PS : un parti populaire en Wallonie

Numéro 62 de "Politique", décembre 2009
22 décembre, 2009

 

Ps: un parti populaire en Wallonie

 

 

 

 

 

Le n° 62 de la revue Politique (décembre 2009), consacre une grande partie de son dernier numéro à une analyse du PS en Wallonie sous le titre général PS : un parti populaire en Wallonie. Dans l'introduction, la revue se sert d'une expression qui me semble pertinente, mais  qui n'est pas souvent utilisée (« le peuple wallon ») : « Le peuple  wallon se transforme socialement et culturellement. Mais il aura toujours besoin d'une gauche sociale et politique. Le parti socialiste en est-il l'indépassable pivot ? » (p.11).  Nous reviendrons sur ce que peut impliquer l'usage d'une telle expression du point de vue démocratique.

Une social-démocratie européenne en crise

Gerassimos Moschonas commence  par analyser le déclin de la social-démocratie en général en Europe  sous le titre La crise de la social-démocratie européenne. Il la chiffre. Entre les années 50 et 60 et aujourd'hui, la social-démocratie en Europe passe de 33,2% en moyenne à 26,6%. Soit, en termes relatifs une perte de quasiment 20% de ses électeurs.  Les partis socialistes grecs, espagnols et portugais  n'ont pas été pris en compte, étant donné qu'ils ont vécu une grande partie de cette période (Grèce), ou la plus grande partie (Espagne et Portugal), dans des dictatures. Ces partis socialistes ne subissent d'ailleurs pas  la même crise que les partis socialistes du nord de l'Europe, durant les périodes où l'on peut comparer leurs résultats : des années 70 aux années 2000, au contraire, ils progressent. Il est intéressant de le souligner avec l'auteur : l'affaiblissement des partis socialistes dans l'Europe plus traditionnellement démocratique est liée à la question  de la démocratie : « Aujourd'hui, dans l'Union européenne, le problème qui se pose pour les partis politiques est celui de la primauté de la politique - et de la rénovation programmatique - sur un terrain institutionnel "conservateur" ne favorisant ni les nouvelles majorités politiques ni le changement des politiques adoptées. Certes, tous les partis gouvernementaux (ceux qui, précisément, gèrent la gouvernance européenne, à la fois au niveau national  et au niveau de Bruxelles), sont largement affectés, mais les sociaux-démocrates le sont un peu plus que les autres. Tout d'abord, parce que l'Union européenne, dans sa forme présente, n'est pas l'endroit idéal pour les idéologies socialistes, modérées ou radicales (le processus de libéralisation économique a - en raison de l'UE - gagné en profondeur et cohérence) ;  ensuite,  et surtout, parce que la renaissance de l'Europe, depuis les années 1980, a engendré une double gouvernance faible (déficit de pouvoir au niveau national et déficit au niveau proprement européen). Ce double affaiblissement touche avant tout le centre-gauche dans la mesure où celui-ci, en tant que force de gouvernement,  avait fait historiquement des pouvoirs publics le levier principal de la mise en place de sa politique réformiste. Contourner le piège institutionnel sans abandonner leur stratégie européenne est un puzzle extraordinairement complexe que les partis sociaux-démocrates  sont appelés à résoudre. » (p.16).

Il m'étonne ici que l'auteur de l'article ne parle pas de l'une des causes assez évidentes du déclin de la social-démocratie et justement, dans le contexte européen, à savoir la disparition de l'URSS et du socialisme dit « réel » dans les pays de l'Est. Bien entendu, le socialisme en ces pays n'a jamais été réel et encore moins la démocratie  (qui est, en principe, liée au socialisme). Il n'empêche que l'existence des pays socialistes, leur économie planifiée, leur égalitarisme, en dépit des perversions profondes de ce système, ont représenté encore il y a vingt ans un modèle concurrent du libéralisme de l'Europe et des USA. De manière très profonde juste après la Deuxième guerre et longtemps encore jusqu'à l'orée des années 80, les Partis socialistes et démocratiques en Europe (eux-mêmes concurrencés par des partis communistes parfois puissants comme en France, en Italie, en Wallonie, en Romandie, ce que l'on oublie souvent),  ont été d'une certaine façon l'un des gages de la volonté de faire mieux à l'Ouest, tant dans le domaine du développement économique  que dans le domaine de la justice sociale et aussi des libertés. Il est presque paradoxal de devoir  citer un auteur néolibéral, Jacques Marseille, La France une sorte d'Union soviétique  qui  aurait réussi, pour sourcer un tel constat 1.  Ou bien encore de citer ce syndicaliste agricole (pourtant le syndicalisme agricole wallon n'est pas un nid de gauchistes révolutionnaires), attribuant la crise du lait au tournant néolibéral pris par l'Europe après - et à cause de - la chute de l'URSS 2. Il n'est pas inintéressant de faire ces remarques, car cela peut suggérer que les idées socialistes radicales trouvent dans l'actualité de quoi retrouver  de la pertinence face à la pensée néolibérale dominante, l'échec de la conférence de Copenhague en étant un nouvel indice. Mais aussi  cette Union européenne  face au reste du monde qui - même conservatrice et  néolibérale comme on le sait - continue à incarner un vrai espoir au regard des pays pauvres et de la « jeunesse du monde ». On lira en conclusion ce que disait Paul Magnette à propos de tout cela quand il n'était pas encore si engagé au PS.

Le PS en Wallonie

Dans sa contribution  Le parti socialiste est-il populaire ?, Jean Faniel 3 nous rappelle des chiffres importants :  le PS avait 49,3% des voix en Wallonie en 1954, 47,1% en 1961, 43,9 % en 1987 (aux élections fédérales) et aujourd'hui  aux dernières élections régionales. Jean Faniel estime que le PS est « profondément ancré dans la société wallonne » et il le constate au vu du nombre des adhérents au PS, 95.000 en 2006 soit plus que tous les autres partis politiques réunis. Jean Faniel a tendance aussi à dire que le PS est plus clientéliste que les autres partis, mais surtout dans la mesure où il est également plus présent à tous les niveaux de pouvoirs. Cela se voit peut-être encore mieux quand on examine la profession des candidats au scrutin fédéral de 2007 :49% de ces candidats mentionnent leur activité de mandataire politique comme leur principal source de revenus. Cette proportion monte à 87% pour les élus. Certes, il s'agit ici des élus au niveau fédéral. Mais il serait intéressant de voir s'il n'en va  pas un peu de même au niveau provincial ou communal. Là aussi, bien des candidats (et plus encore les élus), peuvent être considérés comme des fonctionnaires du PS, directement ou indirectement. Donc des personnes qui en sont dépendantes. La société wallonne est aussi encadrée par une myriade d'organisations (femmes prévoyantes socialistes, mutuelles socialistes  et en particulier la FGTB), qui, souvent directement,  affichent leurs liens avec le PS. Cela a été vrai encore lors des dernières élections avec le soutien clair de la FGTB wallonne au PS. Il y a  la fameuse déclaration de Di Rupo face à Reynders, lui indiquant le 27 mai, en direct à la télé qu'il ne ferait pas alliance avec lui, effrayé par le « bain de sang social » que se serait préparé à déclencher le MR  (selon le président du PS). Cette sortie est considérée par l'auteur comme l'un des tournants les plus importants de la campagne électorale.  Mais aussi comme la tactique constante du PS depuis ses origines avec  le POB. Jean Faniel paraphrase les observations de Marcel Liebman : « Dès ses débuts, le POB a organisé la classe ouvrière pour tirer parti de sa force, ce qui nécessitait un discours aux accents radicaux, mais il a limité l'impact de cette puissance et de ses conséquences potentiellement dommageables sur le système social en place. Aujourd'hui  cependant, comme c'était le cas durant la Première guerre mondiale pour son ancêtre le PS n'apparaît plus guère comme nourri par un réel dynamisme combatif populaire en son sein. » (p.22). Jean Faniel cite Liebman pour une période qui date de 1914-1918 : « Voilà le sommet livré à lui-même, menacé par les tendances conservatrices et par l'inertie bureaucratique qu'aucune poussée populaire n'équilibre plus . l'organisation reste en place, mais la révolte s'est tue, privant le mouvement d'une dynamique encombrante et précieuse. » 4

Il aurait peut-être fallu que Jean Faniel  poursuive cette analyse. Ce n'est pas seulement à propos de 1914-1918 que des observateurs du PS ont pu s'exprimer comme cela. Ce fut le cas en 1932, lorsque le Palais du Peuple à Charleroi est pris d'assaut par les grévistes. En 1950, on  sent percer la déception face à la mobilisation extrême des forces populaires contre Léopold III et sa conclusion  insatisfaisante tant d'un point de vue de gauche  que wallon, à travers le cri  républicain  poussé lors de la prestation de serment du Prince Royal le 11 août 1950. 5 En mars 1961, Yves de Wasseige dans la revue Esprit 6, évoquait pareillement l'éloignement des cadres bureaucratiques socialistes par rapport au mouvement  populaire. Le 1er mai 1988, lorsque le PS revient au pouvoir après la longue parenthèse Martens-Gol, il est vivement  conspué à Liège par les Fouronnais et leurs sympathisants et vivement  critiqué par Jean-Maurice Dehousse. Au Congrès de participation du PS, le député liégeois s'opposa à cette participation comme une majorité de délégués wallons, majorité trop juste cependant pour contrebalancer les socialistes bruxellois quasi unanimes en faveur du retour socialiste au pouvoir. Le 1er mai 1996, on assiste également à une large mise en cause populaire du PS  (par les enseignants en grève notamment), de telle façon que les cérémonies de la Fête du Travail doivent être interrompues presque partout. 7.

Le régionalisme, la dernière poussée populaire

Avant de poursuivre le compte rendu de ce numéro de Politique consacré au PS en Wallonie, je me permettrais de formuler une critique importante. Absolument aucune allusion n'est faite au tournant wallon de la grève générale de l'hiver 1960-1961. Or il ne fait pas de doute que ce « tournant » représente une des façons pour le PS d'aller au-delà de son réformisme, mais également  une contrainte qu'il a rencontrée sans cesse en Belgique. Claude Renard est sans doute l'auteur qui a le mieux fait  comprendre par quels mécanismes le PS (ou le POB), tire parti de la force du mouvement populaire pour arriver au  pouvoir sans cependant rien changer radicalement  à l'ordre social 8 Il a aussi très clairement montré que les socialistes étaient écartés structurellement du pouvoir en Belgique par la Flandre majoritaire et majoritairement catholique et conservatrice. Ce texte, publié sur ce même site à propos d'une dernière réunion récente du groupe Re-Bel mérite d'être lu et relu 9.  Il est clair que le renardisme n'est pas seulement un opportunisme, mais qu'il a voulu effectivement jouer un rôle socialiste en Wallonie de premier ordre. D'autres auteurs, très méfiants à l'égard du socialisme bureaucratique l'ont également montré comme Bernard Francq par exemple 10. Il me semble à cet égard que Luc Delval a tort d'écrire dans le même numéro de Politique : « Déjà, il fallait de la bonne volonté pour s'enthousiasmer à l'idée des "réformes de structures " renardistes, et plus encore pour trouver exaltante "l'initiative industrielle publique" (à jamais virtuelle), de l'époque d'Edmond Leburton. » 11.  Il a tort parce que le socialisme le plus à gauche de notre histoire politique s'est rallié à ces objectifs et l'initiative industrielle publique n'est nullement une idée de Leburton, mais une idée défendue par Jacques Yerna et Max Bastin. Cette idée de marier le socialisme et le développement économique de la Wallonie a rassemblé les grandes foules ouvrières, notamment à Liège et Charleroi en 1968 ou encore à Namur en mars 1979. Et  lors des discussions sur les possibles développements du « Contrat d'Avenir pour la Wallonie »  on a pu assister à des assemblées nombreuses et vibrantes, tant dans le monde paysan que celui des cols blancs ou des cols bleus. Je peux comprendre qu'un objectif aussi « modeste » que le développement de la Wallonie n' « enthousiasme pas » Luc Delval. Mais il faudrait savoir aussi ce qui l'enthousiasmerait. Sans doute la Révolution mondiale. Les socialistes - et évidemment pas seulement en Wallonie - ont fait rêver les peuples.  Ils les ont même fait rêver d'arrêter la grande boucherie de 1914-1918 par la grève générale. Or la question du redressement wallon se pose toujours aujourd'hui. Elle n'est certes pas de nature à nous amener directement sur la Révolution mondiale. Mais on pourrait se dire que ce devrait être l'honneur du socialisme que de faire de la Wallonie autre chose qu'une grosse province du Hainaut.

Mons, La Louvière, Charleroi, Liège

Plusieurs autres auteurs de ce numéro de Politique s'expriment, sur le terrain, depuis Mons, Liège, Charleroi, La Louvière , le « vieux » sillon industriel. Comme Pierre Gillis qui a raison de montrer que la fameuse déclaration de Di Rupo qui, dit-il a réactivé seulement « symboliquement » le clivage gauche/droite n'est justement que « symbolique », mais que cela « signifie au moins que celles et ceux que ce retournement a séduit-e-s éprouvent de la nostalgie à l'égard de ce critère proclamé désuet. » 12 Il décrit également fort bien la dualité du PS à Mons, avec des  technocrates de son entourage loin d'être des « militants blanchis sous le harnais », ce qui est aussi le cas des ministres que nomme « royalement » le président socialiste, si respectueux à l'égard de « Sa Majesté ». En lui-même Di Rupo représente aussi très bien le lien entre les milieux de l'immigration dont il est issu et l'université de Mons à laquelle, selon  Pierre Gillis, le président socialiste a donné une impulsion décisive en favorisant la fusion de celle-ci et de la Faculté polytechnique, fusion qui mit trente ans à se faire.

Très profondément, à mon sens, Marc Sinnaeve évoque la grève de la faïencerie Boch à La Louvière et cite ce fait très significatif : « Il faut avoir vu à La Louvière, les portraits des ouvrières de la faïencerie Boch réalisés par la photographe du cru Véronique Vercheval, pendant la longue occupation qui a suivi l'annonce de la faillite. Quarante-quatre portraits et sourires debout, exposés à flanc de rue, le long de la palissade qui borde la friche de l'ancienne usine. Dans ce quartier de la gare, à deux pas du centre-ville, mieux vaut ne pas abandonner son vélo (même attaché) trop longtemps. Quelques bandes de gamins en ont fait leur territoire, comme souvent à cet âge-là. Et pourtant il n'est rien arrivé aux images des mères-ouvrières de la ville pendant les quelques mois où elles ont regardé les passants  dans les yeux. Un respect indéfini l'a emporté semble-t-il, sur la tentation nihiliste juvénile... Fruits peut-être, entre autres, de cette étonnante alchimie interculturelle qui s'est inventée là-bas avec les populations de l'immigration, italienne d'abord. »  13

Dans Charleroi après la tempête, Dominique Cabiaux qui se présente lui-même comme syndicaliste chrétien n'a pas tort d'écrire : « Au contraire, Charleroi est même devenu le champ de bataille des querelles d'états-majors, parce que d'aucuns ont formé le projet de présenter Charleroi comme un repoussoir destiné à disqualifier l'ensemble du PS. Ecrire ceci n'est pas faire l'économie des nécessaires remises en question que les affaires ont imposées, mais simplement jeter un éclairage sur des arrière-pensées qui s'exprimaient avec cynisme dans la coulisse. » 14.  Ce qui a été vraiment inacceptable dans les affaires de Charleroi, bien plus que les fraudes -  il faudrait comparer le montant de celles-ci, avoisinant les dizaines de milliers d'€ tout au plus, aux dizaines de millions de la même monnaie détournés à la Sabena ou dans les mines du Limbourg - c'est la manière dont le PS y a fait sentir sa toute-puissance, menant là aussi, comme l'a bien analysé Xavier Desgain, la politique de « modernité » du PS, avec le mépris formidable du peuple qu'il est supposé représenter. Pierre Verjans le rappelle aussi à partir de Liège : « L'opposition aux rénovateurs est présentée comme un mélange de tradition maffieuse, de pratiques clientélistes illégales, mais aussi d'incapacités de répondre au marché économique et donc d'incompétence dans la gestion des deniers publics. » 15

Le PS, populaire en Wallonie, ne se soucie pas de la Wallonie

Ce n'est donc pas la Révolution mondiale à laquelle se voue le PS en Wallonie. Mais ce n'est même pas de la Wallonie qu'il se préoccupe. La modernité dont il veut se réclamer passe aussi par l'élimination de sa dimension régionale ou régionaliste. Le relèvement de la Wallonie est de plus en plus l'affaire de technocrates, d'un pouvoir politique plus en phase avec le patronat wallon qu'avec les syndicats tant chrétiens que socialistes. Tout cela passe aussi - et c'est une grande lacune du numéro de Politique qui aurait dû critiquer et analyser ce phénomène-  par  un renforcement sans précédent du pouvoir présidentiel. Certes, cela est vrai aussi des trois autres partis démocratiques. Ici aussi, l'histoire aurait dû permettre d'approfondir l'analyse.

Si le PS est véritablement  en charge de l'avenir de la Wallonie tout en cherchant à ne pas apparaître comme trop wallon ce qui le tirerait du « mauvais » côté de l'image « populaire », il l'est (comme ses partenaires), également de Bruxelles et de la Communauté française. Ce qui confère aux présidents de partis plus de pouvoir encore, avec la capacité qui leur est donnée de fournir trois gouvernements  (sans compter même le gouvernement fédéral pour les partis wallons qui en font partie), en ministres qui leur conviennent et qui admettent ouvertement qu'ils sont désignés par ces mêmes présidents de partis. Ceux-ci sont devenus  la plaque tournante des mandats et responsabilités. Avec la capacité de jouer sur des tas de registres, belges et européens, bien sûr (cette dualité affaiblit le mouvement social-démocrate, Politique l'a montré, mais n'affaiblit pas nécessairement le président du PS en Wallonie), et aussi wallon, bruxellois, communautaire français. On ne dit pas assez  que la plupart des parlementaires doivent leur siège non au peuple souverain, mais au président souverain.  Sur les 29 députés socialistes au parlement wallon, 12 sont des suppléants désignés également directement par Elio Di Rupo comme les ministres qu'ils remplacent ou le président  du PS lui-même. On pouvait déjà douter de la réalité du contrôle du Parlement avant ce renforcement sans précédent de la fonction présidentielle à l'intérieur des partis politiques. Maintenant qu'elle est devenue ce qu'elle est, on doit oser dire que le Parlement wallon ne représente plus guère  le « peuple wallon » termes dont nous félicitions ce numéro de Politique de les avoir employés.

Un Suffrage universel de plus en plus tronçonné

Il est intéressant de confronter cet effrayant constat sur notre démocratie parlementaire et les débats sur l'identité wallonne. Parce qu'il est clair qu'un peuple ne peut en être un que s'il dispose de lui-même. Toute l'histoire du PS (comme Marcel Liebman le rappelait et cela vaut surtout pour le PS wallon), cela a été un langage radical tenu par cette organisation politique en vue de capter la puissance du mouvement populaire dans la perspective d'une prise de pouvoir  qui ne changerait pas radicalement la société. Historiquement - ce n'est peut-être pas non plus assez rappelé - cette stratégie a longtemps échoué. Les socialistes n'ont été que 300 jours au pouvoir belge avec un seul partenaire de 1886 à 1940 (ils ont évidemment fait partie des gouvernements d'union nationale de l'entre-deux-guerres, mais ce n'est pas très significatif). Et cela malgré le suffrage universel instauré en deux temps,  1894 et 1918, grâce à la pression du mouvement  populaire (en 1893, lors de la grève générale la plus terrifiante du pays wallon et en 1918 parce que la peur de la Révolution mondiale étreint un homme aussi attentif qu'Albert Ier).

Après la Deuxième guerre mondiale ils ont été au pouvoir significativement de 1947 à 1949 puis encore de 1954 à 1958. Après 1961, ils y sont cette fois plus souvent. Nous l'avons rappelé, même après la grève du siècle, de grandes vagues de mécontentement  populaire les ont rattrapés, notamment  en 1988 ou en 1996. Et ce sont ces mouvements qui ont mis en place pour la partie francophone du pays les institutions fédérales (1960-1961 essentiellement). On n'imagine pas que les Régions auraient pu exister sans le mouvement  renardiste (qui est fondamentalement une volonté de prendre ses distances à l'égard du PS), quand on voit la façon dont l'instauration des Régions a été constamment retardée  de 1970 à 1980 (la Région bruxelloise ne voyant même le jour qu'en 1989), et  pas seulement par les Flamands. 16

Pourtant, le PS, comme les autres partis politiques francophones, se structure toujours selon une logique communautaire et non régionale. On a déjà dit ce qu'il fallait dire de la représentativité du Parlement wallon. Même les membres du gouvernement wallon sont affaiblis par la logique particratique. Les sondages valent ce qu'ils valent mais ils soulignent bien souvent le rapport de force politique. Dans le sondage de La Libre Belgique de ce lundi 21 décembre, Kris Peters apparaît vraiment comme l'homme fort de la Flandre (où il est le plus populaire). Les observateurs le décrivent d'ailleurs comme un rival du Premier ministre belgeYves Leterme  et la présidente du CD&V est considérée comme une médiatrice entre les deux personnages. Il n'en va pas de même de Rudy Demotte (qui n'est qu'au sixième rang des personnalités populaires), en dépit du fait qu'il dirige deux gouvernements, celui de la Communauté française et celui de la Wallonie. Et il faut rappeler qu'existent encore le niveau belge et le niveau européen entre lesquels la présidentocratie peut dispatcher avantages et  pouvoirs. Cela a comme conséquence  que les Wallons -  les Bruxellois sont logés à la même enseigne -  ne peuvent pas très clairement identifier par quoi et par qui ils sont gouvernés, puisque concernés par cinq niveaux de pouvoirs, les quatre officiels (belge, européen, communautaire français et wallon), et le plus important, qui n'est qu'officieux, la présidentocratie, qui « nomme aux bénéfices ». Il n'y a vraiment pas de quoi s'enthousiasmer d'une réalité  politique devenue presque insaisissable depuis que le Suffrage universel s'est divisé en cinq tronçons comme pour mieux nous égarer. L'embarras dans lequel nous sommes à cet égard, le PS n'est pas prêt de nous en tirer  puisque c'est tout profit pour sa structure dirigeante. Même si cet affaiblissement grave de la démocratie, comme le souligne le numéro de Politique, est la cause la plus évidente de l'incapacité de la gauche à proposer une alternative à un  néolibéralisme  européen qui répugne au fond à la démocratie. Mais en 2005, le PS a proposé un OUI dit «  de combat » au Traité constitutionnel européen...

Les dénonciations (jadis) de Paul Magnette

Or on peut lire, sous la plume de Paul Magnette, cette étonnante mise en cause du néolibéralisme européen dont les Etats se sont rendus responsables tout en contournant leurs propres opinions publiques  « Dans le long terme, la promotion des doctrines de dérégulation et de privatisation n'est pas l'effet direct de la Commission, qui connaît elle-même des différends à ce propos en son sein, mais le résultat d'une convergence progressive des élites politico-économiques autour de ces objectifs et moyens. On observe ici un processus très largement similaire à celui qui a conduit à l'Union monétaire : des élites nationales converties aux credo libéraux ont utilisé la Commission pour mener des politiques qu'ils ne croyaient pas capables d'imposer eux-mêmes. Les administrations nationales, qui trouvent dans cette connivence avec la bureaucratie communautaire une source d'indépendance à l'égard de leurs gouvernements respectifs, ont été particulièrement actives dans cette dynamique, comme les acteurs économiques, qui y trouvaient un avantage en s'affranchissant des réglementations nationales. Mais les gouvernements ne peuvent pas prétendre avoir été doublés par d'autres segments de leurs Etats, puisque c'est à eux qu'il incombe de prendre les décisions qui consacrent ces choix. Ils ne peuvent prétendre être victimes de l'extension du vote à la majorité, qu'ils ont eux-mêmes décidée, et à laquelle l'ombre du veto leur permettait encore, s'ils excipaient d'un intérêt vital, d'échapper. Il s'est agi, en somme, d'une externalisation de la contrainte, voulue par les Etats, ou au moins des segments significatifs des Etats, qui a d'autant mieux permis de se libérer des contraintes nationales qu'elle s'est opérée sur un mode très technique et, en vertu de son langage juridique, à prétention objective. »  17

Des élites nationales partisanes de la dérégulation et de la privatisation, se sentant incapables de faire adopter certaines mesures par leurs peuples pourtant souverains en droit, ont via les Etats membres « implicitement au moins, donné à la Cour et à la Commission des marges de manœuvre qui leur permettraient de pallier leur propre inertie, de prendre en se drapant dans la neutralité du droit ou de la technique, des décisions dont les politiques hésitaient à assumer la responsabilité devant les opinions publiques. [...] L'Union européenne et ses institutions sont souvent apparues, dès lors, comme responsables de choix contestés, que les politiques préféraient imputer à Bruxelles, Luxembourg ou Francfort que supporter eux-mêmes. » 18 Lorsque sont venus les référendums des peuples souverains rejetant cette Europe sur laquelle ils n'avaient pas été consultés, on est simplement passé à la décision de ne plus consulter les peuples. Décidément la Wallonie est plus que jamais une « Région d'Europe » ou, si l'on veut, la Wallonie est , elle aussi, de venue très « européenne ».

Voir aussi Le PS, 1987-1997: Perinde ac cadaver Liège en tous ses états: figure du déclin politique Avec Xavier Desgain, conseiller communal, sur Charleroi

[Le numéro contient également une interview d'Elio Di Rupo « Le PS est resté authentique » et une analyse des difficultés du SP.A sans cesse en train de se renouveler au point de perdre ses repères dans une société flamande devenue très conservatrice :  La quête sans fin des socialistes flamands (pp. 23-25).]


  1. 1. Jacques Marseille Parution en avril 2004
  2. 2.  La crise agricole (I)
  3. 3. Politique n° 62, pp. 18-22.
  4. 4. Marcel Liebman, Les socialistes belges 1914-1918, Bruxelles, La Revue Nouvelle, FJJ, EVO, 1986, pp. 66-67.
  5. 5.   L'assassinat de Julien Lahaut reconstitué ("Keerpunt")
  6. 6. Grèves belges et démocratie économique
  7. 7. Le plus beau 1er mai de notre histoire
  8. 8. Claude Renard, La conquête du suffrage universel en Belgique, Fondation Jacquemotte, Bruxelles, 1966.
  9. 9.  Voir Réunion de Re-Bel le 17 décembre
  10. 10. Socialisme et question nationale [notamment en Belgique et Wallonie]
  11. 11. Luc Delval, Le PS ce cauchemar in Politique n° 62, décembre 2009, pp. 36-37, p. 36.
  12. 12. Pierre Gillis, L'éclectisme du Montois Di Rupo, in Politique, pp.32-34, p. 32.
  13. 13. Ethique de proximité, in Politique, pp. 34-35, p.35.
  14. 14. Dominique Cabiaux, Charleroi après la tempête, pp. 26-28.
  15. 15. Pierre Verjans, Le clair-obscur des socialistes liégeois, in Politique, pp. 29-31, p. 30.
  16. 16. Quand il fit récemment l'éloge de Pierre Harmel à la RTBF, Charles-Ferdinand Nothomb ne parla que de la dimension communautaire du fédéralisme belge, nullement de son aspect régional ou wallon, estimant d'ailleurs que ce fédéralisme répondait   à un vœu seulement  flamand. Il ne faut pas oublier non plus que la longue domination flamande à la tête de l'Etat belge, entre 1884 et 1914  - les historiens flamands admettent volontiers cette vue des choses, - n'a jamais été possible que grâce aux catholiques conservateurs wallons, dont Charles-Ferdinand Nothomb  a peut-être été le dernier héritier.
  17. 17. L'Europe, l'Etat et la démocratie, Complexe, Bruxelles, 200, p. 127.
  18. 18. Ibidem, pp. 252-253.