Autour de la dernière interview de René Lévesque (et depuis) : avenir fini et infini...

Notes sur un entretien qui fait date
13 avril, 2009

L'interview de René Lévesque que nous avons publiée dans les archives est le premier texte inséré (dans cette partie du menu), qui appartienne à la première livraison de la revue en avril 1987 (alors qu'elle était encore annuelle). On lira cet Entretien avec René Lévesque réalisé par Patrick Leboutte lors de son voyage au Québec en 1986. Il est fait allusion à plusieurs épisodes de l'histoire du Québec que nous n'avons pas voulu annoter dans le texte même de l'archive pour lui conserver son statut d'archive. Mais plusieurs allusions de René Lévesque exigeaient que nous donnions quelques explications et exigeaient aussi que celles-ci soient explicitées en fonction de l'article de François André paru ce mois-ci à propos des mémoires de guerre et le passage qu'elles manifestent, dans leur évolution, paradoxalement, d'une conception non du passé mais de l'avenir : nous sommes passés en effet en Occident de la conception d'un avenir infini à celle d'un avenir fini. René Lévesque nous semble être encore dans celle de l'avenir infini.

Texte et signataires du Refus global

Le Refus Global est un texte de 1948 d'une telle force qu'il vaut la peine de le relire entièrement. Il révèle sans doute quelque chose du Québec de cette époque plus si éloigné de la Révolution tranquille, mais aussi de l'époque de « l'avenir infini ». En voici les signataires etle texte étonnant.

Signataires

[Signataires du Refus Global : Magdeleine ARBOUR, Marcel BARBEAU, Bruno CORMIER, Claude GAUVREAU, Pierre GAUVREAU, Marcelle FERRON-HAMELIN,Muriel GUILBAULT, Fernand LEDUC, Thérèse LEDUC, Jean-Paul MOUSSEAU, Maurice PERRON, Louis RENAUD, Françoise RIOPELLE, Jean Paul RIOPELLE, Françoise SULLIVAN.]

[Texte]

Refus Global (Paul-Émile Borduas)

« Rejetons de modestes familles canadiennes françaises, ouvrières ou petites-bourgeoises, de l'arrivée du pays à nos jours restées françaises et catholiques par résistance au vainqueur, par attachement, arbitraire au passé, par plaisir et orgueil sentimental et autres nécessités.

Colonie précipitée dès 1760 dans les murs lisses de la peur, refuge habituel des vaincus; là, une première fois abandonnée. L'élite reprend la mer ou se vend au plus fort. Elle ne manquera plus de le faire chaque fois qu'une occasion sera belle.

Un petit peuple serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale. Tenu à l'écart de l'évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers, éduqué sans mauvaise volonté, mais sans contrôle, dans le faux jugement des grands faits de l'histoire quand l'ignorance complète est impraticable.

Petit peuple issu d'une colonie janséniste, isolé, vaincu, sans défense contre l'invasion, de toutes les congrégations de France et de Navarre, en mal de perpétuer en ces lieux bénis de la peur (c'est-le-commencement-de-la-sagesse!) le prestige et les bénéfices du catholicisme malmené en Europe. Héritières de l'autorité papale, mécanique, sans réplique, grands maîtres des méthodes obscurantistes, nos maisons d'enseignement ont, dès lors, les moyens d'organiser en monopole le règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l'intention néfaste.

Petit peuple qui, malgré tout, se multiplie dans la générosité de la chair sinon dans celle de l'esprit, au nord de l'immense Amérique au corps sémillant de la jeunesse au coeur d'or, mais à la morale simiesque, envoûtée par le prestige annihilant du souvenir des chefs-d'oeuvre d'Europe, dédaigneuse des authentiques créations de ses classes opprimées.

Notre destin sembla durement fixé.

Des révolutions, des guerres extérieures brisent cependant l'étanchéité du charme, l'efficacité du blocus spirituel.

Des perles incontrôlables suintent hors des murs.

Les luttes politiques deviennent âprement partisanes. Le clergé contre tout espoir commet des imprudences.

Des révoltes suivent, quelques exécutions capitales succèdent. Passionnément, les premières ruptures s'opèrent entre le clergé et quelques fidèles.

Lentement la brèche s'élargit, se rétrécit, s'élargit encore.

Les voyages à l'étranger se multiplient. Paris exerce toute l'attraction. Trop étendu dans le temps et dans l'espace, trop mobile pour nos âmes timorées, il n'est souvent que l'occasion d'une vacance employée à parfaire une éducation sexuelle retardataire et à acquérir, du fait d'un séjour en France, l'autorité facile en vue de l'exploitation améliorée de la foule au retour. À bien peu d'exceptions près, nos médecins, par exemple, (qu'ils aient ou non voyagé) adoptent une conduite scandaleuse (il-faut-bien-n'est-ce-pas-payer-ces-longues-années-d'études!)

Des oeuvres révolutionnaires, quand par hasard elles tombent sous la main, paraissent les fruits amers d'un groupe d'excentriques. L'activité académique a un autre prestige à notre manque de jugement.

Ces voyages sont aussi dans le nombre l'exceptionnelle occasion d'un réveil. L'impensable s'infiltre partout. Les lectures défendues se répandent. Elles apportent un peu de baume et d'espoir.

Des consciences s'éclairent au contact vivifiant des poètes maudits: ces hommes qui, sans être des monstres, osent exprimer haut et net ce que les plus malheureux d'entre nous étouffent tout bas dans la honte de soi et la terreur d'être engloutis vivants. Un peu de lumière se fait à l'exemple de ces hommes qui acceptent les premiers les inquiétudes présentes, si douloureuses, si filles perdues. Les réponses qu'ils apportent ont une autre valeur de trouble, de précision, de fraîcheur que les sempiternelles rengaines proposées au pays du Québec et dans tous les séminaires du globe.

Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes.

Des vertiges nous prennent à la tombée des oripeaux d'horizons naguère surchargés. La honte du servage sans espoir fait place à la fierté d'une liberté possible à conquérir de haute lutte.

Au diable le goupillon et la tuque! Mille fois ils extorquèrent ce qu'ils donnèrent jadis.

Par delà le christianisme, nous touchons la brûlante fraternité humaine dont il est devenu la porte fermée.

Le règne de la peur multiforme est terminé.

Dans le fol espoir d'en effacer le souvenir je les énumère: ?peur des préjugés - peur de l'opinion publique - des persécutions - de la réprobation générale?peur d'être seul sans Dieu et la société qui isole très infailliblement ?peur de soi - de son frère - de la pauvreté ?peur de l'ordre établi - de la ridicule justice ?peur des relations neuves ?peur du surrationnel ?peur des nécessités ?peur des écluses grandes ouvertes sur la foi en l'homme - en la société future ?peur de toutes les formes susceptibles de déclencher un amour transformant ?peur bleue - peur rouge - peur blanche : maillon de notre chaîne.

Du règne de la peur soustrayante nous passons à celui de l'angoisse.

Il aurait fallu être d'airain pour rester indifférents à la douleur des partis - pris de gaieté feinte, des réflexes psychologiques des plus cruelles extravagances : maillot de cellophane du poignant désespoir présent (comment ne pas crier à la lecture de la nouvelle de cette horrible collection d'abat-jour faits de tatouages prélevés sur de malheureux captifs à la demande d'une femme élégante; ne pas gémir à l'énoncé interminable des supplices des camps de concentration; ne pas avoir froid aux os à la description des cachots espagnols, des représailles injustifiables, des vengeances à froid). Comment ne pas frémir devant la cruelle lucidité de la science.

À ce règne de l'angoisse toute puissante succède celui de la nausée.

Nous avons été écoeurés devant l'apparente inaptitude de l'homme à corriger les maux. Devant l'inutilité de nos efforts, devant la vanité de nos espoirs passés.

Depuis des siècles, les généreux objets de l'activité poétique sont voués à l'échec fatal sur le plan social, rejetés violemment des cadres de la société avec tentative ensuite d'utilisation dans le gauchissement irrévocable de l'intégration, de la fausse assimilation.

Depuis des siècles, les splendides révolutions aux seins regorgeant de sève sont écrasées à mort après un court moment d'espoir délirant, dans le glissement à peine interrompu de l'irrémédiable descente: ?les révolutions françaises ?la révolution russe ?la révolution espagnole ?avortées dans une mêlée internationale malgré les voeux impuissants de tant d'âmes simples du monde.

Là encore, la fatalité fut plus forte que la générosité.

Ne pas avoir la nausée devant les récompenses accordées aux grossières cruautés, aux menteurs, aux faussaires, aux fabricants d'objets mort-nés, aux affineurs, aux intéressés à plat, aux calculateurs, aux faux guides de l'humanité, aux empoisonneurs des sources vives.

Ne pas avoir la nausée devant notre propre lâcheté, notre impuissance, notre fragilité, notre incompréhension. ?Devant les désastres de notre amour... ?En face de la constante préférence accordée aux chères illusions contre les mystères objectifs.

Où est le secret de cette efficacité de malheur imposée à l'homme et par l'homme seul, sinon dans notre acharnement à défendre la civilisation qui préside aux destinées des nations dominantes.

Les États-Unis, la Russie, l'Angleterre, la France, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne: héritières à la dent pointue d'un seul décalogue, d'un même évangile.

La religion du Christ a dominé l'univers. Vous voyez ce qu'on en a fait: des fois soeurs sont passées à des exploitations soeurettes.

Supprimez les forces précises de la concurrence des matières premières, du prestige, de l'autorité et elles seront parfaitement d'accord. Donnez la suprématie à qui il vous plaira, et vous aurez les mêmes résultats fonciers, sinon avec les mêmes arrangements des détails.

Toutes sont au terme de la civilisation chrétienne.

La prochaine guerre mondiale en verra l'effondrement dans la suppression des possibilités de concurrence internationale.

Son état cadavérique frappera les yeux encore fermés.

La décomposition commencée au XlVe siècle donnera la nausée aux moins sensibles.

Son exécrable exploitation, maintenue tant de siècles dans l'efficacité au prix des qualités les plus précieuses de la vie, se révélera enfin à la multitude de ses victimes: dociles esclaves d'autant plus acharnés à la défendre qu'ils étaient plus misérables.

L'écartèlement aura une fin.

La décadence chrétienne aura entraîné dans sa chute tous les peuples, toutes les classes qu'elle aura touchées, dans l'ordre de la première à la dernière, de haut en bas.

Elle atteindra dans la honte l'équivalence renversée des sommets du XIIIe.

Au XIIIe siècle, les limites permises à l'évolution de la formation morale, des relations englobantes du début atteintes, l'intuition cède la première place à la raison. Graduellement l'acte de foi fait place à l'acte calculé. L'exploitation commence au sein de la religion par l'utilisation intéressée des sentiments existants immobilisés; par l'étude rationnelle des textes glorieux au profit du maintien de la suprématie obtenue spontanément.

L'exploitation rationnelle s'étend lentement à toutes les activités sociales: un rendement maximum est exigé.

La foi se réfugie au coeur de la foule, devient l'ultime espoir d'une revanche, l'ultime compensation. Mais là aussi, les espoirs s'émoussent.

En haut lieu, les mathématiques succèdent aux spéculations métaphysiques devenues vaines.

L'esprit d'observation succède à celui de transfiguration.

La méthode introduit les progrès imminents dans le limité. La décadence se fait aimable et nécessaire: elle favorise la naissance de nos souples machines au déplacement vertigineux, elle permet de passer la camisole de force à nos rivières tumultueuses en attendant la désintégration à volonté de la planète. Nos instruments scientifiques nous donnent d'extraordinaires moyens d'investigation, de contrôle des trop petits, trop rapides, trop vibrants, trop lents ou trop grands pour nous. Notre raison permet l'envahissement du monde, mais où nous avons perdu notre unité.

L'écartèlement entre les puissances psychiques et les puissances raisonnantes est près du paroxysme.

Les progrès matériels, réservés aux classes possédantes, méthodiquement freinés, ont permis l'évolution politique avec l'aide des pouvoirs religieux (sans eux ensuite) mais sans renouveler les fondements de notre sensibilité, de notre subconscient, sans permettre la pleine évolution émotive de la foule qui seule aurait pu nous sortir de la profonde ornière chrétienne.

La société née dans la foi périra par l'arme de la raison: L'INTENTION.

La régression fatale de la puissance morale collective en puissance strictement individuelle et sentimentale, a tissé la doublure de l'écran déjà prestidigieux du savoir abstrait sous laquelle la société se dissimule pour dévorer à l'aise les fruits de ses forfaits.

Les deux dernières guerres furent nécessaires à la réalisation de cet état absurde. L'épouvante de la troisième sera décisive. L'heure H du sacrifice total nous frôle.

Déjà les rats européens tentent un pont de fuite éperdue sur l'Atlantique. Les événements déferleront sur les voraces, les repus, les luxueux, les calmes, les aveugles, les sourds.

Ils seront culbutés sans merci.

Un nouvel espoir collectif naîtra.

Déjà il exige l'ardeur des lucidités exceptionnelles, l'union anonyme dans la foi retrouvée en l'avenir, en la collectivité future.

Le magique butin magiquement conquis à l'inconnu attend à pied d'oeuvre. Il fut rassemblé par tous les vrais poètes. Son pouvoir transformant se mesure à la violence exercée contre lui, à sa résistance ensuite aux tentatives d'utilisation (après plus de deux siècles, Sade reste introuvable en librairie; Isidore Ducasse, depuis plus d'un siècle qu'il est mort, de révolutions, de carnages, malgré l'habitude du cloaque actuel reste trop viril pour les molles consciences contemporaines).

Tous les objets du trésor se révèlent inviolables par notre société. Ils demeurent l'incorruptible réserve sensible de demain. Ils furent ordonnés spontanément hors et contre la civilisation. Ils attendent pour devenir actifs (sur le plan social) le dégagement des nécessités actuelles.

D'ici là notre devoir est simple.

Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d'être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendue, de la reconnaissance due. Refus d'un cantonnement la seule bourgade plastique, place fortifiée mais facile d'évitement. Refus de se taire --- faites de nous ce qu'il vous plaira mais vous devez nous entendre --- refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti): stigmates de la nuisance, de l'inconscience, de la servilité. Refus de servir, d'être utilisables pour de telles fins. Refus de toute INTENTION, arme néfaste de la RAISON. À bas toutes deux, au second rang!

Place à la magie! Place aux mystères objectifs! ?Place à l'amour!?Place aux nécessités!

Au refus global nous opposons la responsabilité entière.

L'action intéressée reste attachée à son auteur, elle est mort-née.

Les actes passionnels nous fuient en raison de leur propre dynamisme.

Nous prenons allégrement l'entière responsabilité de demain. L'effort rationnel, une fois retourné en arrière, il lui revient de dégager le présent des limbes du passé.

Nos passions façonnent spontanément, imprévisiblement, nécessairement le futur.

Le passé dût être accepté avec la naissance, il ne saurait être sacré. Nous sommes toujours quittes envers lui.

Il est naïf et malsain de considérer les hommes et les choses de l'histoire dans l'angle amplificateur de la renommée qui leur prête des qualités inaccessibles à l'homme présent. Certes, ces qualités sont hors d'atteinte aux habiles singeries académiques, mais elles le sont automatiquement chaque fois qu'un homme obéit aux nécessités profondes de son être; chaque fois qu'un homme consent à être un homme neuf dans un temps nouveau. Définition de tout homme, de tout temps.

Fini l'assassinat massif du présent et du futur à coup redoublé du passé.

Il suffit de dégager d'hier les nécessités d'aujourd'hui. Au meilleur demain ne sera que la conséquence imprévisible du présent.

Nous n'avons pas à nous en soucier avant qu'il ne soit.

RÈGLEMENT FINAL DES COMPTES

Les forces organisées de la société nous reprochent notre ardeur à l'ouvrage, le débordement de nos inquiétudes, nos excès comme une insulte à leur mollesse, à leur quiétude, à leur bon goût pour ce qui est de la vie (généreuse, pleine d'espoir et d'amour par habitude perdue).

Les amis du régime nous soupçonnent de favoriser la "Révolution", les aquis de la "Révolution", de n'être que des révoltés: "...nous protestons contre ce qui est, mais dans l'unique désir de le transformer, non de le changer."

Si délicatement dit que ce soit, nous croyons comprendre.

Il s'agit de classe.

On nous prête l'intention naïve de vouloir "transformer" la société en remplaçant les hommes au pouvoir par d'autres semblables. Alors, pourquoi pas eux, évidemment!

Mais c'est qu'eux ne sont pas de la même classe! Comme si changement de classe impliquait changement de civilisation, changement de désirs, changement d'espoir!

Ils se dévouent à salaire fixe, plus un boni de vie chère, à l'organisation du prolétariat; ils ont mille fois raison. L'ennui est qu'une fois la victoire bien assise, en plus des petits salaires actuels, ils exigeront sur le dos du même prolétariat, toujours, et toujours de la même manière, un règlement de frais supplémentaires et un renouvellement à long terme, sans discussion possible.

Nous reconnaissons quand même qu'ils sont dans la lignée historique. Le salut ne pourra venir qu'après le plus grand excès de l'exploitation.

Ils seront cet excès.

Ils le seront en toute fatalité sans qu'il y ait besoin de quiconque en particulier. La ripaille sera plantureuse. D'avance nous en avons refusé le partage.

Voilà notre "abstention coupable".

À vous la curée rationnellement ordonnée (comme tout ce qui est au sein affectueux de la décadence); à nous l'imprévisible passion; à nous le risque total dans le refus global.

(Il est hors de volonté que les classes sociales se soient succédées au gouvernement des peuples sans pouvoir autre chose que poursuivre l'irrévocable décadence. Hors de volonté que notre connaissance historique nous assure que seul un complet épanouissement de nos facultés d'abord, et, ensuite, un parfait renouvellement des sources émotives puissent nous sortir de l'impasse et nous mettre dans la voie d'une civilisation impatiente de naître).

Tous, gens en place, aspirants en place, veulent bien nous gâter, si seulement nous consentions à ménager leurs possibilités de gauchissement par un dosage savant de nos activités.

La fortune est à nous si nous rabattons nos visières, bouchons nos oreilles, remontons nos bottes et hardiment frayons dans le tas, à gauche à droite.

Nous préférons être cyniques spontanément, sans malice.

Des gens aimables sourient au peu de succès monétaire de nos expositions collectives, ils ont ainsi la charmante impression d'être les premiers à découvrir leur petite valeur marchande.

Si nous tenons exposition sur exposition, ce n'est pas dans l'espoir naïf de faire fortune. Nous savons ceux qui possèdent aux antipodes d'où nous sommes. Ils ne sauraient impunément risquer ces contacts incendiaires.

Dans le passé, des malentendus involontaires ont permis seuls de telles ventes.

Nous croyons ce texte de nature à dissiper tous ceux de l'avenir.

Si nos activités se font pressantes, c'est que nous ressentons violemment l'urgent besoin de l'union.

Là, le succès éclate!

Hier, nous étions seuls et indécis.

Aujourd'hui un groupe existe aux ramifications profondes et courageuses; déjà elles débordent les frontières.

Un magnifique devoir nous incombe aussi: conserver le précieux trésor qui nous échoit. Lui aussi est dans la lignée de l'histoire.

Objets tangibles, ils requièrent une relation constamment renouvelée, confrontée, remise en question. Relation impalpable, exigeante qui demande les forces vives de l'action.

Ce trésor est la réserve poétique, le renouvellement émotif où puiseront les siècles à venir. Il ne peut être transmis que TRANSFORME, sans quoi c'est le gauchissement.

Que ceux tentés par l'aventure se joignent à nous.

Au terme imaginable, nous entrevoyons l'homme libéré de ses chaînes inutiles, réalisé dans l'ordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l'anarchie resplandissante, la plénitude de ses dons individuels.

D'ici là, sans repos ni halte, en communauté de sentiment avec les assoiffés d'un mieux-être, sans crainte des longues échéances, dans l'encouragement ou la persécution, nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération. »

Paul-Emile Borduas

Un commentaire sur Radio-Canada :

Manifeste du refus global

L'avenir infini, qu'est-ce que c'est ?

Le philosophe le plus contemporain et le plus agnostique qui nous a semblé le mieux définir ce besoin d'avenir infini, c'est Bernard Stiegler dans son livre Aimer, s'aimer, nous aimer, Du 11 septembre au 21 avril 1 (Galilée, Paris, 2003) :

Pour pouvoir appartenir à un groupe, il faut projeter une unité fictive de ce groupe qui est toujours fictive, une fiction narrant toujours une exception. Pour pouvoir dire nous, il faut que je fictionne un passé qui n'est pas le mien et qui ne permet pas de fictionner un avenir dont j'espère qu'il sera le nôtre - celui des miens, de mes proches, de mes enfants et, de proche en proche, le vôtre.

Désir et infini

Cet avenir que je fictionne, c'est-à-dire que je désire et que je fantasme, je ne le verrai sans doute jamais : il n'aura très probablement jamais lieu. Mais le besoin de lui qui n'aura pas lieu sur le mode d'une fiction par laquelle je pose que, malgré tout, il sera, en quelque sorte sous la forme d'un avenir absolu : un avenir qui restera toujours à venir, une sorte d'avenir pur. Cette fiction sappelle, par exemple e messie. Elle n'est possible qu'à l'infini. : elle relève du désir, d'un désir individuel tel qu'il est indissociable d'un désir du nous et de nous, indissociable du désir d'un nous, de la possibilité de dire nous ; or le désir est structurellement accordé à l'infini. Freud nous dit, certes, que l'énergie libidinale est limitée. Mais pour que cette énergie libidinale limiée puisse fonctionner, il faut que je fantasme que mon énergie est illimitée. Ce n'est qu'une fiction, mais sans cette fiction, il n'y aurait aucun désir. Ce que j'aime, je l'aime sans limite, sans condition : je ne peux l'aimer que de manière (fantasmatiquement) illimitée. Ce que j'aime, et ceux que j'aime, vous, c'est-à-dire nous en tant que nous sommes susceptibles de former un nous, tout cela, je l'aime et je les aime, et je vous aime infiniment. J'aime à l'infini. Je n'aime qu'à l'infini, comme on dit « à l'infinitif ». Faute de quoi, il n'y pas de nous possible.

Cela n'est qu'une fiction. Il n'y a ni amour infini ni nous comme origine du je qui ne soit pas un fantasme. Mais je le répète : sans cette fiction (c'est-à-dire sans ce défaut d'origine qu'est la fiction du désir), nous sommes impossibles. Nous devenons, pires que des « barbares », des bêtes, et, pures que des bêtes, un pur pouvoir de destruction : nous devenons, littéralement, diaboliques. 2

Il est évident que le Refus global se meut dans cette sorte de perspective que Stiegler appelle « avenir infini », d'où l'importance de la réflexion de François André à propos de la mémoire européenne des deux guerres mondiales.

Révolution tranquille, montée du PQ, crise d'octobre

René Lévesque fait aussi allusion à Duplessis. Maurice Le Noblet Duplessis fut Premier ministre du Québec de 1936 à 1939 et de 1944 jusqu'à sa mort en 1959. S'il fut l'un des politiciens les plus populaires de l'hstoire du Québec, il fut aussi considéré après sa mort pour la sorte de dictature qu'il exerça alors sur un pays rouvert d'une extraordinaire chape de plomb cléricale. Il était né en 1890 à Trois-Rivères (une ville importante entre Montréal et Québec). Conservateur (au sens que ce mot revêt dans les pays anglo-saxons ou sous l'influence de cette culture politique comme c'est le cas du Québec), il réussit au fond à unir les conservateurs et les nationalistes du Québec. Il adopta pour devise «la coopération toujours, l'assimilation jamais», et mena la politique la plus autonomiste que le Québec ait connue jusqu'ici. Après la Deuxième guerre mondiale, il rejeta les arangements fiscaux proposés par Ottawa, refusa que l'Etat fédéral finance les universités, l'éducation étant de la compétence du Québec et institua un système de taxation, notamment des revenus (sur le ticket qu'un restaurant vous délivre en échange de votre payement, la taxe québécoise et la taxe fédérale apparaissent distinctement) : le Québec est la seule province canadienne qui dispose d'un système spécifique de collecte des impôts. C'est sous son « règne » que le Québec adopta (en 1948), le drapeau qui est toujours le sien aujourd'hui (nous oublions souvent que la Wallonie a adopté le sien en 1913). Mais ces mesures allaient de pair avec une politique de non-intervention de l'Etat, celui-ci se contentant de favoriser les investissements étrangers et de subventionner l'Eglise demeurée seule organisatrice de l'éducation , des hôpitaux, des orphelinats et de l'aide aux personnes démunies.

De 1960 à 1966, c'est la Révolution tranquille, terme qui pourrait être l'équivalent des années d'or en Europe, avec cette dimension d'émancipation de la société dans toutes ses dimensions, notamment la libération sexuelle et, au Québec en tout cas, l'espèce d'apostasie collective des Québécois francophones à l'égard de l'Eglise catholique. A quoi l'on doit ajouter le keynésianisme des gouvernements québécois, la politique de progrès social. Les gouvernements québécois se lancent dans de grands travaux, nationalisent l'électricité etc. Si l'Union nationale (le parti de Duplessis mort en 1959) reprend le pouvoir en 1966, le Rassemblent pour l'indépendance national est créé en 1960. En 1967, René Lévesque quitte le Parti libéral et parvient à rassembler les forces nationalistes en fondant le PQ (Parti Québécois). Le 24 juillet, sentant bien ce mouvement, le général de Gaulle lance du balcon de l'Hôtel de Ville de Montréal son fameux « Vive le Québec libre ! » qui révéla le Québec au monde et fut un coup de pouce à un élan québécois riche de sa propre force. Le PQ, sans s'imposer aux élections de 1970, montre sa force aux élections provinciales. En octobre, le Premier ministre Pierre-Eliott Trudeau, face aux activités terroristes du FLQ (Front de Libération du Québec) - réelle subversion ou provocation du pouvoir savamment organisée ? - provoque la La crise d'octobre de 1970, dont un récit circonstancié et détaillé a été fait par Andrée Ferretti dans De Londres à Ottawa, le terrorisme d'Etat dans l'histoire du Québec. En 1976, le PQ remporte la majorité des sièges à l'Assemblée nationale du Québec. Il fait voter une lois radicales en faveur de la langue française au Québec, la fameuse loi 101, mène une politique radicale de progrès social, organise le 20 mai 1980 un référendum sur l'ndépendance du Québec qui se solde par une défaite du OUI à l'indépendance (cependant le OUI - à 41% de l'ensemble des suffrages - est majoritaire parmi les Québécois francophones). Le Parti Québécois est cependant est cependant réélu à la tête de la Province en 1981.

Une histoire qui n'est pas finie (justement ?)

Lévesque le quitte cependant en 1985 et aux élections qui suivent la même année, c'est le Parti libéral, nationaliste québécois, mais de tendance très fédéraliste, qui accède au pouvoir. René Lévesque mourra le 1er novembre 1987, soit quelques mois après la parution de son entretien menée par Patrick Leboutte dans la revue TOUDI, ce qui nous permet de penser qu'il s'agit sans doute-là de sa dernière interview.

René Lévesque avait tenté de mener des négociations constitutionnelles avec le Canada à la fin de son deuxième mandat de premier ministre en 1984 et 1985. Aux élections de 1989, les libéraux québécois se maintiennent au pouvoir. En 1990, une tentative de réforme de l'Etat avancée échoue (elle est connue sous le nom d'accords du Lac Meech, elle impliquait notamment une présence renforcée de juges québécois à la Cour suprême du Canada et l'adoption d'une doctrine de lare autonomie du Québec dans l'exercice international de ses compétences). En 1994, le PQ revient au pouvoir avec Jacques Parizeau comme Premier ministre. Celui-ci soumet une nouvelle fois la question de l'indépendance à l'approbation du peuple québécois : le NON l'emporte de toute justesse dans des conditions qui demeurent controversées, avec 50,58% seulement, sous la pression notamment d'une propagande nationaliste canadienne qui se dispense d'observer les lois québécoises en matière de dépenses électorales lors d'un référendum (égalité des dépenses du « parapluie » du OUI et du « parapluie » du NON). Le PQ demeure au pouvoir aux élections provinciales de 1999. Lucien Bouchard a succédé à Jacques Parizeau démissionnaire en 1995 lors de son échec référendaire. Il démissionne à son tour en 2001. Bernard Landry lui succède mais perd les élections le 14 avril 2003. Les libéraux reprennent le pouvoir à Québec, pouvoir qu'ils occupent toujours avec à leur tête le Premier ministre Jean Charest. En 2007, le PQ avait rétrogradé à la troisième place en voix et en sièges, mais aux élections provinciales du 8 décembre 2008, il est redevenu le deuxième parti québécois et l'Opposition nationale officielle.


  1. 1. soit de la célèbre destruction du WTC à,New-York à la deuxième place de Le Pen aux présidentielles de 2002, derrière Jacques Chirac
  2. 2. Bernard Stiegler, Aimer, s'aimer, nous aimer, pp. 27-28.