Critique: ''La Couronne et la Rose, Baudouin et le monde socialiste 1950-1974'' (Vincent Delcorps). Editions Le Cri

22 juillet, 2010

 

Hiver 60

Affiche d'HIVER 60 (Thierry Michel): déterminant pour Baudouin Ier

Vincent Delcorps décrit une, « horde de parlementaires » faisant face à Baudouin Ier, lors de sa prestation de serment comme Prince royal. Et cela gêne un peu qu’il n’ait pas dit ce qui est survenu à l’un d’eux (de cette « horde »), qui s’était permis de crier Vive la République ! Certes, Lahaut, à qui ce cri fut attribué , n’était pas socialiste, mais communiste, et c’est aux rapports avec les socialistes que le livre est consacré. Il est vrai que les personnes dont on dit qu’elles sont humiliées et blessées, sont l’opinion flamande (p.28) qui a eu le sentiment de s’être fait dicter la loi « par une minorité d’émeutiers wallons » (p.28), oui Léopold III. Mais les morts de Grâce-Berleur ? Et Lahaut? Leurs familles? Le livre est certes consacré aux rapports avec les dirigeants socialistes, pas les militants socialistes dont, cependant, l'auteur dépouille le courrier dans les archives de l’Institut Emile Vandervelde. Au demeurant, tout cela est passionnant, mais mériterait parfois plus d’esprit critique.

 

Léopold III ne s’est pas vraiment « retiré » en 1950

L’auteur rappelle le mot de Jean Vanwelkenhuysen dans 1940 : quand les chemins se séparent, Duculot, Gembloux, 1988, p. 369, à propos de l’entrevue de Wynendaele: « un abîme d’incompréhenion s’est creusé » (cité p. 29), entrevue cependant à laquelle Spaak assistait. Le 2 décembre 1950 à Arlon, Bauduin Ier , en visite officielle, ignore ostensiblement Pierlot et ne lui sert pas la main. Delcorps écrit que « le jeune souverain éprouve quelques difficultés à se situer par rapport à son passé. Au sien, surtout, et à celui de son père. »(p.29). Le 6 février 1952, par exemple, il refuse d’assister aux obsèques de Georges VI, le roi d’Angleterre (l’alliée de la Belgique dans la Deuxième guerre, mais Léopold III n’était pas dans son « camp », des ministres anglais ont refusé de recevoir sa mère en 1944 et 1945). Le 15 février, outrepassant l’hypocrise constitutionnelle qui consiste pour le Premier ministre à couvrir le roi, Victor Larock du bureau du PSB considère que Baudouin «  a cédé à des sentiments qui s’accordent mal à ses obligations envers la Belgique » (cité p.31). Tout le monde en est à ce point persuadé que la Chambre (pourtant majoritairement PSC et qui soutient un gouvernement PSC), vote une résolution condamnant le gouvernement. Huysmans demande d’ailleurs au gouvernement de canaliser les influences qui s’exercent sur le jeune roi (c’est-à-dire celles de son père et de son épouse). Henri Rolin parle au Sénat (p.5), d’une politique personnelle qui fait penser aux « incidents de 1940 » Confirmant ce qu’écrivait il y a peu Ludo De Witte dans cette revue 1 , le cabinet du roi Baudouin est le même que celui de Léopold III, Léopold III continuant d’ailleurs à cohabiter avec son fils. Le 1er février 1953, un raz-de-marée frappe la côte belge. Baudouin est en convalescence dans le Midi. Il finit quand même par rendre visite aux parents et concitoyens des victimes, puis retourne se reposer. Il y a des commentaires acerbes. Le 15, il convoque (à son lieu de repos), le Premier ministre PSC pour lui demander de les faire cesser. Ce qui fait songer à un Devèze dont, pendant la question royale, Léopold III retarde l’avion en vue de lui confier un paquet à livrer à Bruxelles. Les attaques continuent à fuser dans la presse. V. Delcorps rapproche cette volonté de museler la presse d’une volonté de Léopold III durant la drôle de guerre quand la presse belge affichait (en dépit de la neutralité officielle du pays) ses symathies à l’égard des alliés. Le 23 février, Baudouin Ier donne même une interview au journal France-Soir où il déclare que « c’est à l’unité même de la Belgique que l’on cherche à porter atteinte par des offenses à l’unité de la famille royale »(p.42). France-Soir qui avait d’ailleurs explicitement fait état de l’autorisation du roi de répéter ses propos, produit, dit V.Delcorps, d’ « apparentes preuves » (p.43), qu’il en est bien ainsi. L’opposition socialiste se déchaîne, ne met pas en cause le roi, mais le gouvernement de même que l’entourage du roi. Il n’y a d’ailleurs pas que les socialistes. Lors d’un Conseil des ministres le 3 mars suivant, le gouvernement PSC souhaite « un meilleur fonctionnement du cabinet du roi, dans un sens plus orthodoxe de la monarche constitutionnelle » (p.44) V.Delcorps reconnaît que Baudouin est le seul roi des Belges ayant connu son père vivant, jeune et à ses côtés. Il estime que Baudouin pouvant encore être conseillé par son père, « ne pouvait laiser passer une telle chance. » (p.45) Mais enfermé dans son sujet, il se contente de dire que les socialistes n‘ont pas réclamé la République en 1950. Peut-être pas les socialistes. Mais en août 1792 les députés français de la Législative (1er octobre 1791- 21 septembre 1792) proclamèrent-ils la République, même après les émeutes du 10 août ? Il y a une telle force archétypique dans l’être d’un roi qu’il faut beaucoup pour l’en dépouiller. Les Français d’août 1792 en arrivèrent à faire décapiter Louis XVI le 21 janvier 1793. Qu’auraient-ils pu faire d’autre puisqu’il fallait aller vite, face à une Europe hostile et en armes à ses frontières ?

Lilian encore moins

Ce qui est plus grave encore, c’est l’influence exercée par la Princesse Lilian. Nous avons déjà relevé avec Christian Laporte l’incident de septembre 1950 avec Joseph Pholien 2. V.Delcorps cite de nombreuses sources plus que fiables qui relèvent cette influence comme Achille Van Acker (cité dans le livre de Evrard Raskin, Princesse Lilian, La femme qui fit tomber Léopold III, Bruxelles, 1999), comme l’ambassadeur de France qui, selon Vincent Dujardin dans son livre sur Pierre Harmel, rapporte – en 1957 – qu’au Palais « Léopold et Lilian président les repas ». Evrard Raskin écrit d’ailleurs (mais il n’est pas le seul à évoquer cela), que «  le jeune roi Baudouin donnait l’impression d’être amoureux de la Princesse Lilian » (cité p. 53), (qui est son aînée de 14 ans). Lilian est décrite comme une femme ambitieuse, aimant parader en public et faire la une des journaux. Van Acker va même jusqu’à soupçonner qu’elle aurait le projet de substituer son fils Alexandre à Baudouin… En fait la cohabitation Léopold III/Baudouin avait été rejetée en principe par les trois grands partis nationaux mais, écrit Delcorps, les éites politiques « consentent à Léopold le droit de rester à Laeken, tout en exprimant le vœu que la cohabitation soit de courte durée. Il faudra pourtant attendre dix ans encore avant que Léopold et Lilian ne quittent Laeken. »(p.59). L’auteur explique ce retard par des arguments qui convainquent : le fait que régler cette question n’est pas rentable électoralement puisque la famille royale est encore populaire, parce qu’il y a d’autres chats à fouetter, mais aussi parce que le couple ex-royal résiste et enfin parce que l’on a peur de revivre la déchirure de 1950 –« le sang de Grâce-Berleur n’a pas encore séché. » écrit V.Delcorps, faisant allusion pour la première fois aux victimes des gendarmes, des morts sur lesquels la Justice volontairement, n’a, délibérément, pas voulu faire la lumière. 3.

Les socialistes au gouvernement avec Baudouin

Lorsque, après les élections législatives de 1954, un gouvernement se forme avec les socialistes et les libéraux, Baudouin parvint à écarter le libéral Charles Janssens comme ministre puisque cet homme avait déclaré en 1944 que Léopold était le premier incivique du royaume. Le 23 mai 1954, le gouvernement assiste avec le roi à la pose de la première pierre d’un monument érigé près du champ de bataille de la Lys (23-28 mai 1940) à la gloire de Léopold III. Le discours du roi est invraisemblable: il s’agit d’un long plaidoyer en faveur de la conduite de son père en mai 1940, la raison exacte qui avait déclenché l’affaire royale. Bien entendu, le texte a été approuvé par le Premier ministre Van Acker et, en Flandre, nous dit Delcorps, des cris « Vive Léopold ! » montent de la foule à chaque fois que le nom du roi de 1940 est prononcé. L’ensemble du PSB soutient pourtant ce que l’on n’ose appeler une « politique », car il s’agit tout simplement (ce dont V.Delcorps ne semble pas s’aviser), d’un reniement pur et simple assorti d’actes de soumission extravagants ! Quand on sait le peu de volonté de résistance du roi en mai 1940, quand on sait que la foule flamande qui acclame le roi était, au moins en partie, celle d’un peuple qui, pour des raisons que l’on peut, certes, comprendre, a admis les redditions volontaires face à l’ennemi. 4 Une pareille cérémonie aurait-elle pu avoir lieu ailleurs qu’en Flandre ? Et substituer Baudouin à Léopold, qu’est-ce que cela a changé en fin de compte ? Du moins jusqu’ici ?

Reniements du PSB, colère des socialistes wallons

Le Grand Maréchal de la Cour invite d’alleurs les ministres socialistes à demander audience à « Sa Majesté (sic) le Roi (sic) Léopold (re-sic)». Ce qu’ils font ! Van Acker, désireux de se réconcilier avec Léopold invite son gouvernement à nommer Léopold président d’une Commission nationale pour l’étude des problèmes posés par le progrès des sciences. La nouvelle de la création de cette Commission sera donnée lors du 80e anniversaire de la reine Elisabeth en 1956. Van Acker compte y faire l’éloge de Léopold. Mais le roi désire qu’Hubert Pierlot – encore lui ! – ne soit pas présent. Il est invité, mais en même temps qu’invité, invité à ne pas se présenter à la cérémonie et c’est Spaak qui lui écrit de ne pas y venir. Selon Delcorps, en tant que belge et en tant que flamand ( ?), Van Acker « tente de réunifier la population autour de la famille royale »(p. 76) L’hebdomdaire libéral Le Flambeau se demande en septembre 1957, pourquoi Van Acker a viré de bord. Le 26 mai de la même année, lors de, cette fois, l’inauguration du monument de la Lys, Van Acker rend « un vibrant hommage au quatrième roi des Belges » (p. 77). Van Acker est ovationné. Quant à l’Histoire, elle n’est pas, avec les morts, la seule qui soit insultée à cette occasion. Il est fatal que ces comportements de Van Acker aient sucité une profonde hostilité chez les socialistes wallons. Chez ces socialistes, réunis en congrès à Namur en 1959, les 6 et 7 juin 1959, désormais libérés de responsabilités gouvernementales (un gouvernement PSC homogère puis PSC-libéral a succédé à celui de Van Acker après les élections de 1958), «La fièvre wallonne reprit aussitôt »5. En décembre 1959, au congrès du PSB, Van Acker est hué. Le syndicaliste André Genot (qui succèdera à André Renard à la tête du MPW), prend d’autres positions et son discours « fut follement acclamé par ceux-là mêmes qui avaient conspué Van Acker et qui entonnèrent une ”Internationale” spontanée et virulente dirigée contre un Bureau maussade et embarrassé.» note toujours La décision politique en Belgique, mais non V.Delcorps. On est surpris d’apprendre que Léo Collard ait craint que le roi ne sanctionne pas les lois approuvées par le parlement en matière scolaire dans la mesure où elle atteignait le monde catholique. Il semble même, selon le témoignage de G.Eyskens (cité p.103), que le roi ait songé à refuser sa signature.

Retour du PSC au pouvoir

V.Delcorps s’efforce de montrer que Léopold III n’aurait pas permis que s’instaure une vraie « dyarchie ». Mais ensuite, il affirme le contraire : « Léopold conserve vingt-neuf ans de plus que son fils et possède l’irremplaçable atout de l’expérience. Ses conseils portent sur le plan humain, certainement. Contrairement à ce qu’il prétend, ils portent aussi sur le champ de la politique tant intérieure qu’extérieure. » (p.116) Et d’ajouter « Comment pourrait-il en être autrement ? ». Mais c’est le mot de trop qui condamne le système monarchique et dynastique. Ce système qui s’épanouit dans le secret, qui n’est jamais contraint à la publicité au sens d’Habermas, ne peut jamais qu'engendrer des situations semblables. La monarchie ne peut que jouer son rôle secret - et desurplomb ! Pour gâter – ou affadir, c’est comme l’on voudra – ce qui se décide au terme de l’affrontement public entre les acteurs démocratiques, non seulement les hommes politiques, mais aussi la société civile, la presse, les syndicats, les groupes de pression etc. En mettant un personnage comme le roi à l’abri du monde, on remet fondamentalement en cause la souveraineté du peuple qui peut être moins souveraine que le Souverain, mais qui ne s’exerce, elle, que dans le monde... L’exemple du maintien de Léopold III pendant dix ans auprès de Baudouin Ier (et aussi de la Maison de Léopold III, ce sur quoi V.Delcorps s’interroge trop peu), qu’est-ce, sinon le déni du veto wallon sanglant au maintien de Léopold III sur le trône ? On a pu par exemple saboter l’enquête sur l’assassinat de Julien Lahaut, de la même manière que l’enquête sur les morts de Grâce-Berleur. Mais « Sa Majesté Léopold III » est demeurée en grande partie, effectivement « sa majesté », comme si rien ne s’était passé, ni en 1950, ni en 1940.

Tentative de révocation d’Eyskens

L’affaire de la tentative de révoquer Eyskens à cause du Congo donne la mesure de ce qu’était demeuré le poids politique de la monarchie. Comme le montre le Courrier du CRISP du 9 septembre 1960, un nombre impressionnant de personnalités ont été contactées : le rédacteur en chef du « Soir » et de « La Libre «  (qui écrivent, sur ordre, pour préparer le passage à un gouvernement d’affaires voulu par le Palais, ce n’est pas le moins étonnant de toute cette affaire), Naessens le directeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas, Van Zeeland, le recteur de l’Ulg Dubuisson, Jacques Pirenne (ancien conseiller de Léopold III), Spaak et finalement Léopold III lui-même (comme l’indique Delcorps). Comme le montre Ludo De Witte 6, il reste quelque chose de cette tentative avec l’installation d’Harold d’Aspremont Lynden au ministère des affaires africaines. Mais plus que cela (que néglige Vincent Delcorps), il s’agit de tout un réseau qui s’installe au Palais pour une politique africaine : Gobert, l’oncle d’Harold est Grand maréchal de la cour, il représente le roi dans les 12 commissaires qui chapeautent la Société Générale. Il y a aussi des gens comme Capelle, Paulus (chef de cabinet adjoint du roi), Lilar (le vice Premier ministre), Kronacker (Président de la Chambre), Scheyven, Wigny (ministres) tous très impliqués dans une série d’entreprises coloniales. Ludo De Witte écrit à ce sujet que « la classe politique, y compris la cour, a un intérêt matériel direct et considérable dans le déroulement de la crise congolaise » 7 Certes, ce n’est pas exactement le sujet du livre, mais on aurait pu quand même signaler les responsabilités de Baudouin dans l’assassinat de Lumumba. Seul le discours du 30 juin qui a commencé à le mener vers son assassinat est évoqué.

Le mariage du roi coïncide avec son émancipation à l’égard de son père et le déclenchement des grèves de 60. Marié le 15, le roi revient de son voyage de noces, le 29 décembre . Pendant le voyage de noces, Léopold III et Lilian ont quitté Laeken pour s’installer à Argenteuil en emportant une partie des meubles, addition burlesque aux tragiques événements de 1950, dont ce déménagement constitue en quelque sorte l’épilogue ou l’accomplissement. 8 . Les socialistes si souvent critiques de la monarchie les dix années précédentes, souhaitent voir le roi jouer un rôle, ne serait-ce que le rôle de récepteur de la démission d’Eyskens. Mais aussi, pense V.Delcorps (en ne se refusant pas ce plaisir), parce que le « roi conserve un statut supérieur »(p.160). Pour l’hebdomadaire Pan, « André Renard sait que le Palais est tellement inquiet des tendances fédéralistes, que le Roi en est à craindre une victoire des modérés qui serait celle de la Flandre sur la Wallonie (…) Pour réusssir, il lui fallait le chaos. Il l’a. » (Pan du 4/1/1961). De fait, à plusieurs reprises, Vincent Delcorps signale que, depuis cette grève, Baudouin considère que « Gouverner sans les socalistes devient un pari risqué » (p. 165). Une Wallonie rouge et puisssante est apparue et elle fait peur. Cette thèse réapparaît à d’autres endroits dans le livre de Delcorps. L’auteur a interrogé Ernest Glinne à ce propos qui lui a déclaré à propos des socialistes: « La réalité c’est que tant qu’ils étaient au pouvoir, ils étaient moins contrariants (…) S’ils ne sont pas au gouvernement, les socialistes wallons risquaient d’être repris en main par le radicalisme de grosses franges de leurs syndicats (…) Donc, il vaut mieux les avoir au pouvoir parce que leur présence atténue les exubérances (…) Je suis certain que ceux qui favorisaient le maintien des socialistes au gouvernement, à Bruxelles, se disaient : s’ils n’y sont pas, leur aile wallonnne est imprévisible. » (pp. 236-237). Cela n’empêche pas le roi, toujours selon Glinne de redouter « la mise en place d’institutions exclusivement wallonnes » et de craindre «  l’implosion de l’édifice ”Belgique”.» Baudouin « serait (…) réfractaire à toute autre forme d’autonomie » que l’autonomie culturelle voulue par les Flamands (p. 242).

Vincent Delcorps aurait peut-être pu ajouter aussi que le souvenir de juillet 1950 a certainement été important dans le souci de Baudouin pour la Wallonie et pour les socialistes wallons, souci politique évidemment et pas du tout désintéressé. Bref, la Wallonie rouge et puissante a malmené la monarchie au moins jusqu’à l’année où ce livre se termine, soit en 1974. Cette crainte a pu jouer encore , comme en 1976, avec les grèves du vendredi, voire les manifestations très dures des sidérurgistes à Bruxelles en 1982. Cinq ans plus tard, les socialistes sont à nouveau au gouvernement fédéral. Depuis 1987, ils y sont toujours et une telle permanence est sans équivalent dans l’histoire du socialisme en Belgique, d’autant qu’elle se double d’une permanence tout aussi longue dans les gouvernements régionaux. En septembre 1991, sous l’impulsion des socialistes, le Parlement wallon se réunit dans le but éventuel de passer outre des décisions du gouvernement central, qui cède.

On pourrait dire que la Couronne a finalement intégré complètement les socialistes à la direction du pays (où ils n’avaient guère été avant 1950 : pas du tout avant 1914 , en 1940 seulement le plus souvent dans des gouvernements d’union nationale 9 un peu plus entre 1944 et 1950). Ce qui leur a permis d’y être ce sont leurs « exubérances » que venaient attiser les franges radicales des syndicalistes wallons, liés depuis 1950 au moins à la revendication d’autonomie wallonne dont les principes demeurent socialistes chez des gens comme Francis Gomez 10. C’était peut-être important de le rappeler ici, pour lier le passé au présent . Notons que ces « grosses franges » ont toujours été minoritaires et en quelque mesure « isolées ». Mais si elles sont affaiblies, le poids de la monarchie n’est plus qu’une insoutenable légèreté, certes, encore inacceptable pour les démocrates, tout ce livre en donne le sentiment jusqu’à la nausée. Et pas à cause du parti pris monarchiste de son auteur, mais en raison du fait qu’il a voulu rester avant tout un historien. Soulignant, malgré tout (et peut-être à son corps défendant), à quel point les princes agissent selon leur bon plaisir à l’égard de ceux qui gouvernent avec eux, moins avec le peuple. Certes évoquer le peuple, c’est aussi évoquer son poujadisme spontané à l’égard des dirigeants, poujadisme souvent injuste (même quand il s’agit des dépenses liées à l’exercice de la fobction royale, car ce n’est pas là le fond des choses). Mais ce peuple est aussi, vraiment sans romantisme, le monde vécu d’Habermas « habité par une vitalité et une tendance à l’autonomie irrépressibles » 11. Ce qui n’est nullement la spontanétité des pulsions élémentaires, mais le désir d’aller au bout des choses, d’attendre , longtemps parfois et de garder ses engagements comme ceux de la Résistance formulés dès le mileu d’une terrible guerre à l’encontre d’un roi qui, s’étant déjugé, fut chassé malgré tout par le peuple, en dépit des minauderies des courtisans, même de gauche. Et avec ce déménagement de décembre 1960 qui comble le vœu de ceux qui moururent le 30 juillet 1950 et de ceux qui allaient encore mourir le 6 janvier 1961 à Liège. L’Etat n’a pas d’argent pour honorer leur mort. Il en a beaucoup plus pour honorer celle des assassins, les rois en particulier. 12 Qui courent toujours et qui paradent, tant morts que vivants.

 

PS: en forme de simple constat et de réflexion possible : la tentative de révocation de Gaston Eyskens en août 1960  précède de trois mois la plus grande grève que la Belgique et la Wallonie aient connue.

  1. 1. Lumumba et le péché originel du roi Baudouin
  2. 2. Léopold III régna longtemps après son abdication
  3. 3. Comment sont morts les morts de Grâce-Berleur (I) et (II)
  4. 4. Régiments flamands et wallons en mai 1940
  5. 5. Ladrière, Meynaud, Perin La Décision politique en Belgique, CRISP, Bruxelles, 1965, p. 101.
  6. 6.  Lumumba et le péché originel du roi Baudouin
  7. 7. Ludo De Witte, L’assassinat de Lumumba, Karthala, Paris, 2000, pp. 90-91.
  8. 8. « Ce déménagement s’accompagna aussi du transfert du château de Laeken vers celui d’Argenteuil d’environ quatre cents pièces du mobilier et objets appartenant à l’Etat, auquel le roi Léopold tenait particulièrement pour le seul motif que ces biens présentaient un fort lien avec ses ancêtres. » écrit Michel Verwilghen dans Le mythe d’Argenteuil : demeure d’un couple royal, p. 190. Il minimise les choses, mais s’étend longuement sur toutes les discussions provoquées par ce drôle de conflit domestique entre un père et son fils, entre sa belle-fille et la belle-mère… Sur une bonne vingtaine de pages…
  9. 9. Pascal Delwit remarque: «De 1918 à 1919, le parti libéral est présent au gouvernement quasi sans discontinuité, à la seule exception du court gouvernement travailliste Pollet-Vandervelfde entre 1925 et 1926, tantôt avec les seuls catholiques, tantôt en tripartite. Durant l'entre-deux-guerres, il n'est absent des responsabilités que 335 jours.»  (La vie politique en Belgique de 1830 à nous jours, Bruxelles, Editions de l'ULB, 2009, p. 101.
  10. 10. Régionalisme wallon toujours vivant
  11. 11. Yves Cusset, Stéphane Haber, Le vocabulaire de l’école de Francfort, Ellipses, 2002, p. 44.
  12. 12. Une dynastie francophone, réactionnaire et riche