Les prêtres pédophiles sont aussi des victimes

Carte blanche parue dans le quotidien LE SOIR à Bruxelles, ce vendredi 25.06.2010
27 juin, 2010


En écrivant les prêtres, l'intention est ici générale et plus large. Il s'agit bien sûr aussi des évêques et des cardinaux, puisqu'il en est également, c'est maintenant notoire. Ce sont aussi des victimes, disons-nous. De par leur formation, leur environnement et leur hiérarchie. Cela n'enlève d'ailleurs rien à la gravité de leurs crimes. Ils doivent être jugés et condamnés. Mais peut-être ne sont-ils pas les seuls responsables.

De leur formation on retiendra ce qui est spécifique : le séminaire ou le noviciat. Il faut d'abord dire que ce sont des maisons dont l'autre sexe est exclu. La mixité cela n'existe pas puisqu'il ne peut être question d'ordonner des femmes dans l'Eglise catholique. Il n'y a d'ailleurs pas si longtemps que la mixité a été introduite dans les écoles primaires et secondaires privées de l'enseignement catholique, sous la pression irrésistible d'une société en évolution. La plupart des prêtres pédophiles dénoncés actuellement n'ont pas connu cette mixité. Séminaires et noviciats fonctionnaient en vases clos, sans médias, ni journaux, ni télévision, ni internet, avec des visites et des courriers contrôlés. La direction spirituelle qui y était obligatoire couvrait aussi bien le for interne, l'éducation de la conscience, que le for externe, le respect d'un règlement dont on peut se demander s'il était adapté. La règle et le but recherché avec obstination, étaient de couler le candidat dans un moule bien défini et prévu pour le bon fonctionnement du système. Il était parfois nécessaire de casser une personnalité trop marquée, pour y parvenir. Un exemple : il est demandé à un novice de laver un escalier de la maison de bas en haut. Quand il arrive à la dernière marche, le supérieur donne volontairement un coup de pied dans son seau d'eau sale et l'invite à recommencer...Restent deux possibilités pour le novice : ou bien il descend l'escalier, de haut en bas cette fois, et prend la porte qui se trouve en face, pour ne plus jamais revenir, ou bien il se soumet, parce qu'il s'est fixé un but, un idéal. Il recommence alors son travail, et accumule désormais de nombreux sacrifices qui sont aussi des refoulements avec de sourdes insatisfactions, parfois des rancunes. Dans ce contexte d'étouffements et d'a priori imposés, on assistera à des dérapages et à l'éclosion de complexes qui peuvent aller dans des sens sadiques ou masochistes. En tout cas, on ne peut pas compter sur la réalisation d'une bonne maturité affective et intellectuelle critique, ni sur un équilibre humain et complet.

L'environnement habituel du prêtre en exercice est également pour lui un facteur d'immaturité ou d'infantilisme. Les personnes dévotes qui l'entourent, même si elles ne sont plus si nombreuses, projettent trop souvent sur lui leurs recherches d'absolu et leurs rêves de perfection, ignorant complètement d'une part la surcharge des prestations qui sont les leurs (10 paroisses ou plus parfois pour un seul curé !) et d'autre part leur besoin de détente, de recherche intellectuelle, de contacts équilibrés et la satisfaction de désirs normaux et légitimes.

La façon dont l'autorité est exercée dans l'Eglise catholique, sauf exception, est l'élément déterminant qui va enfermer certains hommes dans leurs problèmes. L'Eglise n'est pas une démocratie. Rome le rappelle souvent et les archevêques dans la ligne du Vatican le répètent à l'envi. Si l'Eglise ne veut pas être une démocratie, c'est qu'elle veut garder un pouvoir absolu et disposer de tout : biens, argent et hommes, comme elle l'entend. Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument. Quand il n'y a ni liberté d'expression (voir le nombre de théologiens, même d'évêques, condamnés ou exclus) ni possibilité de choix dans la façon d'inscrire sa vie dans la société (politiquement, socialement, sexuellement, professionnellement...) le cadre de vie imposé par une hiérarchie sacrée, donc non contrôlée, peut être ressenti à la longue comme proche de l'esclavage. C'est psychologiquement désastreux et cela peut entraîner certains qui n'ont pas le courage de protester, contester, réagir, à s'enfermer dans une perversion qui les pousse à abuser des plus faibles, des petits, des enfants...

Et pourtant il y a eu des signaux d'alarme chez nous aussi. Quand Rik Devillé décrivait le Vatican comme la dernière dictature en Europe, quand Jean Kamp dénonçait le grand silence des prêtres face à cet état de chose, il aurait fallu les écouter. Ils avaient raison. L'Eglise a besoin depuis très longtemps d'une réforme en profondeur. Cela ne parait plus actuellement ni possible, ni envisageable. L'Eglise est donc malade et les dégâts que cette situation engendre seront de plus en plus nombreux. La pédophilie a été mise en exergue, par la force des choses, à cause des plaintes et des enquêtes, mais personne encore ne parle des cas bien plus nombreux d'alcoolisme, d'usage de drogues, dans le clergé, et des conséquences que cela entraîne. Quand l'Eglise catholique ne sera plus qu'une secte parmi d'autres, on regrettera...

Jacques MEURICE

 

 

Adieu l'Eglise. Chemin d'un prêtre ouvrier. Ed. L'Harmattan. Paris. 2004.

Jésus sans mythe et sans miracle. L'évangile des zélotes. Ed. Golias. Villeurbanne. 2009.