Critique : "Royale harmonie" (Bonmariage ) et "Terre promise" (Vander Taelen et Verbeken)

Une promesse tenue et un royal désastre
1 avril, 2010

Avant-hier soir, le 29 mars, la RTBF a diffusé deux documentaires dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils étaient d’une qualité inégale.

Commençons par  Royale Harmonie de Manu Bonmariage: pour être franc, ce documentaire est un désastre du début à la fin où  le talent de Bonmariage n’apparait qu’à de brefs moments… Cela commence déjà très mal, Frans Badot, échappé des films de Jean-Jacques Rousseau  1. et déguisé en personnage magrittien est censé incarner le Belge sortant du tombeau.  Et, en effet, Badot sort littéralement du tombeau ! Que l’on ne vienne pas parler de second degré ou du recyclage de clichés, c’est tout simplement ridicule, Frans Badot ferait mieux de rester dans l’univers du cinéaste de l’absurde, on pensait que Bonmariage allait se servir de son personnage comme fil conducteur, mais non, il est réduit à un vulgaire prétexte apparaissant à divers moments du film sans aucune logique.

On touche là l’un des défauts majeurs de  Royale harmonie qui est son absence totale de cohérence, on passe de la préparation des Etats généraux wallons à la campagne électorale de Daerden et Di Rupo en 2009, aux marcheurs de l’Entre-Sambre-et-Meuse, au carnaval d’Alost via Mark Eyskens et François Perin, à diverses interprétations toutes plus pathétiques les unes que les autres de la Brabançonne, etc. Avec un matériel qui aurait pu faire un bon reportage de 20 minutes dans feu « Strip-tease », on a, à la place, un film inepte et interminable. Plus grave encore selon moi pour un documentaire, Manu Bonmariage n’a probablement pas le bagage politico-historique pour traiter son sujet, il est totalement dépourvu de point de vue, bien malin celui qui peut dire à la fin du film ce qu’il pense ! En fait, j’ai le sentiment que Manu Bonmariage ne pense rien, il ne fait qu’enregistrer les images  qui défilent devant sa caméra.  Lors de l’interview de présentation de son film, il était d’ailleurs bien en peine d’expliquer l’objet même de son travail. Mais un film documentaire sans point de vue « subjectif » n’est plus un documentaire, il est, au mieux du journalisme télévisé, or sur ce plan là « Royale harmonie » est aussi déficient…

Le parti pris du grotesque-carnavalesque pouvait être un point de vue comme un autre, mais il n’est absolument pas assumé, car il est tout le temps désamorcé  par des discussions politiques réduites à des slogans et des sautes d’humeur incompréhensibles. En outre, on a l’impression que Bonmariage n’éprouve pas la moindre empathie pour ceux qu’ils filment, à l’exception peut-être de François Perin et encore... On peut trouver éthiquement et esthétiquement discutable l’insistance avec laquelle sont montrées les difficultés de locomotion d’un homme âgé de près de 90 ans… Bonmariage a tenté une sorte d’écriture à la première personne comme la pratique Richard Olivier notamment dans  Marchienne de vie, mais il échoue de manière pathétique. Il n’ose pas réellement s’investir dans son histoire sauf via deux commentaires en voix off en fin et début de film et le pseudo « double » personnifié par Frans Badot. La seule conclusion qui s’impose est de considérer Royale harmonie comme le reflet de la profonde incompréhension d’un Wallon de Bruxelles face à un pays se délitant et dont certains annoncent, depuis au moins 40 ans, la fin prochaine. Manu Bonmariage a cédé à l’air du temps et s’est laissé entrainer dans une psychose petit boutiquier belge dans le sillage de  Bye-bye Belgium de Philippe Dutillleul. Il est bien triste de voir un auteur se perdre ainsi. Regardez ou revoyez sans tarder parmi ses nombreuses réussites Du beurre dans les tartines tourné il y a 30 ans à La Louvière:  à cette époque Manu Bonmariage arrivait à saisir un monde, un peuple, comme peu en étaient capables.  D’ailleurs le seul bon moment de  Royale harmonie est celui qui rappelle le plus ce dernier film, c’est la visite aux ouvrières grévistes de Boch…

 

Venons-en maintenant à la bonne surprise qui est le documentaire que Lukas Vander Taelen et Pascal Verbeken ont tiré du livre de ce dernier La Terre promise. D’abord, il faut saluer la qualité de leur travail: ce documentaire n’est nullement une mise en image du livre, non! il a sa vie propre et sa singularité qui font que livre et documentaire sont complémentaires. Il faut saluer, dans un cadre qui oblige pourtant aux raccourcis saisissants, la justesse « subjective » du propos tenu. Oui ce sont bien les Wallons qui, en 1932, craignant notamment que la Wallonie se cléricalise et se défrancise, les deux étant synonymes, ont refusé le bilinguisme généralisé en Belgique. Oui, il y eut jusque dans les années 50, des dizaines de milliers de Flamands qui durent leur simple subsistance au fait de travailler en Wallonie, oui les Flamands ont été souvent et longtemps victimes de préjugés « culturels » de la part des Wallons, oui aujourd’hui la Flandre est devenue riche et arrogante et la Wallonie s’est appauvrie et s’est résignée.

Le parti pris de laisser le plus possible la parole aux témoignages fonctionne magnifiquement, cette petite humanité que l’on découvre nous fait rire, nous émeut, nous interroge, bref l’empathie si absente dans Royale harmonie est ici présente de bout en bout. Esthétiquement, sans tapage aucun, le documentaire est aussi de qualité, je veux dire par là qu’il n’est pas filmé comme un reportage pour une émission d’information, c’est une œuvre véritable, Lukas Vander Taelen connait ses classiques comme Storck et Ivens, Pol Meyer, mais aussi Richard Olivier qui fut le premier à filmer le cimetière de la Docherie. Le film a un point de vue simple mais clair : « si tu veux savoir qui tu es, tu dois connaitre d’où tu viens » voila un beau fil conducteur qui peut s’appliquer tant aux Wallons et Flamands d’aujourd’hui que d'hier. Une seule petite réserve, le documentaire cède parfois un peu trop à une certaine mélancolie, la Wallonie fut aussi une terre de révolte et de soulèvement et, assez rapidement, ces Flamands de Wallonie contribuèrent à ceux-ci, certains même devinrent  des militants wallons de premier plan. N’oublions pas que sur les quatre morts de Grâce-Berleur en 1950, deux des victimes portaient des noms d’origine flamande (Houbrechts et Vervaeren), cela méritait d’être évoqué même brièvement.

Bref après une heureuse surprise littéraire, La Terre promise est maintenant une bonne surprise documentaire.

La Terre Promise. Flamands en Wallonie.

 

  1. 1. Jean-Jacques Rousseau, cinéaste wallon