formules. Il veut en suggérer deux autres, pour formaliser le contrôle palestinien de facto du Noble Sanctuaire tout en respectant les convictions du peuple juif, un contrôle international devant être assuré dans les deux cas. 1) Souveraineté palestinienne sur le Noble Sanctuaire et souveraineté israélienne sur le Mur occidental a) et l'espace sacré pour les juifs dont il fait partie ; ou b) et le Saint des Saints dont il fait partie. 2) Souveraineté palestinienne sur le Noble Sanctuaire et souveraineté israélienne sur le Mur occidental, plus une souveraineté fonctionnelle sur la question des excavations sous le Noble Sanctuaire ou derrière le Mur. De cette manière, un consentement mutuel serait requis avant tout travail d'excavation. »51 . Les deux parties se retrouvèrent à Taba en décembre et janvier 2001, sans Yasser Arafat ni Ehud Barak, à l’Hôtel Hilton de cette station balnéaire égyptienne. Les deux parties débattent longtemps et dans le détail. Comme à Camp David, la fin définitive du conflit était l’objectif de la rencontre.

C’est également début 2001, que le Vatican suggère que la Ville Sainte devienne une « ville internationale ». Formule confondue à tort avec une « internationalisation » de Jérusalem ou un statut « d’extraterritorialité » qui figurait dans les premiers plans de partage de la Palestine. L’objectif était de faire des Lieux Saints juifs, chrétiens et musulman un espace à part, fort d’une garantie internationale, protégeant le libre accès et la totale sécurité des croyants de toutes religions52.

Lors de cette réunion de Taba, les Israéliens avaient sensiblement étendu leur offre sur les territoires, le contrôle des frontières, les colonies et même sur la question de la souveraineté palestinienne sur Jérusalem. En échange, les Palestiniens étaient invités, une fois encore, à abandonner leur revendication du droit au retour. Selon Jean François Legrain, « grâce aux comptes-rendus des pourparlers de Taba de janvier 2001 rédigés par le représentant spécial européen au Proche-Orient, Miguel Moratinos, on sait désormais que le but des Israéliens, lors de ces ultimes négociations, était d’obtenir des Palestiniens la proclamation de la « fin du conflit » pour les priver de toute possibilité de revendication ultérieure. L’offre d’un partage de Jérusalem n’était qu’un jeu sur les limites administratives qui aurait fait d’Abou Dis, la « Jérusalem » capitale de la Palestine, quand quelques quartiers de la « vraie » Jérusalem-Est auraient bénéficié d’une vague autonomie municipale. »53. Malgré les progrès enregistrés dans les négociations, Taba arriva toutefois trop tard pour changer quoi que ce soit. D’un côté, Ehud Barak ne voulait pas passer pour celui qui se serait « rendu aux violences des Palestiniens », et, de l’autre, ces derniers n’étaient pas prêts à signer un accord avec un Premier ministre qui avait bien peu de chance d’être réélu. Cette proposition de paix de dernière minute ne débouchera finalement sur rien de concret du fait de l’imminence des élections israéliennes et de l’arrivée au pouvoir aux États-Unis de George Walker Bush.

5.2. Vers la fin du processus de paix d’Oslo

Peu après l’entrée en fonction de l’Administration Bush, Ariel Sharon est élu Premier ministre d’Israël. Cette élection s’inscrit dans le prolongement de l’Intifada « Al Aqsa » et le sentiment d’isolement et de danger des Israéliens. Dès le début, la nouvelle administration américaine manque d’enthousiasme pour régler ce c?ur du problème que synthétise la question de Jérusalem. Des dirigeants arabes, tel le président égyptien Hosni Moubarak et le roi Abdallah de Jordanie, appelèrent d’ailleurs ouvertement les États-Unis à s’engager plus activement dans la recherche d’une solution au conflit israélo-palestinien. Il n’empêche que l’administration Bush a établi son propre ordre des priorités sur les questions de politique étrangère dépassant le Moyen-Orient. La priorité de l’administration américaine, outre l’adoption d’un parti-pris de plus en plus en faveur des Israéliens, n’est pas de régler le conflit israélo-palestinien mais de le maintenir à une intensité basse afin d’avoir les coudées franges en Irak54.

Toutefois, en novembre 2001 dans un discours devant l’Assemblée générale des Nations Unies, Bush emploie explicitement le terme de « Palestine » en référence aux territoires occupés par Israël. Il déclare ensuite que les États-Unis « travaillent en vue du jour ou deux États (Israël et Palestine) vivront ensemble en paix avec des frontières sûres et reconnues, ainsi que l’exige les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies »55. Cette avancée sera hypothéquée par « la lutte contre le terrorisme » dans laquelle se sont lancés les États-Unis. La situation sur le terrain ne cessera de se dégrader. Rétrospectivement, les négociations de Taba constituent le point le plus avancé des négociations israélo-palestiniennes concernant Jérusalem.

6. Conclusion

La « question de Jérusalem » fut, dès le début du processus de paix d’Oslo, « mise au frigo ». Solution raisonnable visant d’abord à calmer les esprits pour les uns, véritable « bombe à retardement » chargée d’exploser lorsque les négociations seront sur le point d’aboutir pour les autres. La ville trois fois sainte fut toutefois, lorsque les circonstances semblèrent favorables, placée au centre d’une véritable négociation entre Israéliens et Palestiniens sous patronage américain. Pour la première fois, à Camp David II, les négociateurs ont abordé cette question épineuse de manière sobre. Le Premier ministre israélien ne se retrancha pas derrière les slogans traditionnels de « Jérusalem unifiée capitale éternelle de l’État juif » pour éviter toute discussion sérieuse.

Les divergences de vues éclatèrent toutefois au grand jour lorsque les Américains soulevèrent la question de la souveraineté du Mont du Temple/Esplanade des mosquées. Il semble bien que de par sa nature, la « question de Jérusalem » marque la limite du processus de paix d’Oslo. En effet, une des critiques souvent adressées aux accords d’Oslo est leur caractère « pragmatique », « réaliste », « graduel » qui les auraient progressivement déconnectés de leur socle historique. Or avec la question de la souveraineté sur l’Esplanade des mosquées/Mont du Temple c’est toute la problématique de l’antériorité des droits historiques qui apparaît en filigrane des discussions sur ce sujet. De plus, c’est indubitablement la mauvaise évaluation israélienne et américaine du rôle central de Jérusalem pour les Palestiniens, les Arabes et les musulmans qui a entraîné une focalisation des frustrations des opinions publiques sur la dimension religieuse du problème. Un autre indice de cet état de fait est que les discussions purement territoriales sur Jérusalem-Est progressent, alors que le blocage s’est révélé insurmontable sur la question de la souveraineté sur l’Esplanade des mosquées/Mont du Temple. A cette occasion, la « ville de la paix » dépassa de loin le seul cadre des négociations israélo-palestiniennes pour toucher aux intérêts chrétiens, juifs, arabes et musulmans. Ainsi placée sur le terrain du religieux, la question de Jérusalem déchaîna rapidement les passions sous le coup d’une instrumentalisation à des fins politiques par les uns et les autres, et sera l’étincelle du second soulèvement du peuple palestinien. Face aux blocages actuels, beaucoup de spécialistes estiment toutefois que le chemin ouvert par la proposition du Saint-Siège — faire des Lieux saints juifs, chrétiens et musulmans un espace à part, fort d’une garantie internationale— devrait faire l’objet de réflexions sérieuses et pourrait constituer une voie possible de sortie du conflit56.

  1. 1. JOËL L., The Jerusalem question, dans KRAEMER J. L., Jerusalem, problems and prospects, New York, Praeger, 1980, p. 16.
  2. 2. Je ne peux que renvoyer le lecteur intéressé par cette matière au livre de LEVALLOIS A. et POMMIER S., Jérusalem, de la division au partage, Paris, Michalon, 1995.
  3. 3. PERRIN H.,Le Vatican et les défis du Proche-Orient, dans Défense Nationale, février 1995, pp. 111-118.
  4. 4. Alexandre del Valle, Intifada ou guerre sainte ?, dans Politique internationale, n°92, été 2001, pp. 24-25. Alexandre del Valle est chercheur à l’université de Paris II et à l’Institut internationale d’études stratégiques. Il collabore à de nombreuses publications de géopolitique (Hérodote, Limes, etc.) ou d’actualité politique (Le Figaro, Panoramiques, etc.).
  5. 5. Voir glossaire.
  6. 6. AIT-CHAALAL A., ROOSENS C. et a., Conflits et processus de paix au Proche-Orient, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 1996, pp. 198-229.
  7. 7. AJCHENBAUM Y. M., Israël-Palestine. Une terre, du sang, des larmes, Paris, Librio, 2002, pp. 66-69.
  8. 8. LAMIA R. et LEMARCHAND Ph.,Israël/Palestine demain. Atlas prospectif, Paris, Editions complexe, 1996, pp. 67-74.
  9. 9. Ibid., p. 73.
  10. 10. MARWAN B., Palestine/Israël : la paix ou l’apartheid, Paris, La découverte, 2001, p. 49. MARWAN B. est écrivain et journaliste palestinien, chercheur à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris).
  11. 11. La résolution 242 exige notamment le retrait des troupes israéliennes des territoires conquis et pose une série de principes en vue d’arriver à une solution pacifique du conflit.
  12. 12. RAMADAN M. A., L’accord de 1997 entre Israël et le Saint-Siège, dans , n°161, 1998, pp. 115-125. Moussa Abou Ramadan est avocat, doctorant en droit, Université d’Aix-Marseille III.
  13. 13. SCHATTNER M., De la paix manquée d’Oslo à la marche vers l’abîme, dans Politique étrangère, n°3/2002, p. 587. Marius Schattner est correspondant local de l’Agence France Presse en Israël depuis 1981.
  14. 14. MARWAN B., Palestine/Israël : la paix ou l’apartheid, Paris, La découverte, 2001, p. 67.
  15. 15. KHADER B., Cours d'analyse socio-politique du monde arabe, séance du 12 novembre 2002.
  16. 16. LEGRAIN J. Fr., Retour sur les accord Israélo-palestinien (1993-2000), dans Magrheb-Machrek, n°170, octobre-décembre 2000, p. 113. Jean François Legrain est chercheur au CNRS, Maison de l’Orient méditérannéen (Lyon), auteur de Les Palestiniens du quotidien. Les élections de l’autonomie (janvier 1996), Beyrouth, CERMOC, 1999.
  17. 17. Il prendra d’ailleurs le nom de « plan Beilin-Abou Mazen ».
  18. 18. LEGRAIN J. Fr., Retour sur les accords Israélo-palestinien (1993-2000), dans Magrheb-Machrek, n°170, octobre-décembre 2000, pp. 114-115.
  19. 19. LEGRAIN J. Fr., op. cit.., p. 116.
  20. 20. AWWAD E., La paix au Proche-Orient : agonie d’un processus, dans Défense nationale, n°3, mars 2001, pp. 97-105. Emad Awwad est docteur en sciences politiques, spécialiste des questions africaines et proche-orientales.
  21. 21. DIECKHOFF A., Les trois défis d’Israël dans Politique internationale, n°83, printemps 1999, pp. 90-92. Alain Dieckhoff est directeur de recherches au CNRS-CERI (Centre d’études et de recherches internationales, Paris).
  22. 22. SCHATTNER M., De la paix manquée d’Oslo à la marche vers l’abîme, dans Politique étrangère, n°3, 2002, p. 587. Marius Schattner est journaliste franco-israélien, correspondant local de l’Agence France Presse en Israël depuis 1981.
  23. 23. MARWAN B., Palestine/Israël : la paix ou l’apartheid, Paris, La découverte, 2001, pp. 80-81.
  24. 24. LAMIA R. et LEMARCHAND Ph., Israël/Palestine demain. Atlas prospectif, Paris, Editions complexe, 1996, pp. 71.
  25. 25. SCHATTNER M., De la paix manquée d’Oslo à la marche vers l’abîme, dans Politique étrangère, n°3, 2002, p. 593.
  26. 26. KHALIDI W., L’affaire de l’ambassade américaine à Jérusalem, dans Revue d’études palestiniennes, n°25, automne 2000, pp. 33-46. Walid Khalidi est un des fondateurs de l’Institut d’études palestiniennes dont il est le secrétaire général. Il a été professeur à l’université d’Oxford, à l’université américaine de Beyrouth et à l’université d’Harvard.
  27. 27. ENCEL Fr., Géopolitique de Jérusalem, Paris, Flammarion, 1998, p. 167.
  28. 28. LEVALLOIS A., Points de vue israélien et palestinien sur les violations des accords d’Oslo, dans Magrhreb-Machrek, n°156, avril-juin 1997, p. 100.
  29. 29. DIECKHOFF A., Les trois défis d’Israël dans Politique internationale, n°83, printemps 1999, pp. 92-93.
  30. 30. AIT-CHAALAL A., ROOSENS C. et a., Conflits et processus de paix au Proche-Orient, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 1996, pp. 173-174.
  31. 31. De 1993 à 2000, Jérusalem fut le théâtre à de multiples reprises de confrontations violentes entre Israéliens et Palestiniens.
  32. 32. Pour une évaluation lucide du bilan de Bill Clinton sur la question israélo-palestinienne, voir QUANDT W. B., Peace Process : American diplomacy and the Arab Israelli Conflict, Washington, Brookings Institution, 2001.
  33. 33. KHALIDI W., L’affaire de l’ambassade américaine à Jérusalem, dans Revue d’études palestiniennes, n°25, automne 2000, pp. 33-46
  34. 34. GRESCH A., Logique de guerre au Proche-Orient, dans Le Monde diplomatique, septembre 2001, pp. 14-15.
  35. 35. Ibid., p. 15.
  36. 36. DIECKHOFF A., Israël-Palestine : la déchirure, dans Politique internationale, n°90, hiver 2000-2001, p. 393.
  37. 37. Ibid., p. 392.
  38. 38. Ibid., p. 394.
  39. 39. GRESCH A., Logique de guerre au Proche-Orient, dans Le Monde diplomatique, septembre 2001, pp. 14-15
  40. 40. Voir le chapitre consacré à Camp David dans ENDERLIN CH., Le rêve brisé. Histoire de l’échec du processus de paix au Moyen-Orient (1995-2002), Paris, Fayard, 2002.
  41. 41. MARWAN B., Palestine/Israël : la paix ou l’apartheid, Paris, La découverte, 2001, pp. 69-70.
  42. 42. DEL VALLE A., Intifada ou guerre sainte ?, dans Politique internationale, n°92, été 2001, p. 24.
  43. 43. DIECKHOFF A., Israël-Palestine : la déchirure, dans Politique internationale, n°90, hiver 2000-2001, p. 395.
  44. 44. Ibid., p. 396.
  45. 45. RAMADAN M. A., L’Accord de 1997 entre Israël et le Saint-Siège : Quelles incidences pour les Palestiniens et le statut de Jérusalem ? dans Maghreb-Machrek, n°161, Juillet-septembre 1998, pp. 115-124.
  46. 46. TINCQ H., Que faire des pierres sacrées, dans AJCHENBAUM Y. M., Israël-Palestine. Une terre, du sang, des larmes, Paris, Librio, 2002, pp. 66-69.
  47. 47. DEL VALLE A., Intifada ou guerre sainte ?, dans Politique internationale, n°92, été 2001, p. 24.
  48. 48. Ibid., p. 25.
  49. 49. DIECKHOFF A., Israël-Palestine : la déchirure, dans Politique internationale, n°90, hiver 2000-2001, p. 399.
  50. 50. Communiqué final de la 9ème session de l’OCI, dans Documents d’actualités internationales, Paris, n°1, janvier 2001, p. 41.
  51. 51. Voir site internet : www.LeMonde-diplomatique.fr, consulté le 12 novembre 2002.
  52. 52. TINCQ H., Que faire des pierres sacrées, dans AJCHENBAUM Y. M., Israël-Palestine. Une terre, du sang, des larmes, Paris, Librio, 2002, pp. 66-69.
  53. 53. LEGRAIN J. Fr., Le fantôme d’Arafat, dans Critique Internationale, n°16, juillet 2002, pp. 43-47.
  54. 54. CHARTOUNI-DUBARRY M., L’après-Oslo : paix avortée ou guerre annoncée ?, dans Politique étrangère, n°3, 2002, pp. 583-4. May Chartouni-Dubarry est en charge des études sur le Moyen-Orient et la Méditerranée à l’IFRI.
  55. 55. GREEN J. D., La politique américaine et le conflit israélo-palestinien, dans Politique étrangère, n°3, mars 2002, p. 622.
  56. 56. Voir sur ce sujet l’article d’ADEOUSSI Cl., Le Saint-Siège et la question palestinienne, dans Revue d’études palestiniennes, n°27, printemps, 2001, pp. 27-39.