Critique : Un autre Pays (I) (Marnix Beyen & Philippe Destatte)

Nouvelle Histoire de Belgique (1970-2000): Le Monde, l'Europe, la Flandre, la Wallonie, Bruxelles, la Communauté germanophone
29 décembre, 2009

 

Philippe Destatte

[Un seul compte rendu de ce travail considérable qui a vocation à devenir une référence [surtout pour la quantité de données rassemblées] pour les prochaines années était impossible. Nous en publions ici une première partie qui aura trait à la Belgique en général, à ses nouveaux mouvements sociaux, à ses affaires, à l'émergence de la Région wallonne et de la Communauté flamande. Cette partie se clôt cependant par une question de Marnix Beyen sur le rapport entre la classe politique et le citoyen dans la vaste réforme de l'Etat. Des réponses  souvent originales sont données à toute une série  de questions posées aujourd'hui.]

 

(Version néerlandaise Nieuwe geschiedenis van België - deel III. 1950-heden (incluant les travaux de Vincent Dujardin et Michel Dumoulin.)

 

 

« Exegi monumentum aere perennius » (« J'ai achevé un monument plus durable que l'airain »), ce vers d'Horace ne sera plus jamais placé en exergue d'une œuvre  historique. On a eu cependant l'illusion au 19e siècle et  au 20e siècle que cela pouvait être le cas. La façon dont on parlait de l'œuvre d'Henri Pirenne - ou des « historiens » en général - laissait entendre que l'histoire atteignait un passé à jamais figé et immobile 1 comme une essence ou une substance, le tout renvoyant à l'essence ou la substance par exemple de la nation ou encore d'autres groupes humains. Le cri de Bernanos « Rallions-nous à l'histoire de France ! » est émouvant et garde sa valeur  dans le contexte de luttes à mener contre l'inacceptable et l'inhumain. Mais nous ne le pousserions plus (à supposer que nous en ayons le courage), comme cela.  C'est certainement le sentiment qui se dégage de cette entreprise immense réalisée par Marnix Beyen et Philippe Destatte dans leur œuvre commune Un autre Pays, Le Cri, Bruxelles, 2009. Il s'agit d'une œuvre accomplie en commun. Les auteurs disent eux-mêmes - et c'est un trait d'intelligence - leurs engagements : « Philippe Destate, en tant que directeur général de l'Institut Destrée, s'est inscrit, parallèlement à son métier d'historien, dans l'exploration, sinon la construction, d'une société et d'une identité wallonnes » 2, tandis que Marnix Beyen « s'est plutôt positionné comme un critique des tendances nationalistes au sein de la société flamande » 3. On jurerait qu'un « compromis à la belge » aurait donc présidé à ce travail. Ce n'est pas le cas. Il n'y a pas ce dogmatisme. On reste dogmatique quand on prétend  de manière trop absolue que la Belgique ce serait justement le compromis incarné entre diverses tendances (ou le sens de l'autodérision, l'ambivalence etc.).  4 Les deux auteurs évitent ce travers  tout en mesurant, avec exactitude nous a-t-il semblé, le rapport de force entre les différents sentiments d'appartenance en Belgique.

La Belgique dans l'interdépendance et les « affaires »

Les deux premiers chapitres sont écrits par Philippe Destatte. Le Chapitre I s'intitule La Belgique dans l'accroissement de l'interdépendance et  constitue une riche synthèse de l'évolution du monde dans laquelle est prise la formation nationale belge. Plus qu'auparavant ? C'est ce que dit l'auteur. Mais je n'en sais rien. Il est possible que nous percevions mieux cette interdépendance qu'autrefois nous ne faisions que subir, de telle sorte que, peut-être, nous sommes mieux à même de la maîtriser. En tout cas, il vaut la peine de rendre compte de ce qu'énumère l'auteur : en 1973, en ratio du PNB mondial, le commerce mondial retrouve son niveau d'avant 1914 , d'avant les grandes guerres (p. 19), les frontières s'ouvrent et les droits de douane s'abaissent sur le plan mondial, sauf pour les produits agricoles (cela se fera avec la victoire du néolibéralisme,à mon sens, menaçant de mort un trait permanent de la civilisation humaine: l'agriculture) (pp.20-22), la Société Générale est « internationalisée » (p.24). L'Europe s'agrandit passant à 9 membres en 1972, au Système monétaire européen en 1978 et à l'ECU (qui annonce l'Euro), à 10 membres en  1981 (la Grèce), à 12 en 1976 (Espagne et Portugal), à l'Acte unique en 1986, au Traité de Maastricht en 1992 5, renforçant l'unicité du marché intérieur européen, à 15 membres en 1995 (Autriche, Suède, Finlande), au Traité d'Amsterdam en 1997 destiné à « préparer les Etats membres  à faire vivre l'union monétaire à partir de janvier 1999 ». Il est intéressant de voir racontée ici l'histoire de la construction européenne. Même si nous l'avons constamment fustigée tant dans République que TOUDI, à cause de la Wallonie et à cause l'inquiétude du monde du travail face à ce vaste machin auquel ils ont été associés au départ (des syndicalites étaient associés à la CECA), mais plus ensuite comme le montrait Bernard De Commer à propos de la manifestation à Bruxelles du 13 décembre 2001 6. Les critiques ont plus également notamment sous la plume d'Yves de Wasseige 7. L'Europe passe à 25 membres avec l'adhésion de la Pologne, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Slovénie, Chypre et Malte. La Roumanie viendra ensuite avec la Bulgarie pour atteindre 27 membres et un demi-milliard d'habitants pour l'Europe. Le Traité Constitutionnel Européen est rédigé par Giscard d'Estaing,  Dehaene et Amato et approuvé par le Parlement européen le 24 septembre 2003. A nouveau ici, TOUDI a critiqué cette démarche 8.

Ce Traité sera rejeté par le peuple français et le peuple néerlandais en 2005, mais les gouvernements  européens auront soin, selon le mot célèbre, de dissoudre ces peuples et de les remplacer  par des autres qui approuveront finalement ce Traité en 2009, ce qui nous a valu l'apothéose européenne d'Herman Van Rompuy, ces temps derniers. La règle de l'unanimité pour les décisions à prendre au niveau européen aura été supprimée auparavant, ce qui  permettra une désintégration plus poussée encore du monde agricole, comme on le sait (les défenseurs d'une agriculture plus régulée - France et Allemagne notamment, Wallonie aussi, ce qui n'est pas peu - étant en minorité) . Les dérives économiques et démocratiques de cette évolution ont  été bien mises en évidence par Jean-Maurice Dehousse 9. Tout cela participe de l'immense dérégulation économique européenne et mondiale dont l'auteur analyse les étapes, parallèlement aux effets économiques et sociaux des nouvelles technologies supposées faire progresser l'effort humain en efficacité, mais qui n'empêcheront pas le refus de la réduction du temps de travail  et qui même accroîtront le chômage (ce que, à mon sens, l'auteur ne souligne pas assez). Parallèlement à cela on se doit de signaler la suppression  de la convertibilité du dollar en or, la suppression des taux de change fixes (voir Un autre Pays pp. 46 et suivantes), sans doute l'une des causes profondes de la dérégulation néolibérale que plusieurs collaborateurs de la revue ont analysées comme Francis Biesmans 10. Philippe Destatte résume aussi très bien les crises énergétiques subies par le monde entier et leurs répercussions en Belgique (l'une d'entre elles sera la construction du terminal gazier de Zeebrugge), le yo-yo des prix du pétrole : 2,95 $ le baril en juillet 1973, 11,65 fin 74, 18 à la mi-79. En 1985, il faut payer 20 FB le prix mazout de chauffage. En 1990 le baril atteint 40 $ avec l'invasion du Koweit par Saddam Hussein, retombe à 30 en 2000, dépasse les 70 $ en juillet 2006 et même les 100 $ le 2 janvier 2008 pour friser les 150 $ au courant de cette année (voyez les pp. 50-58).

C'est aussi au cours de cette période que les habitants de l'Etat belge ont vécu la crise à travers  le déficit des finances publiques, déficit réel, mais que l'on a comblé mensongèrement en prétendant demander des sacrifices à « tous » alors que certains furent largement épargnés  (ce n'est pas Philippe Destatte qui le dit, mais La Revue Nouvelle de même que la revue TOUDI ont sans cesse insisté là-dessus, mettant en cause Philippe Maystadt qui se vante encore aujourd'hui dans La Libre Belgique, de ce 28 décembre 2009 d'avoir été leur sauveur 11).  De ce point de vue l'étude que Gabriel Maissin avait confiée au journal République en mai 1992 permet d'aller au-delà des vérités officielles 12.  Il est vrai que l'auteur cite (p.65), des gens comme Daniel Bell qui ont mis en cause cette diminution des dépenses publiques ou encore Claude de Groulart critiquant la « clochardisation de l'Etat ».  Yves de Wasseige avait bien réuni ses critiques à l'égard de la politique menée dans le journal République d'octobre 1996  13. Philippe Destatte souligne aussi que c'est la Wallonie qui a le plus mal traversé ces années sombres  (p. 66).

Ce que synthétise également très bien Philippe Destatte, c'est le malaise diffus au plan démocratique de la société belge (mais peut-être sans la lier aux malaises plus profonds des politiques d'austérité, du déséquilibre qu'elles aggravent entre Flandre et Wallonie ?), dans le chapitre II intitulé Le « mal-être » citoyen : déstabilisations sociales et déséquilibres politiques. Il passe en revue, pas seulement à travers l'affaire Dutroux mais aussi les tueurs fous du Brabant, d'autres affaires La gendarmerie mise en cause, pp. 69-74. Le parlementaire européen flamand SP Lode Van Outrive - je me permets de rappeler ce souvenir personnel -, m'avait dit que, techniquement, la gendarmerie pouvait  n'importe quel moment déclencher un coup d'Etat en Belgique, mais  que, politiquement,  elle en était incapable, notamment (me disait-il), en raison du drapeau impossible à choisir sous lequel accomplir un tel geste (drapeau belge, flamand, wallon ?). S'il y a bien un motif de lire Un autre Pays, c'est  le fait que toutes ces questions qui ont fait couler des fleuves d'encre sont ici, je ne dirais pas éclaircies, mais au moins éclairées et qu'on s'y retrouve  - place fondamentale de l'histoire pour la compréhension des sociétés contemporaines, d'une histoire (tel est le but de l'ouvrage, ne ferait-il que la chronologie des événements), qui ose se prononcer  sur les événements les plus récents et, à mon sens, parfois mieux que les sociologues et politologues, notamment parce que les historiens ont plus le sens de l'éthos des périodes traversées.

Les pages 74  à 78 sont consacrées à ce que Philippe Destatte appelle (sans intention polémique aucune) « le surnationalisme flamand ».  C'est un bon néologisme (surgel, surfait, surestimé...). Il désigne ici ce paradoxe qui veut que lorsque le mouvement  flamand obtient une plus grande autonomie pour la Flandre (avec le Pacte d'Egmont en 1978): le mouvement flamand est si profondément irrité par divers modes d'extension de la tache d'huile bruxelloise qu'il va créer des remous graves au sein de la Volksunie, remous dépassant de loin les discussions d'appareil et engendrer lentement et sûrement une sorte de monstre, le Vlaams Blok.  Il y aurait peut-être aussi une raison à avancer à ce « surnationalisme », c'est la dualité du mouvement  flamand, à la fois préoccupé de l'autonomie de la Flandre (ce qui suppose des réformes de l'Etat), mais aussi de la défense de la langue néerlandaise et de la frontière linguistique (ce qui ne nécessite pas nécessairement de réformes de l'Etat, comme le démontre le refus du volet linguistique du recensement après celui de 1947). Je m'inspire simplement ici d'une remarque déjà formulée en 1965 par l'ouvrage La Décision politique en Belgique. 14

La suite du chapitre se résume facilement en énumérant les titres de ses paragraphes : La politisation de la question de l'immigration (il faut signaler ici le rôle positif de l'Institut Destrée que préside toujours l'auteur en faveur d'une politique généreuse à l'égard des étrangers) , Les tueurs du BrabantLes cellules communistes combattantes, Les affaires politico-financières (dont celle qui frappa Guy Spitaels), Les Dysfonctionnements de l'affaire Dutroux (mais cette affaire ou plus exactement la marche blanche qu'elle a engendrée devait-elle faire la couverture du livre ?). Philippe Destatte écrit non sans pertinence pour résoudre la question du retentissement de ces affaires : « La dramatisation de certaines affaires plutôt que d'autres n'est du reste à ce stade-ci pas toujours explicable. Le temps devra faire son oeuvre. La  composante objective est insuffisante pour expliquer le jeu des acteurs. En plus du fait qu'aucune parole n'est plus déterminée a priori comme objective, voire comme légitime - c'est une des caractéristiques de cette civilisation -, les représentations mentales constituent des moteurs d'action réels. Sous réserve d'inventaire, les idées collectives de risques de coup d'Etat dans les années 1970 15  de compromissions de hautes personnalités dans des « ballets roses » dans les années 1980 et d'existence de réseaux de pédophilie dans les années 1990 en constituent des exemples. » (Un autre Pays, p. 116).

Féminisme, mouvement sociaux, persistance du sentiment belge, construction de la Flandre

De la page 118 à la page 208, c'est Marnix Beyen qui prend la plume. Même si c'est désagréable de faire cette observation, je veux quand même me prononcer sur ceci et certainement pas par arrogance francophone:  on devrait mieux respecter le français quand on prétend le publier. Il faudrait peut-être un accord culturel entre Wallonie, Flandre et Bruxelles sur les langues utilisées, car c'est souvent catastrophique. Des amis flamands me disent la même chose pour des textes en néerlandais proposés par des Wallons. Les remarques que l'on fait à ce sujet me semblent n'avoir pas d'effet, hélas! Elles ne sont pas celles d'un puriste : quand on écrit « entre guillemets » pour « entre parenthèses » ou «  au paravent » pour « auparavant » (deux exemples choisis parmi des centaines), la compréhension d'un texte devient plus difficile. Et ces fautes plus faciles à décrire parce qu'isolables, renvoient à des façons si lourdes de s'exprimer qu'elles mériteraient  manifestement une deuxième traduction.

Cela n'empêche pas M.Beyen d'être intéressant quand il parle par exemple pour les origines catholiques du tiers-mondisme du fait que « les idéaux d'auto-réforme ascétique y sont plus fortement présents qu'ailleurs » (p. 123 : l'auteur veut dire que le tiers-mondisme se nourrit aussi d'une prise de conscience de notre richesse face à la pauvreté des pays non développés). Il n'oublie pas non plus l'expérience de l'UDP au Borinage sous la houlette du Sénateur Noël. On sent ce qu'il veut dire quand il écrit d'Agalev : « Le parti représentait dès lors tous ceux pour qui les intérêts des groupes spécifiques comptent moins que ceux de la société entière. Or, ce groupe se réduit plus ou moins aux jeunes gens jouissant d'une éducation supérieure et de ce fait ne dépasse que rarement les 5% de l'électorat belge. » (p. 130 : il me semble que c'est plutôt l'ensemble de  générations jeunes et moins jeunes qui ont cette caractéristique). Il souligne (p.133), l'engagement plus profond en faveur du pacifisme en Flandre qu'en Wallonie (à l'occasion de manifestation du 23 octobre 1983 contre les missiles qui rassembla 400.000 personnes). Il rassemble toutes ses observations sur les nouveaux mouvements sociaux  à partir de l'exemple vraiment intéressant de Borgerhout : « Borgerhout a été - et est encore, jusqu'à un certain degré - le cœur battant des deux partis politiques nouveaux qui ont vu le jour en Flandre au cœur des années 1970 et qui ont connu une existence durable. Il s'agit d'Agalev d'un côté, du Vlaams Blok de l'autre. L'idéalisme novateur d'Agalev ne s'est pas orienté de prime abord  vers la problématique de l'immigration, mais l'engagement tiers-mondiste et interculturel s'est toutefois développé largement dans les mêmes milieux. A Borgerhout, cet engagement se manifeste dans une prolifération d'initiatives citoyennes avec comme objet la promotion d'une société ouverte et tolérante. Pour cette même raison - et à cause des prix immobiliers relativement bas - le quartier a su attirer, au cours des dernières années, un groupe assez large de jeunes gens, pour qui les défis  du monde culturel se révèlent à Borgerhout. Indubitablement, c'est dans ces milieux et dans ceux des immigrés mêmes - les immigrés non Belges ont obtenu le droit de vote en 2004 - que le parti Vert recrute une grande partie de son électorat. Cette population spécifique a également contribué au fait quasi unique en Flandre que les Verts s'y sont engagés dans une alliance avec les socialistes et les libéraux de gauche et au triomphe de cette alliance lors des élections communales d'octobre 2006. A un siège près, cette alliance aurait pu obtenir une majorité absolue (12 sièges sur 25 dans le conseil de district). Toutes ces évolutions, toutefois aliènent une large partie de la population originale 16, qui ne se reconnaît plus dans son propre quartier. Dans la culture populaire, les sentiments anti-immigrés vont de pair avec un fort rejet du parti Vert et de toute la pensée « politiquement correcte » véhiculée par les nouveaux mouvements sociaux. La conviction d'être négligée par une élite politique imprégnée par les valeurs de ses 17 mouvements sociaux est une base sur laquelle les sentiments antipolitiques fleurissent. Un parti comme le Vlaams blok, puis le Vlaams Belang, peut aisément exploiter ces sentiments pour appuyer son programme raciste et indépendantiste. » (Un autre Pays, p. 137).

Marnix Beyen rappelle des chiffres tout à fait intéressants quand il aborde le chapitre IV consacré au féminisme (c'est d'ailleurs l'intérêt du livre de donner souvent de pareils chiffres qui fixent les choses) (pp. 139-142). Il parle d' « autonomie corporelle » revendiquée par les femmes (l'expression est impropre en français mais elle est ici suggestive), n'oublie pas le caractère historique de la grève de la FN à Herstal sur le thème de l'égalité des salaires (en 1966 : c'est un événement que l'on a parfois oublié en Wallonie). Il rappelle également l'imbrication (au début) du féminisme et du socialisme dans les Dolle Mina (en Flandre) et les Marie Mineur (en Wallonie et Bruxelles, du nom d'une militante ouvrière de Verviers à la fin XIXe siècle). Marnix Beyen considère que si les femmes ont presque atteint leurs buts en matière de parité politique, elles sont loin  d'être émancipées, étant donné la persistance de la violence conjugale et de la violence dont les femmes sont l'objet en général et des inégalités qui subsistent   sur le plan salarial par exemple ou, en général, sur le plan économique et social.

Le  chapitre suivant auquel l'auteur se consacre est intitulé  La résilience d'un Etat qui s'évapore. Il note la montée de la particratie : « Les gouvernements successifs utilise abondamment les moyens à leur disposition pour réduire l'influence du Parlement dans les processus législatifs. » (p. 154) Mais il nuance tout aussitôt cette remarque en notant que les partis dominent moins l'ensemble du champ politique dans la mesure où ils ne sont plus « l'âme » de ce qu'il appelle « organisations intermédiaires » ou « groupes de pression » (p. 155). Il écrit à propos des fameuses conversations de Poupehan, pour corroborer la perte d'influence des partis sur ces réseaux d'organisations intermédiaires et de groupes de pression : « Les partis, comme détenteurs  du message idéologique, ne forment plus les noyaux manifestes d'un tel réseau. Dans la "démocratie consociationnelle" 18 que constitue la Belgique, les élites syndicales, mutualistes et industrielles participent au pouvoir à part égale avec les élites des partis politiques. Les négociations discrètes, dans le village ardennais de Popupehan, entre le Premier ministre Wilfried Martens, le chef du syndicat chrétien Jef Houthuys, le chef de la banque BACOB (liée au mouvement ouvrier catholique), Hubert Detremmerie et le gouverneur de la Banque nationale Fons Verplaetse sont symptomatiques à cet égard. Entre 1982 et 1987, ces quatre personnes délibèrent régulièrement  dans la maison de campagne de ce dernier, sur la stratégie à suivre pour convaincre le monde ouvrier catholique de la nécessité d'une politique néolibérale. » (p.156). Il reconnaît au même endroit la domination de la démocratie-chrétienne  flamande sur l'ensemble de la vie politique belge, la courte expérience du gouvernement  Leburton exceptée (1973-1974). C'est bien « la logique communautaire » souligne-t-il (p. 157), qui détermine la transformation des institutions belges, dans les partis dits communautaires ou dans les partis plus classiques.

La réforme de l'Etat est-elle l'oeuvre exclusive du monde politique ?

Evoquant le fait que les groupes de pression communautaires ne mobilisent que de « faibles troupes » de 1970 à 2000 (mais il oublie peut-être la manifestation en front commun de Namur le 29 mars 1979 19  les manifestants d'enseignants wallons et francophones en 1990 et 1995-1996),  il écrit : « Doit-on déduire de ces constatations - comme plusieurs observateurs l'ont fait - que cette fédéralisation est le résultat d'une politique politicienne, qui se déroule loin des préoccupations de la société ? Il est certain que le processus de réforme de l'Etat joue un rôle plutôt secondaire dans les demandes politiques de la population belge, et sans doute a-t-elle même contribué à aliéner cette population d'une classe politique qui laisse prévaloir  les questions communautaires sur la politique économique et sociale. D'un autre côté, on peut également considérer le processus de fédéralisation comme la traduction plutôt tardive d'une évolution sociétale qui s'est déroulée auparavant. Plus particulièrement la construction des nations flamande et wallonne a progressé jusqu'à un point tel que la fédéralisation des institutions est devenue presque inévitable. Cette construction imaginaire des nouvelles nations s'est mise en route dès la moitié du dix-neuvième siècle, et ses conséquences s'en sont fait déjà sentir dans les différents partis politiques avant  la Première Guerre mondiale. Au cours du vingtième siècle, il est devenu de plus en plus clair que la Flandre et la Wallonie se développaient de façons très divergentes, aussi bien au point de vue socio-économique que culturel. «  (p.158).

Il insiste sur cette évolution en rappelant que les nouveaux mouvements sociaux en Belgique n'avaient de préoccupations directement communautaires mais qu'ils se sont tous organisés sur la base des deux communautés ou des trois régions, les Verts par exemple. Il poursuit en disant « par boutade » que ce sont même les politiques qui se sont les derniers adaptés à ces modifications profondes. Or, cette adaptation, pense-t-il également, n'est pas si simple parce que les institutions de l'Etat belge sont  « fortement ancrées dans les pratiques politiques, aussi bien des élites que de la population » (p.159). Il souligne aussi le fait que la construction wallonne ou francophone est en retard sur la construction de la nation flamande, étant au surplus divisée entre Wallons et Bruxellois francophones et que, enfin, les contestations communautaires ont pu retarder l'achèvement du processus d'autonomisation de ces nations : à juste titre, il montre que la question des Fourons, par l'importance qu'elle a revêtue  dans la période 1970-2000, a masqué le fait que sur tous les autres points la frontière linguistique n'était en rien contestée. Enfin « Les élites politiques en Flandre comme en Wallonie entretiennent des relations très ambiguës avec la capitale sans pour autant être prêtes à l'abandonner. » (p.159)

Il faudra se souvenir aussi qu'Marnix Beyen estime que, au contraire, sur le plan  de l'autonomie économique, c'est le mouvement wallon qui est le plus exigeant, ses requêtes  étant «  formulées depuis la domination catholique et flamande de la fin du dix-neuvième siècle. » (p.160). L'auteur en arrive même à écrire que la résistance à la réforme  de l'Etat  «  vient beaucoup moins des forces unitaristes que des nationalistes et/ou régionalistes des deux côtés de la frontière linguistique » (p.162) (il donne l'exemple du FDF en ce qui concerne la Région de Bruxelles dont il estime la reconnaissance entravée par l'obstination du FDF à vouloir élargir le territoire régional bruxellois, ceci  p.169).  De même, le fait que les changements sont permanents  crée  chez nombre de citoyens « l'impression que le processus de fédéralisation suit une dynamique propre, très éloignée de leurs soucis réels. » (p.165) et c'est un renversement par rapport aux années 1960 durant lesquelles, au contraire, les attentes citoyennes en matière d'autonomie ont semblé ne pas être écoutées. Certes, dirais-je, les mobilisations se créaient autour d'enjeux symboliques (et pas seulement les questions de frontières à Fourons ou à Bruxelles auxquelles l'auteur me semble se limiter: il y a tout de même aussi le déclin wallon, les luttes ouvrières, le sentiment de la minorisation), mais en même temps l'abandon d'un enjeu symbolique est largement acquis quand cet abandon s'échange contre plus d'autonomie régionale (Bruxelles en 1988, la Flandre qui accepte le maintien de BHV jusqu'ici, José Happart qui cesse de militer dans les Fourons et rejoint les régionalistes  au sein du PS : voir  page 172). Marnix Beyen utilise souvent les mots « nation » ou « Etats fédérés » (à la p. 173 par exemple).  Pour lui, Wallons et Bruxellois francophones se rejoignent plus qu'auparavant dans la volonté de ne pas démanteler ce qui reste de Belgique, ce qui amène les Flamands à réactiver les enjeux symboliques comme autour de BHV.

Il est vrai que la problématique des Fourons a été utilisée, en revanche, par les Wallons, pour provoquer la chute du gouvernement Martens VI en 1987 et cela pour mettre fin, selon l'auteur, à une politique néolibérale. Il vise par cela des mesures prises ensuite en faveur de la consolidation de la Sécurité sociale ou l'accord interprofessionnel de novembre 1992. Mais par ailleurs Dehaene pousse à l'assainissement du budget et à une nouvelle austérité  en l'imposant au nom de réquisits de l'Union européenne dont les principes monétaristes et le néolibéralisme en viennent à dominer  le gouvernement de Dehaene et cela au grand dam de personnes comme Yves de Wasseige que nous avons déjà cité 20. En conclusion, Marnix Beyen estime que c'est la figure de Dehaene qui incarne le mieux la réussite en politique dans la mesure où s'il cesse d'être Premier ministre en 1999, son nom reste lié à la réussite de l'achèvement de la réforme de l'Etat dans les années 90 et à la relance économique possible alors, tandis que Tindemans et Martens sont liés, l'un à la faillite du pacte d'Egmont, l'autre à la difficulté qu'il a eue de s'entendre avec les socialistes. Mais les raisons pour lesquelles Dehaene réussit  (au fond à l'intérieur du monde politique), sont les mêmes qui l'éloignent d'une large partie de l'opinion publique, en particulier « ceux qui sont inspirés par les valeurs post-matérialistes » (p.188).

Dans le dernier chapitre qu'il rédige et qui concerne plus exclusivement la Flandre, M.Beyen met l'accent sur la contradiction entre la force d'un certain nationalisme romantique  à la base de l'élan autonomiste flamand et la volonté de la Flandre de se construire comme un Etat rationnel et moderne, avec l'avènement du « nationalisme banal » de Michaël Billig qui certes refoule le nationalisme flamingant  mais fait aussi que les Flamands devenus « moins flamingants »  « sont certainement devenus aussi plus flamands » (p.208). Nous reviendrons sur ces conclusions qui anticipent déjà sur les conclusions plus générales des deux co-auteurs de l'ouvrage.

Voir la partie II du compte rendu et les conclusions: Critique : Un autre Pays (II) (Marnix Beyen & Philippe Destatte) et Critique : Un autre Pays [Conclusions] (Marnix Beyen & Philippe Destatte)

  1. 1. Le passé en soi ne peut plus être modifié bien entendu, mais la vision qu'on en a, la vision « pour soi » est sans cesse en train de se modifier et le passé n'existe évidemment que comme cela, c'est-à-dire « pour nous », soit en train de se modifier sans cesse...
  2. 2. Un autre Pays, p. 13.
  3. 3. Un autre Pays, p.14.
  4. 4. Paul Dresse écrivait en 1945 devant  les deux tours de la cathédrale Saints Michel et Gudule: «  Voilà notre palladium, notre arche d'alliance! Le lieu d'unanimité, Flamands et Wallons, il est là, sur son parvis, au pied de ces tours couleur de cendre devant lesquelles s'extasiait Rodin et qui peuvent s'appeler Michel ou Gudule, mais qui, plus profondément, se nomment Wallonie et Flandre. Pour arriver là, vous aurez dû les uns dévaler la montagne, les autres la gravir à demi; mais ici, en vous rencontrant, vous rencontrerez un terrain bien plane où, sans peine, on s'agenouille. Vous prierez Dieu chacun dans la langue qui vous plaira et le prêtre priera en latin pour tous. Et, quand vous vous relèverez, vous verrez l'église déployer à vos yeux ce que vous chérissez le plus: aux uns, Sainte-Gudule apparaîtra comme une claire forêt foisonnante de fûts, aux autres elle offrira son grand vaisseau de nef en partance. » (Paul Dresse, Le complexe belge, Dessart, Bruxelles, 1945,p.42), en insistant sur le fait que la Belgique était une nation sans nationalité (ibidem , p. 92). Propension qui reste actuelle, notamment chez Marc Uyttendaele : La Belgique avec sa rare capacité de concilier l'inconciliable, de faire primer la raison sur l'exaltation, de privilégier les réponses par rapport aux questions, de ne pas nier la dimension pacificatrice des compromis, et somme toute d'avoir fait de l'humilité un projet politique, peut être demain un modèle,  en creux certes, pour les pays en conflit. En cassant la logique nationaliste, la Belgique est le laboratoire de l'Europe de demain. »  dans Marc Uyttendaele, La Belgique racontée à Noa, éd. Le grand miroir, Bruxelles, 2002, p.162, avec toujours la même insistance sur e fait que la Belgique est une nation sans nationalité, sans cesse martelée). Ces substantialisations n'ont aucun intérêt.
  5. 5. De vives critiques ont été faites à la procédure d'adoption du traité en France et sur la notion même de "traité" par Jean-Marc Ferry étendant son propos à ce que devrait être l'Europe: voir Europe, démocratie, nations
  6. 6. Plus d'Europe, mais mieux
  7. 7. Voir pour cette période Pacte de stabilité, acte de stupidité avec un rappel d'autres mises en cause de la construction d'une Europe, finalement antisociale derrière le paravent de l'entente entre les peuples...
  8. 8. Le libéralisme et le marché : l'Union européenne s'y enfonce ...à contre-courant
  9. 9. Une "constitution" mauvaise pour Europe, France et Wallonie
  10. 10. La "financiarisation" du monde
  11. 11.  voir Maystadt, "prisonnier de la peur de perdre le pouvoir" (et qui dit le contraire de la vérité) et La "politique" de Philippe Maystadt
  12. 12. 1982-1992 : Dix ans d'austérité, qui en préparent dix de plus ?
  13. 13. Comprendre « la politique »
  14. 14.  « Il ne fait aucun doute que sous l'influence des mouvements flamands et wallons, le entre Harmel a voulu fixer le territoire d'entités inexistante en droit : la « Flandre » et la « Wallonie ». C'est cette réalité que les membres du centre ont voulu faire apparaître ne serait-ce que de manière indirecte. Cette tendance est jugée dangereuse pour les partisans de l'unité de l'Etat. On ne peut, selon eux, faire apparaître sans péril les deux éléments constitutifs de l'Etat : population et territoire ; il sffirait d'y ajouter, le moment favorable venu, des institutions politiques autonomes pour que la Belgique disparaisse (...) Il y a eu chez les fédéralistes (socialistes wallons et Volksunie) une attitude conséquente : un Etat unitaire ne trace pas impunément une frontière même administrative entre deux peuples de langue différente (...) Du côté flamand (PSC-PSB-PLP), règne une confusion politique semi-volontaire : une sorte de flamingantisme dont la doctrine peut se résumer par a formule : "Un peuple flamand, un territoire, une langue", mais qui refuse de s'achever. Cette conscience collective flamande exigeant l'homogénéité du peuple sur le plan culturel et linguistique et la fixation de son territoire, n'ose ou ne veut en tirer les conséquences politiques en faveur du principe du self-government. » (Jean Meynaud, Jean Ladrière, François Perin, La décision politique en Belgique, CRISP, Bruxelles, 1965, pp. 109-110).
  15. 15. Le temps ayant fait son œuvre, il me semble ici que je puis ajouter ce témoignage personnel. Emile Scoumanne qui fut secrétaire général des UPA, le principal syndicat paysan wallon jusqu'à la constitution de la FWA, m'a assuré plusieurs fois qu'en février 1968, lors de la chute du gouvernement de Paul Vanden Boeynants (VDB) sur l'affaire de Louvain, il avait été contacté par celui-ci pour devenir ministre de l'agriculture dans un gouvernement  « de salut public » qui n'aurait pas nécessairement emprunté la voie légale pour devenir légitime. Scoumanne me disait avoir été étonné par le fait que VDB  n'avait pas pris de contacts extérieurs à la Belgique pour prendre conseil  sur ce projet.  Quoiqu'il en soit, au moment des attentats des Cellules communistes combattantes (CCC), j'avais rencontré Pierre Descamps lors d'une réunion organisée par l'Office des Produits Wallons dans la région de Tournai. Sachant les relations entre Pierre Descamps et Emile Scoumanne, je m'étais présenté en insistant sur le fait que je connaissais le Secrétaire général des UPA et que c'était même un ami intime. Et que je voulais dans ce cadre poser une question à l'homme politique PRL. Evoquant les CCC, je lui demandai si d'autres politiques plus classiques comme VDB, n'avaient pas, eux aussi, franchi ou tenté de franchir le seuil de la légalité à des niveaux de pouvoir importants. Pierre Descamps se mit immédiatement en colère, ce qui, à mes yeux prouvait que la question posée était pertinente. Mais je n'avais pas fait allusion explicitement à ce que m'avait dit Scoumanne, simplement à sa personne.
  16. 16. Sic. Il faudrait dire « originaire » ou « la population de souche de Borgerhout » ou « les anciens habitants ». Je regrette de devoir faire des observations de ce genre.
  17. 17. Sic. C'est évidemment « ces » qu'il faut lire
  18. 18. Il me semble qu'en français, on dirait plutôt consociative...
  19. 19. Philippe Desttate écrit dans L'identité wallonne, IJD, Charleroi, 1997, p. 341:  «Le 29 mars 1979 encore, l'Interrégionale de la FGTB et le Comité régional de la CSC ont réuni à Namur entre 60.000 et 80.000 travailleurs, pour réclamer une assemblée élue au suffrage universel, un exécutif choisi en son sein et responsable devant elle, des compétences permettant une politique globale de développement régional, des moyens humains et financiers.»
  20. 20. Comprendre « la politique »