Réunion de Re-Bel le 17 décembre

Un texte peu connu de Claude Renard
13 décembre, 2009

Le groupe Re-Bel se réunit jeudi prochain 17 décembre. Il est constitué de membres du corps académique d' universités belges qui estiment pouvoir trouver une solution aux questions politiques belges grâce à la distance que les scientifiques peuvent mettre entre la réalité, les passions et eux-mêmes. Ils publient également des e-books sur Internet, dans la langue de leurs travaux qui est principalement sinon exclusivement l'anglais 1.

L'approche plus anglo-saxonne et plus « à droite » de Re-Bel

Toute la discussion que l'on lit dans ce dernier livre virtuel pourrait se ramener à la question de savoir comment la différence linguistique et culturelle en Belgique pourrait être dépassée. Plusieurs des membres du groupe sont également membres du groupe Pavia qui voit une solution aux tensions communautaires dans l'établissement d'une circonscription électorale fédérale dont les élus pourraient avoir plus de prestige et aussi une vision plus belge des choses (ou plus fédérale), qu'on peut supposer comme de nature à aller contre les forces centrifuges (expression récurrente dans l'e-book).

L'impression que laissent ses études (que nous analyserons plus tard), c'est que l'histoire n'y est guère interrogée. Certes, comme le fait remarquer Boltanski, la description du social que permet l'étude de l'histoire (comme d'ailleurs toute une dimension possible de la sociologie), consiste à partir d'un « monde social déjà fait ». L'autre position d'analyse consiste à partir du « monde social en train d'être fait » 2 « Dans ce dernier cas » poursuit Boltanski « la description se fera from below et prendra pour objet des situations, puisque c'est dans ce cadre que la situation se donne à voir. » 3 Pour le sociologue français, les deux approches sont justifiées. La première étant mieux à même de fournir « aux acteurs désavantagés des outils collectifs et, particulièrement, des modes de classement qui les aident à prendre le contre-pied des représentations méritocratiques individualisantes qui contribuent à leur fragmentation et, par là, à leur domination... » (Ibidem).

L'intérêt actuel d'un livre sur le Suffrage universel en Belgique

C'est dans cet esprit qu'il faut sans doute lire le passage suivant  d'un livre qui, pour être ancien, regorge d'informations sur des situations qui semblent effectivement relever du monde social belge déjà fait. Il s'agit du livre de Claude Renard paru en 1966 La conquête du suffrage universel en Belgique, Fondation Jacquemotte, Bruxelles, 1966. L'extrait que nous allons lire rend bien compte des raisons qui ont amené certaines personnalités du POB,   dans les dernières années avant 1914, à mettre en cause la structure unitaire de la Belgique, du point de vue  des objectifs du mouvement ouvrier belge. Certes, Claude Renard s'emploie surtout à démontrer dans le reste de son livre que le POB belge n'a pas réussi, malgré une série d'opportunités comme les fortes concentrations ouvrières le long du sillon industriel wallon, à aller au-delà du réformisme, vers une modification radicale du système capitaliste belge. Chose qui pourrait sembler aujourd'hui « dépassée » comme critique. Encore que le dernier numéro de la revue Politique (décembre 2009), a comme thème  PS : un parti populaire en Wallonie, et réitère cette critique selon laquelle le PS est devenu réformiste. Encore aussi que, ce ne serait certes pas dépassé aux yeux d'un aussi bel esprit que Boltanski...

Ce serait une erreur de penser que les observations de Claude Renard datent.  On peut noter, d'abord, que ces observations faites en 1966, se sont trouvées  en quelque sorte confirmées par  ce rapport du 3 mai 1918 que cite Paul Delforge dans son livre La Wallonie et la Première guerre mondiale : « Par la jeu de notre politique intérieure, la direction des affaires du pays appartient à un parti qui s'appuie principalement sur les régions flamandes et agricoles de la Belgique, alors qu'elle échappe entièrement aux régions industrielles wallonnes du pays. C'est là une situation qui n'est pas normale, qui procède d'une application défectueuse du régime parlementaire (...) qui était déjà visible avant-guerre et qui va empirer. La différence entre la question flamande et la question wallonne, c'est que les Flamands poursuivent l'accomplissement graduel d'un idéal d'ordre intellectuel et moral, tandis que les Wallons exigent l'abolition immédiate d'un état de choses qu'ils regardent comme abusif et vexatoire. » 4.

Il faut ajouter ensuite que l'idée de 1918 selon laquelle la question wallonne va « empirer » semble se confirmer dans la suite. Dans la mesure où, selon Pascal Delwit, hormis les gouvernements d'union nationale, les socialistes du POB ne seront au pouvoir  dans l'entre-deux-guerres, avec un seul partenaire, que durant un peu plus de 300 jours. 5 On sait aussi que les conséquences  en politique intérieure belge de la Deuxième guerre mondiale ont confirmé avec plus d'éclat encore la prévision du rapporteur du 3 mai 1918.  Au référendum  de mars 1950, en effet,  alors que la Wallonie votait contre le retour de Léopold III la Flandre l'approuvait, sa supériorité démographique ayant comme conséquence que les « Belges additionnés »  formaient une majorité en faveur du retour qui se produisit bel et bien, la volonté exprimée en Wallonie n'arrivant plus à s'imposer que par l'insurrection de juillet 1950.

Claude Renard écrit l'extrait que nous allons lire en 1966, soit cinq années après la grève à nouveau insurrectionnelle de l'hiver 1960-1961, elle-même à nouveau un phénomène wallon (non pas exclusivement, mais  principalement). Cette grève débouchera sur un « tournant » un peu analogue à celui de 1912 (que nous allons lire sous la plume de Claude Renard), mais avec comme conséquence  une plus profonde division des esprits entre Flandre et Wallonie. D'autant plus exacerbée que le soulèvement de 1960 est lié aussi au renversement  des économies flamande et wallonne, celle-ci  déclinant jusqu'à provoquer un chômage  beaucoup plus important qu'en Flandre, réalité qui est toujours la nôtre aujourd'hui , au-delà d'autres faiblesses wallonnes. Le fédéralisme est instauré depuis 1980. Dans les domaines de la compétence exclusive des entités fédérées, il n'existe plus de conflits entre Flamands et Wallons. Il en surgit de très nombreux par contre dans ce qui relève  encore  de l'Etat fédéral. Au surplus, malgré le fédéralisme, la Wallonie n'est pas sortie des problèmes économiques qui se posent à elle depuis 1950-1960. Le fédéralisme a-t-il donc été inutile au point de vue économique en Wallonie ? Ou l'inverse ? On ne peut que très malaisément répondre à cette question. On ne peut que souligner le fait que le sort  de la Wallonie dépend plus largement de ses propres efforts qu'auparavant, surtout depuis que ses compétences  se sont considérablement accrues comme dans les autres entités fédérées, c'est-à-dire depuis 1993 et 1999.

Le texte de Claude Renard

Claude  Renard explique « l'immense déception provoquée par la victoire de la droite dans les bassins industriels de Wallonie, par la victoire de la droite » (en juin 1912, après que libéraux et socialistes aient tenté en vain de renverser la majorité catholique au pouvoir depuis 1884 en s'alliant dans un cartel), et le fait qu'elle eut cette fois « des répercussions très sensibles sur le plan des rapports entre les communautés ». Il écrit :

« Ce n'était certes pas la première fois que le retard de la Flandre suscitait des réactions d'impatience parmi les ouvriers wallons ; des frictions s'étaient déjà produites en 1887-88 et 1891 et en 1902, mais elles n'eurent jamais un grand relief aussi longtemps que l'on crut pouvoir espérer que le temps ferait son oeuvre en faveur de la liquidation des distorsions politiques entre les deux communautés. Il en alla différemment en 1912. On peut penser que le Congrès Wallon de Liège traduisit un sentiment alors largement répandu parmi les travailleurs en adoptant une résolution préconisant la « séparation » de la Wallonie en vue de l'extension de son indépendance vis-à-vis du pouvoir central et la libre expression de son activité propre.

Au reste, sans parler de la célèbre Lettre de Jules Destrée au Roi, Vandervelde lui-même put déclarer devant un Congrès du Parti Ouvrier : "Les populations wallonnes sont lasses de se voir écrasées par une majorité artificielle formée par la partie flamande du pays." 6.

Ce courant populaire devait se perdre dans les tourments de la première guerre mondiale, mais il fut trop directement lié, de 1912 à 1913, à la reprise de l'action de masse en faveur du SU, pour qu'il soit permis de le négliger. Il faut ajouter qu'il ne menaça en aucune manière l'unité du parti 7 Vandervelde,  en ce qui le concerne, estimait qu'il disparaîtrait de lui-même avec le Suffrage Universel et moyennant certaines mesures telles que la décentralisation administrative et l'élargissement de l'autonomie communale et provinciale. On sait que Destrée lui voyait au contraire et contribua à lui assurer, au-delà de maintes vicissitudes, un tout autre avenir ; de calculs qu'il fit à l'époque il ressortait d'ailleurs que, même s'ils n'avaient pas été avantagés par le système électoral  8 , les catholiques auraient conservé la majorité à la Chambre, à ceci près qu'elle eût été de six sièges au lieu de seize. Mais, en tout état de cause, si le courant fédéraliste né de l'échec réformiste de 1912 ne manqua point d'interprètes plus ou moins bien inspirés parmi les « ténors » du parti, il ne s'en trouva guère, à ce niveau, pour dégager la signification essentielle  d'une défaite dont Rosa Luxemburg aurait pu dire qu'elle était un second essai pratique des théorie de l'opportunisme. » 9

Voir aussi Reconnaissance mutuelle et conséquences politiques ou encore Jean-Marc Ferry l'identité postnationale et les objections d'intellectuels wallons
  1. 1. Is democracy viable without a unified public opinion
  2. 2. Luc Boltanski, De la critique, Gallimard, Paris, 2009, p.75.
  3. 3. Ibidem, p. 76.
  4. 4. Rapport daté du du 3 mai 1918 envoyé à l'ambassade belge en Hollande  cité par P.Delforge dans son livre La Wallonie et la Première Guerre mondiale, IJD, Namur p. 490) :Wallons /Flamands: le mot 
  5. 5. Pascal Delwit, La vie politique en Belgique de 1830 à nos jours, éditions de l'Ulb, Bruxelles, 2009.
  6. 6. « Rapport officiel du Congrès extraordinaire tenu le 30 juin 1912 à la Maison du Peuple de Bruxelles », Bruxelles, 1912, p. 23. Note de Claude Renard in La conquête du suffrage universel...
  7. 7. On n'ignore pas que Demblon, par exemple, qui jouissait à Liège d'une énorme popularité, eut le souci d'affirmer sur cette question une position de classe qui le fit qualifier par certains de « flamingant ». Destrée lui-même répétait avec insistance, aussi bien à la Chambre et dans les assemblées wallonnes et les réunions socialistes, que s'il était partisan de la « séparation », il n'entendait nullement que celle-ci commençât dans les rangs du mouvement ouvrier. Note de Claude Renard dans La conquête du suffrage universel...
  8. 8.  Note de TOUDI : les propriétaires par exemple avaient plusieurs voix...
  9. 9. Claude Renard, La conquête du suffrage universel en Belgique, Fondation  Jacquemotte, Bruxelles, 1966, pp.246-247.

Commentaires

Paul Th. Grosjean dans "La Revue Nouvelle"

Cet auteur qui m'a fait découvrir les e-books du groupe Re-bel me semble exagérément optimiste sur la validité intellectuelle des propositions qu'ils font. Il écrit même ceci "Même si la proposition Pavia me paraît intellectuellement la plus solide, il y a encore du chemin à faire pour qu'elle soit suffisamment partagée et force les élus actuels à la mettre en place alors qu'elle ne les favorisera certes pas tous." (La Revue Nouvelle, février 2010, p. 15). Mais cela me paraît procéder d'un présupposé du groupe Pavia qui me semble être sa conviction qu'il faut à tout prix maintenir la Belgique, mais aussi, peut-être, de la conviction que le passage de l'Etat unitaire à l'Etat fédéral aurait éloigné les deux opinions publiques l'une de l'autre. La réflexion de Claude Renard ci-dessus le dément. Mais même des participants aux discussions le contestent. Par exemple Marnix Beyen qui écrit "That the public opinions in Belgium are more homogenized and more antagonistic to one another is not solely due to recent institutional arrangements, but has very deep roots in the political history of the two countries." ("Que les opinions publiques soient devenues plus homogènes et plus antagonistes l'une de l'autre n'est pas seulement dû aux derniers compromis institutionnels, mais a des racines profondes dans l'histoire politique des deux pays."). Je le pense aussi. J'ai peut-être des réserves vis-à-vis de ce que Marnix Beyen dit par exemple des atrocités allemandes (qu'il appelle de "soi-disant" atrocités, alors qu'elles me semblent établies), en notant, si je l'ai bien compris, qu'elles auraient plus blessé la Flandre que la Wallonie (alors que cela me semble le contraire si, du moins, on se limite aux fusillades de civils d'août à septembre 1914). Mais je pense qu'il a raison et qu'il faut noter que le fédéralisme est une solution réclamée depuis longtemps par la minorité wallonne - assez logiquement, c'est elle qui devait le demander - mais appliquée très tardivement en fin de compte, pour RESOUDRE cette divergence des opinions, notamment en faveur de la minorité qui perd toujours fatalement dans ce cas-là. Tenter de supprimer cette divergence par des trucs institutionnels devrait attirer la méfiance des premiers concernés, soit les Wallons. Car ces trucs institutionnels pourraient tout aussi bien voiler la différence et donc les réduire encore un peu plus. La "victoire" de la démocratie reposerait alors sur la disparition de la Wallonie. J'ose en parler ainsi car cela a toujours été la crainte - parfaitement rationnelle ou fondé - des responsables wallons de toutes les générations depuis un siècle. Et la démocratie a comme finalité non la suppression des différences (de toutes les sortes), mais leur expression non-violente.