Culture et citoyenneté en Wallonie (une note de Jean Pirotte)

Note rédigée pour le Mouvement du manifeste Wallon (MMW)
27 février, 2009

[Jean Pirotte est Professeur émérite de l'Université catholique de Louvain et préside la Fondation Wallonne http://www.fondationwallonne.org/ . A l'occasion de son départ  un livre a été publié  Images et paysages mentaux des 19e et 20e siècles, de la Wallonie à l'Outre-Mer - Hommage au professeur Jean Pirotte à l'occasion de son éméritat dirigé par Luc Courtois, Françoise Rosart et Guy Zelis, Academia Bruylant, Presses universitaires de Louvain-la-neuve, 2007, ISBN  978-2-87209-857-6. Il a contribué plusieurs fois  à la revue TOUDI, notamment en novembre-décembre 2003 avec un article intitulé L'idée républicaine, cheminements souterrains et résurgences dans les imaginaires wallons, qui est la mise en forme d'une intervention à un colloque organisé lors du 210e anniversaire de la victoire de la République à Jemappes le 6 novembre 1792...]

Au cours du dernier quart du 20e siècle, l'État belge est passé d'un statut unitaire à un statut fédéral, sur la base de communautés et de régions : les premières dotées de compétences pour les matières culturelles et « personnalisables », les secondes pour les matières économiques et sociales. Cette dualité installe une incroyable complexité dans les rapports des citoyens avec les pouvoirs démocratiques ; en outre, elle nuit gravement à la visibilité et à l'épanouissement de l'institution qui devrait être la plus proche des préoccupations des citoyens : la Région. Comment sortir de l'impasse ? Quel rôle la « culture » doit-elle jouer dans la construction de la citoyenneté en Wallonie ?

Il faut dépasser le concept élitiste de culture entretenu dans la société bourgeoise d'hier, concept centré sur la jouissance des grandes ¦uvres de l'art et de l'esprit et sur la transmission d'un type de connaissances générales fournissant les codes de l'ascenseur social. Tout autant que les fleurons de la créativité d'hier et d'aujourd'hui, le domaine culturel englobe toutes les adaptations des groupes humains aux conditions physiques, les types de réponses apportées par ces groupes à leurs problèmes quotidiens, afin de se créer un demain. La culture doit donc s'entendre, au sens plus anthropologique, comme « l'ensemble des formes acquises de comportement dans les sociétés humaines ». La culture doit également s'entendre en termes de projet, pour une société riche de son histoire, mais aussi soucieuse de se projeter dans un avenir. Nous touchons ici tous les environnements humains y compris la culture matérielle et l'on perçoit le lien fort avec l'organisation de la société.

1. Vivre ensemble sur un espace commun

Dotée de compétences et d'institutions démocratiques (Gouvernement et Parlement) pour gérer une grande partie des problèmes économiques et sociaux des citoyens vivant dans les limites géographiques précises de son ressort, la Région wallonne doit faire émerger les conditions d'un « vivre ensemble » sur un espace commun. Les citoyens de cette région, quelle que soit l'ancienneté de leur implantation, sont concernés par cette émergence, indispensable dans le contexte institutionnel de la Belgique fédérale. Ainsi défini, le projet que doit développer la Région wallonne est culturel, puisqu'il concerne la conscience démocratique des citoyens et leur organisation en société.

Quant à l'autre institution, la Communauté française de Belgique, actuellement compétente pour les matières culturelles et « personnalisables », elle ne peut devenir l'axe autour duquel doivent se clarifier les institutions politiques de Wallonie et de Bruxelles, et cela pour deux raisons principales. D'une part, cette institution souffre de ne pas avoir de limites géographiques propres, puisqu'elles étend sa juridiction sur deux régions non homogènes linguistiquement ; les citoyens de Bruxelles seraient ainsi soumis à des régimes différents suivant leur langue et leur appartenance communautaire.

D'autre part, cette institution souffre surtout d'être basée sur l'appartenance linguistique. Recomposer la Belgique autour de deux grandes communautés linguistiques, la flamande et la francophone, induirait tôt ou tard des affrontements entre ces deux entités (la « nation francophone » dressée contre la nation flamande). Il faut refuser l'aventure des ensembles fondés sur des identités culturelles qui deviennent facilement agressives, ou s'engagent dans les voies de l'épuration culturelle. Historiquement d'ailleurs, contrairement au Vlaamse Beweging axé sur la communauté de la langue (« De taal in gansch het volk »), les mouvements wallons ont souvent privilégié une unité d'action sur base d'un projet social.

En outre, la « nation francophone », chère à certains, garrotte par le seul lien de la langue deux entités socio-économiquement très différentes : Bruxelles et la Wallonie. En fait, la Communauté française de Belgique exprime la visée des héritiers de la bourgeoisie de 1830 qui a jadis construit l'État belge unitaire sur une base francophone, niant les spécificités flamandes et wallonnes. Les Flamands ayant refusé de s'intégrer à ce modèle, la Communauté française poursuit le rêve belge sans eux. Cet État résiduaire compte ainsi une capitale, Bruxelles, et une province, la Wallonie, dont le nom et les aspirations s'effacent.  L'establishment francophone a sécrété son idéologie : la « belgitude », courant lancé au cours des années 1970 dans les milieux bruxellois francophones. Représentation narcissique, fonctionnant à usage exclusif de la partie francophone de la Belgique, cette « belgitude » n'est qu'un concept de repli. Après inventaire, on peut le qualifier de chimère.

2. Les armes symboliques d'un redéploiement

Contrainte d'émerger dans des circonstances difficiles d'une lente reconversion économique, la Région wallonne ne peut actuellement compter sur les outils du culturel, privée qu'elle est de compétences en ce domaine. Elle détient, il est vrai, des compétences dans les questions du patrimoine, qu'elle est par ailleurs impuissante à valoriser, faute de pouvoir assurer le suivi par le biais de l'enseignement et des autres canaux de la culture. On a pu diagnostiquer les causes de l'amnésie dont souffrent les populations wallonnes, restant fascinés par le cadre belge et apposant rarement l'adjectif « wallon » sur les réalisations prestigieuses de leur patrimoine propre. Le symbolique prestigieux reste attaché à la Belgique, dans laquelle les Wallons ont beaucoup investi au temps de leur prospérité.

On attribue ainsi à la sphère belge ce que l'on produit de mieux et on applique l'adjectif « wallon » à ce qui a relent de déclin ou de corruption. Beaucoup d'enseignants d'aujourd'hui ont encore souvent en tête les schémas géographiques et historiques d'hier : les provinces plutôt que la communauté humaine de la Région ;  les péripéties de la dynastie plutôt que les acquis des luttes politiques et sociales.  Quant aux médias qui font l'opinion, dans leur immense majorité ils sont pas pensés en Wallonie. Le conformisme actuel des gens de parole et de plume consiste à ironiser sur une Wallonie qui peine à se relever, mais qui pourtant les porte et les fait vivre. Quant à la frilosité de maints agents culturels par rapport à ces thématiques, elle s'explique souvent par leur dépendance économique par rapport à la Communauté française, imposant la « belgitude » idéologique et survalorisant le « label belge ». Remédier à cette aliénation ne devrait-il pas apparaître comme un enjeu prioritaire pour un redéploiement de la Région ?

La Wallonie doit récupérer dans ses compétences tout ce qui touche à son image symbolique, à sa culture. Comment pourrait-elle réussir ce tour de force d'unijambiste : se relever en s'appuyant sur l'économique seul, sans pouvoir utiliser le levier du socioculturel ? Créer un « vivre ensemble démocratique sur un territoire commun » demande la mobilisation de toutes les énergies. Tant que les créateurs culturels wallons, hypnotisés par la « belgitude », ne regarderont pas d'un ¦il plus positif les réalités humaines de leur région, on peut difficilement s'attendre à un sursaut rénovateur. Comment un renouveau économique viendrait-il fleurir dans une région en difficulté qui n'a pas dans ses mains les outils socioculturels de sa propre image de marque ?

3. La mémoire, vigie des combats citoyens

Ce « vivre ensemble » doit se fonder sur les acquis démocratiques. En regard du tableau déficitaire de la mémoire wallonne, observons l'état présent de notre mémoire démocratique. La difficulté pour les Wallons d'investir leur espace mental est sans doute renforcée par un désintérêt croissant des citoyens de nos démocraties pour la chose publique, la res publica. La mémoire de nos luttes et victoires d'hier doit jouer un rôle de vigie, pour que les progrès à venir ne puissent s'accomplir sur les ruines des progrès acquis par les générations qui nous ont précédés. La volonté de décoder ce que nous sommes vraiment, pour l'heure, à la lumière de ce que nous avons été ne semble guère nourrir le débat citoyen. On perçoit la liaison étroite entre culture et citoyenneté.

Ces acquis qui doivent s'inscrire dans notre mémoire collective portent des noms divers. Ce sont tout d'abord la liberté d'expression et le droit de dire publiquement une parole critique, sans crime de lèse-majesté ou de lèse-sacralité. Dans le domaine politique, c'est le suffrage universel acquis de haute lutte. Ce sont aussi les progrès de la pensée critique face aux endoctrinements totalitaires ou fondamentalistes. Ce sont les acquis du pluralisme, avec la séparation des sphères politique et religieuse, ce pluralisme qui est en fin de compte le fruit apaisant des âpres combats idéologiques qui traversèrent tout le 19e et la première moitié du 20e siècle ; la guerre scolaire des années 1954 à 1958 a pu ainsi se muer en exercice de réconciliation durable. Ce sont évidemment les acquis sociaux dans le sens de la justice et de la solidarité. Enfin, dans ces acquis sociaux, il ne faut pas négliger les progrès dans l'égalité des citoyens, particulièrement dans la prise en main de leur destin par les femmes. Aucun souffle culturel, si puissant soit-il et d'où qu'il vienne, ne devrait faire rentrer les femmes dans les anciennes tutelles mutilantes. Le combat pour une culture citoyenne a ici tout son sens.

4. Une Wallonie plurielle

La réalité wallonne est et se veut plurielle.  La Wallonie ne peut se concevoir comme un haras où l'on cultiverait le Wallon pur ; c'est au contraire une société qui s'enrichit chaque jour de la diversité de ses nouveaux arrivants. Il faut tordre le cou à cette idée totalitariste d'un peuple à construire autour d'une seule langue (la « nation francophone »). En Wallonie, on parle le français, mais aussi les dialectes wallons et picards, mais encore la multitude des langues des communautés issues de l'immigration (de l'italien au chinois). Cette Wallonie plurielle est une richesse culturelle à valoriser par une Région wallonne qui disposerait de ses moyens en matière d'enseignement.

Et que dire de cette langue allemande, capitale pour nos relations avec l'Europe centrale et qui est la langue officielle des quelque 70 000 citoyens de la Région wallonne, membres de la Communauté germanophone ? La Région wallonne est aussi apte, constitutionnellement, à organiser un « vivre ensemble » avec cette Communauté germanophone, intégrée économiquement, mais bénéficiant d'une large autonomie culturelle.

Enfin, maîtresse de son épanouissement culturel et disposant ainsi de tous les atouts de son redéploiement, la Région wallonne peut parfaitement organiser avec Bruxelles, autre région à part entière, des ententes pour une promotion de la langue française et des questions culturelles communes.