Réponses flamande et wallonne à l'enquête Grégoire de 1790

(sur les langues de France)
28 septembre, 2012

 

Annales des Pays-Bas français

Annales des Pays-Bas français n° 37 Année 2012

Un mot tout d'abord de la revue où nous avons découvert la réponse si pas exhaustive au moins en larges extraits de l'abbé Andriès à cette enquête de 1790 sur les langues et dialectes de France.

Les Annales des Pays-Bas français

Il s'agit d'une publication pour laquelle on ne pourra jamais tarir d'éloges, Les Pays-Bas français dont le titre se traduit en néerlandais De franse Nederlanden. La revue s'intéresse beaucoup à la partie de la France où est encore utilisé un dialecte du néerlandais, mais aussi plus largement au département du Nord voire même à la Région Nord-Pas-de-Calais qui a d'ailleurs pu recevoir dans le passé le nom de Flandres ou de Flandre quand elle fut incorporée dans le Royaume de France. La revue reçoit le soutien du gouvernement flamand mais elle est politiquement neutre. Elle s'intéresse à toute une série de domaines et pas seulement aux questions linguistiques mais aussi culturelles, économiques ou politiques. Ou à l'histoire comme cet article de Frederik Dhondt sur le trait d'Utrecht de 1713 Trente années de paix, trois cents ans plus tard : l'Europe, la France, les Pays-Bas méridionaux et la paix d'Utrecht signé par son directeur Luc Devoldere. Il y a d'autres articles comme par exemple sur la reconversion du bassin minier du Nord, des articles sur le flamand/néerlandais en France, une chorégraphie sur la Révolution française etc. Il arrive fatalement que la Wallonie soit impliquée directement dans les sujets traités par la revue 1

La réponse du Flamand Andriès à Grégoire

Le numéro de cette année publie également le texte de la réponse de l'abbé Andries, professeur au Collège de Bergues à l'enquête de l'abbé Grégoire sur les langues parlées en France. Luc Devoldere remarque qu'en 1790 (l'année de l'enquête), la France a décidé de publier les lois du Royaume devenu constitutionnel en ses diverses langues. Mais en 1794, alors que la Révolution de vient plus radicale, socialisante et qu'elle doit faire face à toute l'Europe, la politique des langues se raidit, Barère considère les diverses langues autres que le français comme des ennemies de la République. Et l'abbé Grégoire publie en 1794 un rapport intitulé Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française. A lire les questions de l'enquête, on a le sentiment que l'abbé républicain (et qui le restera quand il deviendra évêque - il fait partie du clergé dit « constitutionnel » - au point de voir ses cendres transférées au panthéon lors du 200e anniversaire de la révolution, hommage à un homme d'Eglise qui en a été vraiment un, alors que le Cardinal archevêque de Paris bouda cette cérémonie à la grande fureur de nombreux républicains catholiques en 1989), n'avait pas une très grande estime pour les dialectes et les patois.

L'abbé Andriès qui reçoit le questionnaire de Grégoire lui répond d'ailleurs franchement qu'il ne considère pas que le flamand (il ne dit pas le néerlandais mais il s'agit d'une langue de culture en réalité, non pas d'un dialecte très différent du néerlandais même si l'abbé le différencie parfois de la langue des « Hollandais » tout en se félicitant - contradiction - de l'abondante production littéraire en Hollande voire de ce qu'il appelle les « Etats-Unis » à savoir les Etats belgiques unis de la révolution brabançonne), serait un dialecte. Il pense devoir dire qu'il est impossible de faire disparaître le flamand. Il s'agit bien sûr ici d'un flamand fort proche du néerlandais, un peu comme le québécois le serait du français si on distinguait les deux langues. Il dit aussi - ce qui ne peut que faire penser à ce que nous vivons - qu'il considère comme un avantage de parler deux langues et même plus dont la sienne qui est le flamand. Il est assez coquet pour s'excuser d'éventuelles erreurs dans sa réponse rédigée en langue française, langue que manifestement il maîtrise parfaitement. Il ne faut pas oublier non plus que ce Flamand est un Flamand de France, belle preuve du fait que la langue parlée encore  à Hazebroek et Bergues était du très bon néerlandais/flamand, la langue de culture voulons-nous dire et non un patois ni un dialecte.

Les Annales des Pays-Bas français ont repris ici l'enquête de Grégoire (et ses questions), de même que nous emble-t-il les réponses d'Andriès à l'ouvrage de Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel Une politique da la langue. La révolution française et les patois, l'enquête de Grégoire, Gallimard Paris, 1975. L'ouvrage est paru dans la collection Folio avec une postface inédite de Dominique Julia et Jacques Revel.

La réponse wallonne (Bouillon) à Grégoire

On va revenir sur les réponses d'Andriès. Mais ce qui est intéressant c'est que l'on puisse la comparer avec les réponses wallonnes. C'est surprenant dans la mesure où les Pays-Bas méridionaux wallons (ou flamands) n'étaient pas encore français à l'époque de l'enquête de l'abbé Grégoire (1790). Ils vont le devenir après la victoire de Jemmapes (novembre 1792), revenir ensuite aux Autrichiens puis à nouveau revenir à la France après la victoire de Fleurus (juin 1794), la Principauté de Liège n'ayant pas un sort totalement différent du reste des Pays-Bas (mais les fameux Etats-Unis ne s'y étendent pas plus qu'ils ne s'étendent au Luxembourg tant wallon que germanique qui restent à l'écart). C'est dans le Duché de Bouillon que va arriver le questionnaire de Grégoire. Le Duché s'est soustrait à la souveraineté liégeoise en 1678 avec l'appui de la France, du moins ceux qui le dirigent et qui sont des créanciers abusifs de l'Evêque de Liège, les La Marck puis les Latour d'Auvergne, seigneurs de Sedan. Ce « Duché » » s'étend sur 230 km2 et a une population de 2500 habitants. Il a aussi un statut de protectorat français et c'est à ce titre qu'il reçoit l'enquête de Grégoire. C'est un Augustin de Bouillon qui y répond, le Père Léon. La réponse wallonne n'est pas nécessairement totalement opposée à la réponse flamande comme le note Astrid von Busekist dans La Belgique .Politique des langues et construction de l'Etat (Duculot, Gembloux, 1998). Le Père Léon utilise aussi le mot « langue » pour désigner le wallon ce qui semble indiquer selon A. von Busekist  un emploi autonome. Mais tandis que le flamand est présenté comme existant depuis longtemps et de manière autonome du français, que le wallon est présenté par le Père Léon comme « la langue française ancienne et primitive «  (cité p. 25 de l'ouvrage de von Busekist : ce n'est ni totalement faux ni vraiment exact). Plutôt que de diglossie dans les Pays-Bas méridionaux wallons (wallon/français), il faudrait selon Astrid von Busekist parler de « pidginisation » en s'inspirant de Daniel Droixhe qui a d'ailleurs bien montré la complexité de ces liens entre wallon et français 2, le français pouvant d'ailleurs en quelque sorte rehausser l'intérêt du wallon chez les locuteurs cultivés de cette langue, avis qui ne serait pas nécessairement partagé par tous 3.

Pour Astrid von Busekist, les révolutionnaires français ont jugé que la proximité du wallon et du français « était suffisamment grande pour ne pas traiter la Wallonie comme la Bretagne, la Corse, l'Alsace ou la Flandre » (p. 27). C'est d'autant plus intéressant que le « Flamand » interrogé par Grégoire est véritablement français par nationalité ce qui est moins le cas du « Wallon », si l'on veut, les deux ecclésiastiques étant d'ailleurs des partisans de la révolution française à l'époque où ils répondent. Même si la revue TOUDI avait envisagé de susciter de tells rencontres, il ne semble pas y avoir eu réellement d'études comparatives portant sur le lien entre langue de culture et dialectes en Flandre et les phénomènes linguistiques qui y correspondent en Wallonie, étant bien entendu qu'à côté du wallon il existe aussi le dialecte picard et le dialecte lorrain. Le flamand si autonome de l'abbé Andriès ait disparu - dans son autonomie de langue de culture -  dans ce qui  était son pays, la France, que le français est devenu la langue de la Wallonie où cependant le dialecte wallon notamment est toujours vivant quoique menacé, la France demeurant très centralisée, la Wallonie et la flandre étant les deux entités très autonomes d'un pays fédéral.

Nous avons dit l'intérêt en général des annales des Pays-Bas français très soigneusement éditées. On peut commander le numéro qui vient de paraître (n° 37 Année 2012), au prix  de 32 € (France 34 €), en écrivant à Ons Erfdeel, Murissonstraat, 260, 8930 Rekkem,  dirkvanassch@onserfdeel.be


  1. 1.  Ons Erfdeel
  2. 2. Daniel Droixhe Dialecte et français dans la Wallonie d'ancien régime, Une réponse inédite à l'enquête de l'abbé Grégoire (1790) in Hommages à la Wallonie, Mélanges offerts à Maurice A.Arnould et Pierre Ruelle, édité par H.Hasquin, éd de l'ULB, 1981, pp. 123-145 et  Langues mères et vierge folles, in Le genre humain, n° 21, Seuil, Paris, 1990.
  3. 3. Langue, dialecte, idiome : la terminologie et le fond