Impulser le développement en réseau des grandes villes wallonnes

9 mai, 2012

Pour garantir l’unité de la Wallonie et sa pérennité, il faut activer le développement de ses grandes villes en un réseau et comme colonne vertébrale de l’ensemble de la Région. C’est ce que passent sous silence les propositions récentes de Free

Plus d’un mois après les déclarations interpelantes du Ministre Jean-Claude Marcourt proposant en janvier 2012 la « déconstruction – reconstruction de la Communauté française de Belgique » ainsi que la régionalisation de l’enseignement, le président du Parlement de la Communauté française Jean-Charles Luperto a convié le 19 mars le think tank Free, composé de personnalités du monde entrepreneurial belge francophone, à présenter ses recherches sur les synergies entre la Wallonie et Bruxelles, et ses propositions d’actions visant à lever les freins au développement de celles-ci. La lecture du document-mémoire présenté en cette circonstance et élaboré par un groupe de huit experts universitaires, nous paraît devoir être porté à l’attention du citoyen ou du mandataire wallon soucieux de voir prendre corps le redressement effectif de sa Région, et ce, pour la raison paradoxale qu’elle l’aiderait précisément à repérer un certain nombre de carences présentes du côté wallon, susceptibles d’entraîner un ralentissement, voire un amenuisement progressif du processus même de redressement de la Région. 1

Une démarche étrange dans le cadre constitutionnel actuel

Il est tout d’abord nécessaire de constater que l’étude de Free se soucie spécifiquement de promouvoir le développement de synergies avant tout économiques entre les deux Régions ; à cet égard, on est en droit de s’étonner que cette étude soit présentée dans l’enceinte spécifique du seul Parlement communautaire, alors que la Communauté française, même redésignée Fédération Wallonie-Bruxelles, n’est investie, comme chacun sait, que de compétences et de missions à caractère éducationnel, culturel, social, mais certainement pas économique, ni territorial, ni infrastructurel à finalité socio-économique, à l’inverse précisément des Parlements régionaux, wallon et bruxellois. Il est donc difficile de ne pas voir dans cette initiative prise par ce Parlement de la Communauté Française de Belgique, un exemple d’incohérence, imputable finalement au fonctionnement global de ces trois Parlements. Il est en outre éclairant de rapprocher ce fait d’une autre réalité, de portée plus structurelle, dont sans doute peu de gens ont connaissance, et qui est le fonctionnement, depuis plusieurs années, d’un véritable « Conseil (consultatif) économique et social » bel et bien mis en place, dans la discrétion, aux côtés de ladite Communauté/Fédération, et ce, en doublon avec le Conseil économique et social de Wallonie ( CESW ) , pourtant « bardé », lui, d’une expérience longue d’une quarantaine d’années ! A cet égard, il nous semble que l’on a de quoi inviter les membres du Parlement wallon, non seulement à s’émouvoir fortement de cette permutation enfreignant les dispositions constitutionnelles existantes, mais aussi à s’engager énergiquement pour faire respecter à nouveau le champ originel de ses compétences propres, et même pour se préparer à leur tour à élargir celui-ci, dans un souci de cohérence et d’efficacité régionale accrue, comme l’a récemment proposé avec clairvoyance le Ministre J.-C. Marcourt.

Outre l’approche (trop) mono-disciplinaire, et « économiciste », adoptée par la Fondation « Free », pour oeuvrer à la stimulation de synergies entre la Wallonie et Bruxelles, il importe de mettre aussi en évidence et de déplorer une forme de dénégation que son étude affiche par rapport au grand « débat institutionnel », qui traverse la Belgique et ses entités fédérées depuis, à présent, plusieurs années.

Le travail de Free avertit en effet explicitement « qu’il ne s’agit pas de prendre part au débat institutionnel… » et que les diverses recommandations d’actions formulées « n’ont aucun caractère institutionnel ; elles proviennent pour une grande part d’échanges avec des acteurs de terrain et sont de nature purement économique » (p.14).

Or il nous parait important de ne pas se laisser égarer par ce langage en quelque sorte « abstentionniste » et de « purisme universitaire », vis-à-vis du débat institutionnel bien réel et de l’enjeu des réformes structurelles concrètes qui pourraient en découler.

En parcourant le document de Free, on peut en effet aisément pointer un ensemble de recommandations d’actions ou d’orientations concrètes, qui, en elles-mêmes, ne peuvent que comporter, certes en creux et sur un mode implicite, l’affirmation de la nécessité de passer par de prochaines réformes institutionnelles, débouchant en réalité sur la reconnaissance pure et simple d’une entité territoriale à finalité socio-économique, qui serait à l’avenir avant tout francophone unifiée Wallonie-Bruxelles, et qui ne s’appuierait plus sur la distinction institutionnelle actuelle de deux Régions.

Nous extrayons ci-après du document, trois exemples de recommandations, faisant apparaître cette discordance entre le discours explicite de non-engagement institutionnel, et la réalité sous-jacente du souhait de transformations sur ce plan, dans le sens d’une effective communautarisation.

Trois exemples de propositions

1 – Free recommande dans sa conclusion (pp. 7, 17) que l’étude des synergies entre la Wallonie et Bruxelles « débouche sur un plan d’ensemble cohérent destiné à favoriser le développement de la partie francophone du pays. De nombreuses infrastructures restent à mettre en place pour tirer au maximum parti de la dynamique régionale qui a commencé à émerger dans la foulée du plan Marshall et de la naissance de la fédération Wallonie – Bruxelles…Des priorités doivent être définies et inscrites dans une vision à long terme ».

Ne serait-ce qu’à la lecture de cette recommandation, nettement volontariste, chacun peut, nous semble-t-il, aisément discerner la volonté implicite de Free de faire désormais appel à une instance, à statut institutionnel nouveau (par rapport aux actuels Cabinets et Ministères régionaux de politique économique, territoriale et infrastructurelle, respectivement wallons et bruxellois) de programmation et de décision en matière de politique économique de court et de long terme, sur l’espace territorial considéré comme intégré entre Bruxelles et la Wallonie ;

2 – Le lecteur apprend par ailleurs (p.14) que « l’augmentation prévue de la population de Bruxelles d’ici 2020 rend plus que jamais nécessaire une approche intégrée des territoires bruxellois et wallon ».
On le voit donc ici aussi : comment ne pas discerner en effet , derrière une telle recommandation, la volonté institutionnelle de conférer une primauté de décision à une instance politique de gestion territoriale commune à Bruxelles et à la Wallonie, mise par conséquent en mesure de limiter désormais le champ d’autonomie politique des actuels Ministres régionaux, wallon et bruxellois, chargés de l’aménagement du territoire de leur Région ?!

3 – Autre réflexion  exprimée par Free (p.15), de manière même plutôt incidente,mais néanmoins significative des arrière-pensées institutionnelles qui l’habitent : Free dit en effet encourager « la mise en place d’une structure patronale commune aux entreprises wallonnes et bruxelloises, en tant qu’elle faciliterait le rapprochement entre les deux mondes d’affaires complémentaires » (…celui lié au tissu industriel wallon, et celui lié aux services localisés à Bruxelles).

Cette réflexion elle aussi, comme les deux précédentes, semble contredire formellement l’allégation donnée par ailleurs (pp.6, 14) , selon laquelle Free n’entend formuler que des « recommandations n’ayant aucun caractère institutionnel » .

Traits saillants du scanning économico-territorial réalisé par Free sur l'espace Bruxelles-Wallonie et des recommandations synergétiques qu'il formule à sa suite

Aux yeux de l'équipe d'experts universitaires mise à contribution, la région économique de Bruxelles-Capitale, élargie aux Arrondissements d'Hal-Vilvorde et du  Brabant wallon, fonctionne sans aucun doute cmme une véritable métropole, et joue le rôle d' « aimant » pour les économies tant flamande que wallonne

Tout en se disant conscients du fait que l’hinterland de Bruxelles se situe du côté flamand comme du côté wallon, et que Bruxelles a besoin de ces hinterlands pour son propre développement, les auteurs soulignent que ceux-ci « n’ont eux-mêmes de vitalité qu’en symbiose avec leur ville-centre » .

Ils invitent à reconnaître que Bruxelles est le principal moteur économique de la Wallonie, avec un rayonnement qui s’étend non seulement au Brabant wallon mais aussi au Hainaut et à la Province de Namur, un des indicateurs évidents étant, à cet égard, le volume des navettes domicile-travail observé au départ des régions wallonnes vers Bruxelles (123.600 navetteurs wallons dénombrés en 2009, soit 9,5% des actifs résidents en Wallonie).

Le document Free rappelle cependant que le développement de la Wallonie ne repose pas entièrement sur Bruxelles : puisque, en plus du triangle Bruxelles – Namur – Charleroi – Mons, un rôle économique moteur pour l’économie wallonne doit aussi être reconnu au pôle de Liège et de son Euregio, ainsi qu’à Tournai-Courtrai-Lille, et au pôle Arlon-Luxembourg.

Ensuite, se fondant sur les interdépendances et les complémentarités largement observables entre Bruxelles et la Wallonie, Free avance une dizaine de propositions d’actions, qu’il veut détacher de toute approche concurrentielle entre les deux Régions, et destinées au contraire à permettre à celles-ci d’assurer leur croissance commune par la mise en œuvre de synergies appropriées.

Parmi ces 10 recommandations, dont la moitié se rapporte à un programme d'investissements en infrastructures de transport/mobilité en relation avec la métropole bruxelloise

-« développer les relations entre le tissu industriel wallon et les services localisés à Bruxelles » ;

-« considérer le développement du secteur wallon de la logistique comme stratégique pour la croissance de Bruxelles » ;

-« développer l’Aéroport de Charleroi » ; y aménager une gare, une bretelle d’autoroute, étendre les plages horaires d’exploitation ;

-« mettre à l’étude le grand contournement autoroutier Sud de Bruxelles, depuis Ninove jusqu’à Tirlemont ; ….aux deux extrémités Est et Ouest du Brabant wallon, des zones logistiques de grande envergure doivent être prises en considération de manière à répondre à un besoin de la Capitale » ;

-« améliorer la circulation interne du Brabant wallon », considérée en même temps « comme un moyen de développer les synergies entre la Capitale et le reste de la Wallonie » ;

-« faciliter la vie des navetteurs vers Bruxelles », en aménageant p.ex. une gare nouvelle au Nord de Namur, dans le triangle formé par l’échangeur de Daussoulx et les zonings d’activités économiques de Rhisnes et des Isnes.

Mais à notre sens, la levée d'obstacles au développement de synergies économiques entre la Wallonie et Bruxelles ne peut en aucun cas faire passer au second plan le développement du secteur tertiaire wallon et, particulièrement, celui de la fonction polarisatrice des grandes viles wallonnes.

Free appuie très fortement ses propositions d’actions sur le constat de complémentarités qu’il croit pouvoir mettre en évidence entre Bruxelles et la Wallonie. Il nous paraît cependant capital de remarquer que ces complémentarités sont en réalité le fait, d’une part, d’un tissu économique existant caractéristique de la Grande Ville qu’est Bruxelles, et, d’autre part, d’un autre tissu économique existant caractéristique de la Région qu’est la Wallonie. Il est en effet possible de reconnaître le fait d’une réelle spécialisation de l’économie bruxelloise dans le secteur des services –privés et publics-, y compris de services à haute valeur ajoutée, et le fait –jusqu’à un certain point « complémentaire » du premier- d’une certaine spécialisation de l’économie wallonne en activités industrielles.

On voit cependant aisément que le simple rapprochement de ces deux situations de spécialisation économique n’implique aucunement la contrainte automatique d’adopter de manière préférentielle , au plan des deux politiques régionales respectives de redressement global qu’il s’impose de poursuivre, une orientation prioritaire de développement de synergies entre les deux positions de spécialisation dont il est question. Pour mieux comprendre le bien-fondé de notre position de relativisation du travail de recommandation opéré par Free, - relativisation qu’il ne faut cependant pas non plus assimiler à un rejet pur et simple - , il suffit de se remettre à l’esprit une série de réalités et d’évidences, que nous allons rappeler tout de suite en ses cinq points.

On peut en outre se référer utilement à la compréhension de base de ce qu’est un territoire, telle que proposée récemment par la géographe Bernadette Mérenne (ULg) : tirant les conclusions du Colloque tenu à Namur ce 2 mai Les territoires dialoguent avec leur Région , elle soulignait en effet que la définition d’un territoire doit se fonder sur d’autres éléments que les données quantitatives, à savoir l’identité du territoire, la capacité des acteurs de celui-ci de se regrouper et de coopérer en vue d’un projet citoyen de développement. Certes, dans le contexte du colloque, elle visait, par là, des territoires tels que la Wallonie Picarde ou le Pays de Herve. Mais ce qui est dit de « petits » territoires vaut aussi pour les plus grands, à des échelles régionales, nationales, et même au-delà.

Les évidences oubliées par Free

1.- A côté de la grande ville métropolitaine qu’est Bruxelles, la Région qu’est la Wallonie, s’appuie elle-même aussi sur ses propres grandes villes . Celles-ci, parmi lesquelles on compte deux grandes agglomérations urbaines à fonction métropolitaine, que sont le « Grand Liège » et le « Grand Charleroi », constituent entre elles, une forme de réseau multipolaire de premier niveau, qui structure et anime l’ensemble de l’espace régional wallon, et ont chacune leur espace périphérique, permettant aussi le développement de certaines synergies entre la Ville-centre et son arrière-pays.

2.- Il n’est pas niable que l’économie wallonne, pour reprendre à l’avenir un essor durable, compte tenu du contexte actuel, pour faire reculer avec succès le taux de chômage encore excessif qui l’affecte (en particulier dans ses grands centres urbains), et pour réussir à inverser la tendance émigratoire d’une certaine jeunesse wallonne pourvue de niveaux élevés de qualification, doit pouvoir fortement compter sur l’accroissement accéléré de son secteur tertiaire, en son tissu d’activités économiques et dans son emploi régional ; ce secteur ne peut bien entendu pas se cantonner systématiquement, en Wallonie, à des branches de services à faible valeur ajoutée, ou strictement liées à la seule disponibilité d’espaces d’implantation, supérieure en Wallonie ( avantage comparatif très utilisé par Free dans son argumentation), mais au contraire doit se développer dans une large gamme d’activités de niveaux de valeur ajoutée divers, notamment dans le secteur des services aux entreprises.

3. – C’est précisément au cœur et aux abords des grands centres urbains wallons que l’activité et l’emploi tertiaires wallons trouveront leurs atouts optimaux en vue de réussir dans des délais limités l’accélération de leur développement diversifié ; ceci étant bien entendu lié à différents facteurs d’entraînement d’importance souvent décisive, tels par exemple, l’intensification de l’assainissement–récupération des très importantes superficies « dormantes » à l’endroit des friches industrielles  bien trop lentement éradiquées au sein du tissu urbain de ces grandes agglomérations (ceci relevant clairement de la responsabilité régionale wallonne), et aussi la présence dynamique d’une vie universitaire au sein du milieu urbain, etc.

4.- Au regard des grands critères généralement admis pour reconnaître la pertinence d’un programme de développement régional, à savoir les critères économique, social, environnemental, de mobilité, d’accessibilité, et culturel, il apparaît que l’objectif de politique socio-économique consistant à vouloir faire régresser, ou à tout le moins à stabiliser, le volume des navettes journalières domicile – travail – en clair : le flux important des travailleurs wallons se rendant quotidiennement en leur lieu d’emploi tertiaire bruxellois - , doit être plutôt reconnu comme un objectif valable et important, au contraire de l’objectif inverse consistant à vouloir minimiser ou même encourager ces phénomènes peu efficients de mobilité socio-économique.

5.- Alors que nous voyons que le redémarrage, l’accroissement et la diversification du secteur économique tertiaire wallon renvoient eux-mêmes nécessairement à une politique de Région, rendant possible, en coopération avec les responsables municipaux, le développement équilibré, multi-dimensionnel, réfléchi et assumé entre les différentes grandes villes wallonnes (auxquelles pourraient se trouver partiellement associés, tels et tels autres pôles wallons de moindre dimension, jouant un rôle moteur novateur, tel p.ex. le trinôme Wavre - Ottignies-LLN- Gembloux ), nous réalisons sans peine que ces résultats ne sauraient être unilatéralement attendus des seuls acteurs privés (entreprises, particuliers) ; ceux-ci répondent en effet, le plus souvent, à des logiques exclusivement économiques, uni-sectorielles, et catégorielles ; ce sont donc, au contraire, les instances et organes publics, de différents niveaux complémentaires, qui seront en position d’impulser conjointement des dynamiques de développements d’intérêt général ( à la fois multi-sectorielles, guidées par des critères de transversalité, donc entre autres économiques et territoriales, mais pas exclusivement et isolément ) et pilotées à la hauteur du réseau des grandes villes de Wallonie ; dynamiques au sein desquelles les initiatives et stratégies d’investissements et d’activités économiques maîtrisées par le privé pourront en effet, à leur tour, trouver leur efficience, leur contribution et leur valorisation maximales.

Le nécessaire recadrage de plusieurs propositions de Free

On l’a vu, la perspective proposée d’intensification des relations entre l’industrie wallonne et les activités de services implantés à Bruxelles, doit être logiquement reliée à la politique régionale wallonne d’incitation au développement global du secteur tertiaire dans l’espace wallon lui-même ; et l’on pourrait sans doute ajouter qu’elle doit également être reliée à une politique régionale bruxelloise favorisant une forme de ré-industrialisation partielle de l’économie de cette Région.

Pour des raisons de bonne gouvernance régionale, tant économique que socio-territoriale, cette politique wallonne favorable au développement des services renvoie elle-même à titre principal à l’autre politique wallonne nécessaire en matière de rénovation, de redynamisation et de développement à caractère transversal de ses grandes villes, principalement Liège, Namur, Charleroi et Mons, développement lui-même compris dans le cadre d’un véritable Réseau urbain wallon de premier niveau, fonctionnant en quelque sorte comme l l’ossature de base de l’ensemble du territoire de la Wallonie, et structure multipolaire plus spécialement apte à porter une part déterminante de la croissance et de la diversification à venir du secteur wallon des services, tant privés que publics.

En se référant à ce cadre de réflexion stratégique de base, l’on est nécessairement amené à recadrer un certain nombre de propositions de Free touchant les synergies recherchées entre la Wallonie et Bruxelles.

1.- En ce qui concerne le développement du secteur logistique wallon, il est patent qu’il peut certes représenter une condition appréciable pour la croissance économique de la métropole bruxelloise, mais que plus encore, il constitue pour l’économie wallonne elle-même un pôle de compétitivité de premier plan, un secteur d’ « exposition » positive de la Wallonie à l’échelle européenne, et un créneau de développement de l’emploi tertiaire dans la Région. En outre, il faut noter que : les deux sites wallons principaux de développement logistique se trouvant dans l’aire métropolitaine de Liège et dans celle de Charleroi, il va de soi que le développement de la logistique de ces deux pôles majeurs wallons ne peut lui-même prendre, en toute hypothèse, qu’un poids appréciable mais limité au sein de la stratégie globale de développement du tertiaire dans et pour chacune de ces métropoles, y compris au niveau de leur noyau urbain central.

2.-Une autre proposition Free porte sur le développement de l’Aéroport de Charleroi : ici encore, même si l’on peut reconnaître cet outil infrastructurel wallon comme étant notamment source de retombées économiques (par exemple touristiques) pour Bruxelles, et source de développement d’un certain emploi tertiaire pour la Région de Charleroi, il importe aussi de bien voir que le type d’emploi de services concerné ne répond que faiblement aux ambitions qualitatives qu’une métropole comme Charleroi, première Ville de Wallonie, doit nourrir, par rapport à l’essor du secteur tertiaire, dans son contexte territorial, et en son noyau urbain de haute densité démographique. On peut en effet penser, par exemple, à la venue en son noyau urbain, d’un tertiaire susceptible de remédier au moins partiellement aux carences incontestables dont souffre la métropole en matière d’offre d’enseignement universitaire et supérieur (de plein exercice), ou encore de centres de recherche de haut niveau, etc.

Par ailleurs, il n’est pas inutile de rappeler aux promoteurs de synergies avec Bruxelles, que les capacités d’extension foncière de l’Aéroport carolorégien resteront en principe toujours  limitées, en raison de la grande proximité de fait du domaine aéroportuaire par rapport aux zones d’habitat de grande densité démographique constituant la partie Nord de l’agglomération.

3.- Free avance en outre la proposition de « faciliter la vie des navetteurs vers Bruxelles » : il y a lieu, ici également, de relativiser la pertinence de la proposition : son bien-fondé est en effet lié à la volonté de maintenir un phénomène de mobilité socio-professionnelle qui, en réalité, trouve au moins en partie ses causes dans l’insuffisant développement des services et de l’offre d’emploi qui y est liée, au niveau d’un ensemble de grands pôles urbains situés en Wallonie. Par ailleurs, l’option défendue par Free atteste aussi de sa fragilité au travers de l’exemple concret d’investissement d’équipement ferroviaire choisi par les auteurs : la gare actuelle de Namur est en effet jugée par ceux-ci « d’un accès difficile pour les navetteurs vers Bruxelles » . D’où le lancement de la perspective de l’aménagement d’une nouvelle gare au Nord de l’agglomération de Namur, à proximité de l’échangeur de Daussoulx. Il semble que la Ville de Namur n’appréciera que très modérément la désinvolture d’une telle proposition, puisque les auteurs ne prennent guère la peine de jauger son intérêt en regard de l’impact qu’elle aurait sur le fonctionnement du noyau urbain Namurois, et passent sous silence le niveau assez modeste de l’emploi tertiaire ainsi généré dans le contexte de la Capitale wallonne.

4. – Free complète ses propositions infrastructurelles en lançant des invitations à étudier « d’urgence » un ensemble de liaisons autoroutières complémentaires au réseau actuel –pourtant déjà dense- desservant le Brabant wallon ; la plupart de ces prolongations autoroutières s’inscrivent dans l’objectif de réaliser, selon un axe Est – Ouest, un grand contournement Sud de Bruxelles, qui, d’après les auteurs permettrait à terme de relier aisément Ninove à Tirlemont. Selon eux, l’étude de ce programme autoroutier additionnel doit être conçue « non seulement pour améliorer la mobilité interne du Brabant wallon, mais aussi comme un moyen de développer les synergies entre Bruxelles et le reste de la Wallonie » .

Il paraît évident que ce volet brabançon du programme Free demande, lui aussi, à être fortement recadré à partir de la prise en compte de différents éléments :

a. Ce surcroît d’investissements en liaisons autoroutières traversant le Brabant wallon ne pourrait que jouer comme facteur d’accélération supplémentaire de l’extension de la « tache d’huile bruxelloise » ; on ne pourrait en effet qu’observer par la suite une « bruxellisation » démographique, économique et socio-culturelle supplémentaire de toute cette sous-région du Nord de la Wallonie, notamment par le nouveau « coup de fouet » ainsi donné au phénomène d’ex-urbanisation d’une catégorie de population aisée de Bruxelles décidant de déménager en Brabant wallon (ou flamand).

b. Autre élément de recadrage : l’indispensable évaluation préalable des impacts environnementaux et écologiques négatifs ainsi imposés au Brabant wallon lui-même et à plusieurs de ses pôles urbains ; sont en effet envisagés dans ce programme des compléments autoroutiers comme : un « ring » à hauteur de Ittre, un contournement Nord de Nivelles, un contournement Nord de Wavre, le prolongement Est de la N25 au-delà de Grez-Doiceau vers l’Autoroute de Liège, etc.

c. La rationalité économique de ce programme infrastructurel en Brabant wallon doit aussi être obligatoirement évaluée en fonction à la fois de l’optimalisation du programme wallon global d’investissements infrastructurels pour la mobilité et la multi-modalité, et aussi au regard de la nécessité stratégique de relier et de rapprocher davantage le Brabant wallon lui-même des différentes grandes villes de Wallonie, dont il a été déjà traité abondamment plus haut, citons principalement Liège, Namur, Charleroi et Mons.

En conclusion, on l’aura compris, redisons que l’intention première du présent travail d’analyse critique, est, non pas de contester dans son principe l’utilité d’une activation des synergies économiques entre Bruxelles et la Wallonie, mais de faire reconnaître la nécessité de relier au préalable cet objectif de politique inter – régionale à la problématique logiquement prioritaire, et débordant le plan exclusivement économique, d’une stratégie intra - régionale wallonne de développement visant notamment l’expansion diversifiée du secteur tertiaire wallon, et, en corrélation avec celle-ci, la mise en place et mise en œuvre d’une authentique politique de développement du réseau des plus grandes villes et métropoles de la Région.

Il semble en outre évident que cette politique soutenant et encadrant le développement de nos grandes villes, non seulement individuellement mais aussi en réseau interactif, sera aussi la plus à même de fournir des bases solides pour une coopération fructueuse et équilibrée entre la Wallonie et la grande Ville – Région bruxelloise, et ce en termes d’accroissements tant des attractivités urbaines respectives, que des capacités wallonnes à activer significativement le développement du secteur tertiaire, en vis-à-vis du secteur homologue bruxellois.

Remédier de toute urgence à l’étrange et dommageable passivité des pouvoirs régionaux wallons en matière de politique de développement des grandes villes

C’est ici qu’il nous est nécessaire de nous interroger sur l’actuel caractère sous-développé de cette Politique wallonne de la Ville, et, a fortiori, de la Politique wallonne de la grande Ville.

Est-il besoin en effet de rappeler que le Gouvernement wallon ne compte dans ses rangs un Ministre de la Ville (sa qualification exacte : « des pouvoirs locaux, de la Ville et du Tourisme ») que depuis à peine trois années ?

Autre réalité symptômatique, révélant le même grave désintérêt politique pour nos enjeux urbains : au cours de la très longue crise pré-gouvernementale que nous avons connue jusqu’à fin 2011, on n’a entendu quasiment aucune voix politique wallonne s’élever clairement et fermement pour demander (et, au besoin, pour « marchander ») la régionalisation de cette étonnante « Politique des grandes villes », jadis inaugurée et bizarrement constamment maintenue à l’échelon fédéral, et qui pourtant se révélerait significativement bien plus efficiente et bénéfique pour tous, si elle était, à titre principal, pilotée au départ de chaque Région .

On doit aussi poser la question de cette passivité du monde politique wallon, du point de vue de la cohérence de son action dans une perspective historique. En effet, rappelons-nous que, nous, Wallons, face aux logiques non seulement privées mais aussi publiques ayant concouru à produire à Bruxelles une hyperconcentration des activités de services et des sièges sociaux détenteurs de pouvoirs de décision, nous avons réussi, depuis 30 ans environ, à pouvoir mettre en place et faire fonctionner un régime, constitutionnellement fondé, de régionalisation de notre politique économique et d’emploi wallonne, au titre de contrepoids aux forces de concentration sur Bruxelles ( et Anvers) : pourquoi, dès lors, les responsables de notre Région n’ont-ils pas trouvé logique de développer, à une époque donnée, au sein des gouvernements wallons, une politique de développement en quelques sorte coordonné ou harmonisé du Réseau wallon des grandes villes? Dont Bruxelles ne fait bien sûr pas partie. Pourquoi cette politique, pouvant être portée, au sein du Gouvernement régional, aux côtés des responsables de la politique industrielle, de la politique d’aménagement du territoire, de la politique agricole, de celle du Logement, etc., par une instance ministérielle forte d’impulsion, de guidance, d’harmonisation du développement des grandes régions urbaines, n’a-t-elle donc pas été initiée dans le cours de ces trois décennies, alors que, par exemple, le Gouvernement wallon adopta bel et bien un « Projet de structure spatiale pour la Wallonie »  (le S.D.E.R., Schéma de développement de l’espace régional, élaboré au cours des années nonante, et adopté en mai 1999) ?

Quoi qu’il en soit des voies explicatives que l’on pourrait suivre sur le sujet, nous croyons nécessaire d’insister fortement sur les risques que courent aujourd’hui, non seulement l’économie wallonne mais la Wallonie elle-même, dans son unité et dans sa pérennité même, en cas de non-prise en compte toute prochaine et concrète, au travers de la formation du Gouvernement régional et de l’élaboration de son programme d’action, de l’impact positif potentiel très important d’une politique wallonne des grandes villes, sur tout le processus dynamique du redressement global de la Région ( et, par conséquent, sans que l’on sous-estime par ailleurs, pour autant, la problématique de la ville de moindre dimension, et celle se rapportant à la commune rurale) .

En l’absence d’une politique coordonnée des grandes villes wallonnes, organisant des formes de complémentarités, de cohérence, d’articulations, de solidarités entre elles, il est hautement prévisible que chacune d’entre elles prise individuellement sera progressivement entraînée, plus encore qu’actuellement, dans un processus non réversible, non pas d’interdépendance et d’équilibre synergétique  par rapport à la métropole bruxelloise, mais bien de « satellisation », de dépendance et d’inclusion progressive par rapport à celle-ci. Il n’est pas non plus difficile de prévoir qu’à partir de cette avancée galopante de la « tache d’huile bruxelloise », c’est le positionnement régional wallon comme tel qui viendra à être régi par ce phénomène de satellisation ; et les grands pôles urbains de Wallonie, étant dès lors, dans la dynamique de cette évolution, encore davantage dissociés et déconnectés les uns des autres, c’est l’ensemble de la Région qui forcément serait finalement conduite à sa propre désarticulation, sa fragilisation, son propre affaiblissement.

Conclusion

Quel processus salvateur devrait-il être de préférence suivi dans le contexte actuel pour conjurer la perspective d’un scénario aussi négatif que funeste pour l’espace wallon?

Il semble qu’au moins un changement radical dans l’état d’esprit du monde parlementaire wallon puisse s’avérer salvateur et rapidement bénéfique : il s’agit de l’attitude de principe qui, d’attentiste qu’elle est actuellement, pourrait se muer en attitude active et constructive face aux perspectives et aux besoins de réformes institutionnelles, à savoir : face aux nécessités et aux potentialités de réformes qui concernent, non la recherche des modes de cohabitation avec la Flandre et avec Bruxelles, mais celles qui se rapportent aux réformes institutionnelles conditionnant la gouvernance interne de la Wallonie elle-même.
Il n’est, semble-t-il, en effet pas trop tard, pour rompre avec cette étrange passivité traditionnelle dont firent souvent preuve les responsables politiques et parlementaires de notre Région, en matière de réformes institutionnelles les concernant spécifiquement.

Nous avons déjà montré à suffisance, dans cette contribution, les raisons qui fondent l’importance d’ un Ministère wallon de la grande ville, et des instances adjointes appropriées capables d’assumer, en coopération avec les acteurs municipaux, cette nouvelle politique structurante et dynamisante, rendant ainsi également possible l’intensification d’actions de la Wallonie pour une coopération équilibrée avec les Régions et métropoles extérieures proches, dont notamment Bruxelles.

Et nous pensons devoir ajouter immédiatement que le monde politique régional wallon ne pourra pas, s’il veut atteindre un niveau d’efficacité de son action globale réellement supérieur, dissocier le lancement de cette politique de la ville et de la grande ville, d’un ensemble conséquent d’autres réformes institutionnelles qui en réalité font bloc avec elle. Qui, dans la foulée, pourront aussi apporter une véritable simplification d’ensemble des institutions régionales, et qui conditionnent réellement l’accession de la Wallonie à une qualité toute nouvelle de gouvernance.

Les réformes nécessaires

Il faut en effet que, par cohérence politique, la Wallonie s’engage désormais résolument, à délai rapproché, et concomitamment à une politique nouvelle de la grande ville, dans la réalisation conjuguée des réformes institutionnelles suivantes, à savoir,  principalement :

--le remplacement des Provinces wallonnes;

--la régionalisation de l’enseignement ;

--la détermination des bassins scolaires, et des bassins d’emploi ;

--la régionalisation de la culture ;

--la restructuration des Sociétés de logement social, à une large échelle ;

--la restitution d’une lisibilité/cohérence dans les intercommunales ;

--la suppression de l’émiettement des structures « Invest », et apparentées ;

--l’énonciation et l’adoption nette et exhaustive des règles anti-cumul des mandats.

 

 

 

  1. 1. Document consultable in extenso sur le site « Wallonie – Bruxelles : les 10 propositions de Free »