Notes provisoires sur les évènements de 1886 et Alfred Defuisseaux

10 septembre, 2019

 

Alfred Defuisseaux (1843-1901)

Alfred Defuisseaux (1843-1901)

Il n'existe pas pour le moment sur la toile de récit un peu circonstancié des évènements de 1886 en Wallonie. Il faut noter cependant le texte paru dans Solidaire https://www.solidaire.org/articles/1886-premiere-grande-revolte-ouvriere... en 1886 qui ne fait pas mention des événements au Borinage et ne parle pas de Defuisseaux. Il y a aussi le texte de Wallonie-Libertaire https://wlibertaire.net/2017/06/linsurrection-de-mars-1886-en-wallonie/. Un article de Wikipédia en parle également. 

Une rencontre avec Claude Favry nous a remis en mémoire l'extraordinaire spectacle de Jean Louvet en août 1990 inspiré de ces évènements Le Grand complot. En attendant de reprendre et discuter aussi, notamment, les conclusions de l'ouvrage 1886, La Wallonie née de la grève ?, Colloque organisé à l'universitéde Liège les 29 octobre, 14 et 29 novembre 1986, par Marinette Bruwier, Nicole Caulier-Mathy, Claude Desama, Paul Gérin, Bruxelles, Labor, 1990.

Dans ce café de La Louvière qui a quelque chose d'à la fois central, populaire et prestigieux (c'est un palais !)- Le Palais de la bière-, Claude Favry me parle du spectacle Le Grand complot, lui qui en a été le conseiller historique.

Relisant les notes que j'avais prises et publiées dans la revue Toudien 1990, je demeure un peu sceptique devant mon enthousiasme puis découvre par hasard ce que Le Soiren écrivait le 18 août 1990 : « Ce spectacle n'accrédite pas la thèse selon laquelle le théâtre serait devenu aujourd'hui un langage minoritaire. Il reste, bien au contraire, le seul medium susceptible de traduire la conscience collective dans son cheminement, de renvoyer à la cité ses propres luttes et ses propres enjeux, de rendre vie à un passé dont les leçons n'ont pas été entendues. Il y a quelque chose de profondément réconfortant à voir des artisans de la scène sûrs de leurs moyens et de leur insertion dans la collectivité. » (Jacques De Decker). Jacques De Decker, sans évidemment négliger l'impact de la mise en scène d'Yves Vasseur, du scénographe Claude Renard, du travail historique de Claude Favry, souligne les mérites de Louvet, mérites de l'écrivain mais aussi mérites de l'animateur du studio-théâtre de La Louvière qui entraîne dans ce spectacle une bonne partie de la centaine de participants.

Je suis moins étonné de lire dans une compilation de citations de l'écrivain réuni par Claude Favry (hors commerce) Regards pluriels sur un auteur singulier : Jean Louvet : « Avec Le Grand Complot, nous sommes dans l'histoire locale, nationale, internationale. M'est donnée une occasion exemplaire d'illustrer ce que pourrait être aujourd'hui la culture wallonne. »  (dans Au fil de l'histoire. Pour un théâtre d'aujourd'hui, LLN, 1991, p. 74-75). Cela fait songer à ce que dit JDD sur le théâtre capable de « renvoyer à la Cité ses propres luttes et ses propres enjeux » (je me suis permis de mettre une majuscule au mot central). Situons d'abord brièvement le contexte historique.

Les évènements de 1886

On lit dansHistoire de la Wallonie (Privat, Toulouse, 1973)« Le 18 mars 1886, à Liège, à l'invitation d'un groupe anarchiste, des milliers d'ouvriers se réunirent pour célébrer l'anniversaire de la Commune de Paris. Après un meeting terminé par la Marseillaise, ce fut une soirée d'émeute. Le bris des vitrines, le pillage des magasins, des restaurants et des cafés dans le centre de la ville terrorisèrent les bourgeois. L'ordre fut rapidement rétabli. Le lendemain, la grève était générale dans les charbonnages de Seraing et des environs. L'armée occupa le terrain et des incidents graves éclatèrent. Il y eut des morts. L'unité de la Wallonie ouvrière se manifesta alors par la répercussion de cette secousse dans le bassin de Charleroi. Le 25 et le 26 mars, les mineurs se mirent en grève et pressèrent métallurgistes et verriers de les suivre. Les actes de violence se multiplièrent. Les verreries, où l'on avait installé des fours à bassin, ce qui avait eu pour effet de réduire la main-d'œuvre, furent détruites. Déchaînés, les émeutiers mirent le feu aux usines, saccagèrent des châteaux. Une grande peur saisit toute la région. L'armée, commandée par le général Vandersmissen, réprima le soulèvement. A Roux, le sang coula à trois reprises. A la stupeur succéda le calme. La grève cependant s'était étendue aux charbonnages du Centre et du Borinage et les remous agitèrent toute la Wallonie, du Tournaisis à Verviers. Carriers de l'Ourthe et du Tournaisis, mineurs du pays de Herve réagirent aux événements qui avaient ébranlé les grands centres industriels du sillon Haine-Sambre-et-Meuse. Le gouvernement, effrayé, chargea une Commission du travail de faire une vaste enquête et il s'engagea dans la voie de l'intervention. C'était une véritable révolution dans les conceptions des dirigeants de l'époque, qui promettaient aux faibles et aux malheureux une protection spéciale de l'Etat. En 1889, l'interdiction du travail industriel pour les enfants de moins de 12 ans et les jeunes filles de 12 à 21 ans, la durée du travail ne pouvait excéder 12 heures et le travail de nuit était prohibé. »(Léopold Genicot (directeur), Histoire de la Wallonie, Privat, Toulouse, 1973, pp. 382-383).

En 2013 l'Institut Destrée et l'université de Liège dressèrent une carte très précise des évènements qui en donnent bien la mesure.

Evènements de 1886

Evènements de 1886


On voit bien la progression [qui ne signifie pas nécessairement que le mouvement se propage] de Liège (18/23 mars) à Charleroi (25/27 mars) puis au Centre et au Borinage (28 mars/2 avril) et à des lieux plus surprenants, en même temps que ces deux dernières régions très ouvrières, ainsi Antoing, Ath, Maffles, Lessines, Ecaussines, Dinant, Andenne, Sprimont, Wavre qui l'étaient moins. C'est important aussi de constater les importants mouvements de troupes émanant des diverses garnisons ou casernes du pays (de tout le pays en réalité). Pirenne parle d'une « campagne militaire ». Defuisseaux insiste sur le fait que la scission du POB qui en résulte ne se fonde pas sur une différence de race et de tempérament entre Flamands et Wallons. Elle est sociologique ou politique, ce qui demeure valable aujourd'hui. Le nombre de morts est très élevé : 24 morts. Des évènements bien plus violents en 1950 et 60-61 en firent moins. 

Cette carte a l'immense mérite de nous donner une vue d'ensemble d'évènements qui mériteraient une histoire plus approfondie susceptible d'éclairer en quoi le mouvement ouvrier a véritablement structuré la Wallonie.  Nous n'avons pas encore relu La Wallonie née de la grève.

Les troupes convergent vers le sillon industriel venant de Bruges, Ostende, Anvers, Beverloo, Louvain, du Limbourg, d'Ypres, de Tournai, Bruxelles, Arlon, du Luxembourg et, proches du sillon lui-même de Namur et Liège. La répression a été bien pensée avec également la garde civique et la gendarmerie.

Causes et arrière-plan, la personnalité d'Alfred Defuisseaux

Il est souvent question lors de ces évènements de la crise économique que subissent la Belgique et les pays voisins et par laquelle elle s'explique effectivement. Il est moins souvent question de la campagne du POB (le Parti Ouvrier Belge, ancêtre du PSB puis du PS actuel), en faveur du suffrage universel qui prévoyait avant même les évènements une grande manifestation à Bruxelles, à la Pentecôte de cette année, le 13 juin, manifestation remplacée par un Congrès en raison du fait qu'elle sera interdite (en raison des évènements que certes le POB n'a pas provoqués), et reportée au 15 août qui fut un succès sans lendemain. Nous suivrons ici l'ouvrage de Jean PuissantL'Évolution du mouvement ouvrier socialiste dans le Borinage, Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1982.

Alfred Defuisseaux, naît à Mons dans une grande famille bourgeoise en 1843. Il fait des études de droit Il défend les accidentés du travail et devient l'avocat des ouvriers. Il plaide notamment la cause des victimes de la catastrophe de Hornu et de Wasmes en 1871 et obtient en leur faveur 100.000 F de dommages et intérêts à payer par les charbonnages . On l'avertit par l'intermédiaire de son frère Léon que s'il continue, l'exploitation de la houille devient impossible. Cette menace est mise à exécution en 1875. Il est condamné pour subornation de témoins et détournement de fonds. Il quitte alors le pays pour ne pas subir sa peine, l'accusation s'avéra non fondée par la suite par un comité de juristes et d'avocats avec notamment Paul Janson .  Il rentre au pays en 1884 lors de la crise gouvernementale qui voit la défaite des libéraux doctrinaires, y signe un manifeste républicain demeuré sans résultats. Il se fixe alors à Attre en novembre 1885 (Jean Puissant , 258-265). 

Quel est le rôle de Defuisseaux en mars 86 :  il « joue un rôle important, sinon prépondérant, durant le printemps 1886. Chaque semaine, il donne d'importants meetings dans les bassins industriels du Hainaut, ses brochures, publiées à des centaines de milliers d'exemplaires et poursuivies par la magistrature belge qui leur attribue la responsabilité des troubles sociaux de mars 1886, font de lui le porte- paroles privilégié de la classe opprimée. » (Jean Puissant, 251)

En février, 1886, le POB lui avait demandé de rédiger une brochure de propagande en faveur du suffrage universel, principale préoccupation du POB, récemment fondé en 1885, qui y voyait la solution à la question sociale dans un pays où seuls quelques milliers de personnes votaient parmi les plus riches, répercutant évidemment très mal les préoccupations d'une classe ouvrière plongée dans la misère, voire la faim. Durant le mois de février Fauvieau, un des leaders ouvriers du Borinage convie Defuisseaux à prendre la parole dans plusieurs meetings, notamment à Pâturages où il rappelle l'aide en nourriture fournie par les coopératives gantoises durant les grèves de l'année d'avant. Jean Puissant nous dit quels sont les sentiments à l'époque du tribun borain. Une note du journal français L'Evènementet reprise dans Le Peupleévoque le vœu que les manifestations en cours pour le Suffrage universel puissent «  faire surgir quelque héros populaire de taille à prendre la direction du mouvement ouvrier d'une manière durable, à lui faire sentir toute son intensité »  (Cité dans Jean Puissant Puissant 211). Pour Puissant, cette note vise peut-être quelqu'un de précis qui pourrait être Defuisseaux. Et celui-ci est prêt à jouer un tel rôle non à Bruxelles (« où les artisans qui sont à la tête du POB ne sont pas de caractère à s'enflammer de la sorte » ajoute Puissant), « mais bien dans le Borinage, sinon dans toute la Wallonie, où ce grand bourgeois, ganté de blanc et coiffé d'un « haut de forme » commence à attirer, par la puissance de son verbe, une sympathie certaine. (Ibid) »  Il s'affirme comme un orateur  sans pareil.

« Portée par cette ferveur naissante »écrit Jean Puissant, Defuisseaux rédige Le Catéchisme du peuplequi paraît « dans les premiers jours de mars » , un ouvrage « qui ne faisait que répéter sous une formule plus heureuse et plus saisissante les vérités les plus banales de la propagande révisionniste » (Destrée et Vandervelde, Le Socialisme en Belgique, Paris, 1898,p. 72-73 cité par Jean Puissant, p. 212). L'ouvrage est tiré une première fois à 5.000 exemplaires et connaît un « succès instantané et sans précédent » (ibid) : 51.000 exemplaires au 13 mars 1886, 90.000 au 19 mars. Le tirage atteindra bientôt les 170.000 exemplaires. On en tire 60.000 en flamand et d'autres versions en wallon. Des grèves éclatent dans le Borinage à partir du 14 mars à Quaregnon mais cessent le 3 avril. On voit que l'agitation tout au long du sillon industriel wallon se développe sur fond de la propagande du POB et de grèves qui, notamment au Borinage, ont déjà commencé le 14 mars à Quaregnon (donc avant Liège, ce qui semblerait indiquer que le mouvement d'ensemble est simultané). Le 25 avril suivant, au Congrès du POB à Gand, son frère Léon Defuisseaux est salué par une ovation et la Marseillaise reprise en chœur par l'assemblée. Entre temps, la Justice a décidé de poursuivre A. Defuisseaux comme responsable moral des évènements de mars. Face aux poursuites engagées contre lui et avant que d'être condamné à un an de prison, il fuit à l'étranger d'où il continue à écrire dans les journaux qu'il a créés. La manifestation pour le SU du 13 juin ayant été interdite par le bourgmestre de BXL, elle est reportée au 15 août semant la panique à Bruxelles. Mais cette manifestation comme les autres se déroule dans le calme. Ce qui explique en partie qu'après la peur des dirigeants devant les évènements de mars, ceux-ci ne sont plus décidés à céder.

Vers la scission du POB par le Parti socialiste républicain

Peu à peu le POB met en veilleuse l'idée d'une grève générale pour obtenir le SU. Ses dirigeants du Conseil général « ont peu d'attaches avec la classe ouvrière de la grande industrie wallonne » (Puissant 232). Un Congrès national des mineurs a lieu à Jolimont en février 1887. Il adopte le principe de la grève générale immédiate pour obtenir le Suffrage universel. Defuisseaux avait incité les mineurs à prendre cette position en opposition au Conseil général du POB qui veut que la grève soit préparée et précédée de manifestations et qui par ailleurs se méfie de la grève. Puissant estime que pour le Conseil général du POB, « il n'est pas question de s'opposer de front aux mineurs qui ont voté le principe de la grève générale immédiate, mais bien d'agir en essayant de les priver du soutien de leur inspirateur exilé, en le déconsidérant. Il faut noter que le Conseil général savait depuis plus d'un mois que Defuisseaux ne respecterait pas ses engagements et c'est donc en raison de l'échec politique subi à Jolimont qu'il s'est décidé à exclure le « gêneur ». (Note 13, p. 237-238) L'exclusion de Defuisseaux s'explique selon Puissant, de manière « incontestable »  par des « divergences politiques », elles  « expliquent déjà à elles seules la volonté du Conseil général de se débarrasser de Defuisseaux qui reléguait peu à peu au second plan les organes régulièrement élus du P.O.B,  et la politique modérée qu'ils poursuivaient. » Il s'agit aussi de priver les mineurs de l'appui de leur principal inspirateur. Defuisseaux préconise alors « une association indépendante des travailleurs de tous les bassins [industriels] belges », qui, estime Puissant « rassemblerait les ouvriers de la grande industrie wallonne » (239). L'enjeu est de taille, il s'agit du contrôle des travailleurs des principaux bassins industriels. Personne ne se lance dans la création d'un nouveau parti. On attend que le le prochain congrès du POB se prononce éventuellement contre le Conseil général du parti. Ce Congrès a lieu à Damprémy le 10 avril 1887. La motion de censure contre le Conseil général est repoussée par 120 voix contre 68 : « l'habileté procédurière du Conseil général » écrit Puissant «  a raison de la pression désordonnées des groupes hennuyers ».

Le POB propose d'ailleurs de réexaminer la question de la mise à l'ordre du jour de la grève générale à un futur Congrès extraordinaire devant se tenir dans le pays houiller.

Le 14 août 1887, un nouveau Congrès POB se réunit à Mons et le Conseil général di POB par une nouvelle habileté procédurière rejette les thèses des partisans de Defuisseaux. C'est à cette date que se réunissant également à Mons de nombreux groupements ouvriers du Hainaut fonde le Parti socialiste républicain qui ne compte que quelques groupes de Bruxelles et de Liège.

« La fondation de ce nouveau parti [le Parti socialiste républicain...] consacre définitivement la scission [d'avec le POB] : six mois après son exclusion du POB, Defuisseaux obtint ce qu'il préconisa d'emblée. Il avait insisté avec force pour que cette séparation se fît, afin que la classe ouvrière des bassins industriels de Wallonie, détachée de la prudente tutelle des Bruxellois et des Gantois, pût aller de l'avant sans plus tarder. » (p. 245)

Au Congrès dissident de Mons, qui décida la création du P.S.R., 56 groupes sont représentés : vingt de Charleroi, 18 du Centre, 13 du Borinage,  2 de Bruxelles et de Liège. Le P.S.R. a rassemblé essentiellement des groupes ouvriers des bassins industriels du Hainaut, deux ou trois seulement dans la région de Liège. Mais ce n'est pas dans le Borinage qu'il s'implanta le mieux, c'est la région du Centre qui fut la plus touchée par sa propagande (Puissant, p. 265) . Le procès du Grand complot est révélateur de ce phénomène : sur 27 militants inculpés, 5 seulement sont borains (Puissant 270).


Les statuts du PSR sont adoptés au Congrès de Châtelet du 25/12 1887. La doctrine du PSR ne se différencie pas fondamentalement de celle du POB sauf sur le moyen pour obtenir le suffrage universel qui est la grève immédiate.

Procès du Grand complot et résorption de la dissidence du PSR

En1888 (p. 289), « l'impatience ouvrière se manifeste tout au long de l'année » d'autant plus que les événements politiques, susceptibles de maintenir l'agitation, se multiplient. Des manifestations tumultueuses ont lieu dans plusieurs grandes villes. Léonard Pourbaix, agent de la Sûreté, agent infiltré, désinforme Alfred Defuisseaux qui appelle les ouvriers à la grève à travers un manifeste imprimé à des centaines de milliers d'exemplaires saisis immédiatement à la frontière. Ce qui accrédite l'iodée d'un complot contre la sûreté de l'Etat  Entre autres, dans le Borinage vers la fin 1888, à cause de catastrophes minières qui font de très nombreux morts. Mais elles se produisent en ordre dispersé et quand le le PSR » décrète enfin la grève générale, au Congrès de Châtelet le 2 décembre 1888, le mouvement, qui avait commencé en ordre dispersé, ne parviendra à s'étendre que faiblement et par à-coups. Il sera rapidement entravé par les mesures prises pour maintenir l'ordre. » p. 291. Au lendemain du Congrès de Chatelet, tous ses dirigeants sont arrêtés et inculpés dans le cadre de ce que l'on a appelé le procès du grand complot qui a lieu en mai. Les avocats découvrent bien vite que toutes les accusations portées contre les accusés ne tiennent pas. On découvre au cours du procès que les explosions à la dynamite, lors des mouvements tumultueux dont il a été question, ont été le fait d'agents provocateurs à la solde de la Sûreté de l'Etat et du gouvernement. 

Jean-François Fuëg écrit : « Petit à petit il s'avéra que la Sûreté avait échafaudé un plan machiavélique visant à décapiter le mouvement socialiste républicain. Pourbaix avait organisé les échauffourées, les manifestations violentes. Il avait fait monter la tension et ses manigances avaient eu le résultat escompté. » (https://fr.calameo.com/books/00104647922a435564539)consulté le 10 septembre 2019). Il est plus sévère pour Alfred Defuisseaux que ne l'est Jean Puissant à qui nous emprunterons ces lignes qui nous permettront de conclure (il nous semble aussi que ce qu'il dit des mineurs borains peut valoir pour les deux autres grands bassins houillers du Hainaut, le Centre et Charleroi) : « Si le développement des groupements ouvriers n'est pas spectaculaire, la pénétration des idées socialistes, elle, s'accentue, d'autant plus que la propagande se limite à des thèmes fort simples et accessibles.

Conclusion : Alfred Defuisseaux et la Wallonie d'aujourd'hui

Alfred Defuisseaux fut l'un des principaux artisans de cette simplification, en imposant l'idée que le suffrage universel résoudrait tous les problèmes sociaux. La conscience sociale collective, que nous avons vu se forger au cours du temps dans leBorinage, se charge dès lors d'un contenu politique : fascinés par cette idée simple mais percutante, les mineurs ne manqueront plus désormais de la rappeler à chaque revendication, y compris dans leurs grèves. Très vite, Defuisseaux apparaît comme un guide, capable de mettre à la portée des masses des idées politiques simples, dans un style vif et alerte ; très vite aussi son personnage se crée et s'auréole de légende, et la justice belge, comprenant très bien le danger qu'il représente, le poursuit activement.

Les mineurs hennuyers, et les Borains surtout, veulent des changements immédiats ; ils ne comprennent pas les atermoiements des militants, anciens déjà, de Gand et de Bruxelles. Ceux-ci, qui ont vu se faire et se défaire tant de groupes, s'éteindre tant d'espoirs, leur demandent sans cesse de patienter, de s'organiser solidement, d'épargner avant d'engager la lutte décisive dans les meilleures conditions possibles. Ces positions sont mal acceptées par les mineurs borains, qui se tournent d'autant plus facilement vers Alfred Defuisseaux que sa fougue répond à leur impatience. Il leur prône au contraire la grève générale immédiate, l'action d'éclat, convaincu que seule la peur, provoquée par des remous sociaux comparables à ceux de mars 1886, poussera les classes dirigeantes à renoncer à leur privilège électoral. Les mineurs borains adhèrent d'autant mieux à cette propagande qu'ils y reconnaissent un aspect de lutte sociale auquel ils sont habitués : la grève qui périodiquement se développe dans leur bassin. » (Puissant, p. 297).

Né le 9 décembre à Mons en 1843, après être devenu avocat dans les procès relatifs aux accidents de travail, Alfred Defuisseaux doit s'exiler en 1876. Il ne revient au pays qu'en 1884-1885. Il y est à peine revenu qu'en raison du fait qu'on lui impute la responsabilité des évènements de 1886 il le quitte à nouveau. Il n'y revient qu'en 1894. Il est immédiatement incarcéré. Il sort de prison la même année en octobre 1894 puis il est élu député de Mons, mandat qu'il gardera jusqu'à sa mort à Nimy le 11 novembre 1901. Si l'on fait commencer sa vie militante en 1871 quand il gagne son procès sur les catastrophes d'Hornu et Quaregnon, il aura passé les trente dernières années la majeure partie du temps en exil. 

Du point de vue wallon, il me semble que l'on peut avancer ceci avec prudence. Jean Puissant évoque les différences dans la manière d'envisager le combat ouvrier entre les dirigeants du POB et les ouvriers du Borinage et des autres bassins hennuyers. L'expérience du Parti socialiste républicain semble démontrer les faibles capacités d'organisation, d'encadrement, de direction des masses populaires wallonnes à cette époque. Liège n'en fait pas partie ou n'y a qu'une présence minoritaire. Il est vrai aussi que c'est le parti qui encadre tout, les coopératives, l'action politique et syndicale. Cette situation va perdurer et ne plus jamais provoquer une scission aussi grave que celle du PSR. En revanche, en raison de l'autonomie de l'action syndicale à l'égard du parti exigée surtout à Liège, la différence de comportement (de choix des moyens de l'action), la volonté d'exploiter cette différence possède avec la FGTB en 1960-1961 une possibilité plus grande de se rendre crédible.  André Renard lancera en janvier 1961 la revendication du fédéralisme et lancera également la même année non pas un parti dissident mais un groupe de pression à l'intérieur du parti, le Mouvement populaire wallon. Le PSB national tentera de le réduire presque avec le même succès que le POB avait réussi à casser le PSR. Mais à la fois en raison du cadre plus fort que représente la FGTB, de l'aggravation des tensions entre Flandre et Wallonie hors du mouvement ouvrier, le syndicalisme wallon d'abord (avant la régionalisation elle-même), obtiendra son autonomie puis verra  celle-ci s'accroître au fur et à mesure que celle de la Wallonie progresse.

Autres textes sur la toile :

L'article de https://www.solidaire.org/articles/1886-premiere-grande-revolte-ouvriere-en-belgique

L'article de Wallonie Libertaire : https://wlibertaire.net/2017/06/linsurrection-de-mars-1886-en-wallonie/

L'article de Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Grève_belge_de_1886

L'article du collectif libertaire René Binamé : https://www.aredje.net/biname/p-rev-86.htm

A noter aussi dans la revue elle-même m'article de Julien DohetOn ne peut faire table rase de l'histoire ouvrière en Wallonie!